Abbaye Notre-Dame de Lure
L’abbaye Notre-Dame de Lure est une ancienne abbaye fondée au XIIe siècle et située dans la forêt de la montagne de Lure sur la commune de Saint-Étienne-les-Orgues (actuelles Alpes-de-Haute-Provence, France), à plus de 1 200 m d’altitude.
| Abbaye Notre-Dame de Lure | |||
| Présentation | |||
|---|---|---|---|
| Culte | Catholique romain | ||
| Type | Abbaye | ||
| Début de la construction | 1142 | ||
| Fin des travaux | 1659 | ||
| Style dominant | Roman | ||
| Protection | |||
| Géographie | |||
| Pays | |||
| Région | Provence-Alpes-Côte d'Azur | ||
| Département | Alpes-de-Haute-Provence | ||
| Ville | Saint-Étienne-les-Orgues | ||
| Coordonnées | 44° 05′ 48″ nord, 5° 47′ 32″ est | ||
| Géolocalisation sur la carte : Alpes-de-Haute-Provence
Géolocalisation sur la carte : France
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Historique
modifierLa légende rapporte que l'ermite saint Donat, vivant près de Peyruis, serait venu se retirer dans ce lieu particulièrement isolé et y fonder l’abbaye Notre-Dame de Lure au VIe siècle. En effet, L'histoire hagiologique du diocèse de Gap[1] rapporte que saint Donat, né vers la fin du Ve siècle, appelé par Dieu à adopter le mode de vie cénobitique selon la parole, qu'il entendit dans son cœur, de Gen. 12.1, «Va-t-en de ton pays, de ta patrie, et de la maison de ton père, dans le pays que je te montrerai», se retira dans la montagne de Lure dans le dénuement le plus complet avant de mourir le 16 août 522 dans les bras de saint Marius, abbé de Berrus (Val-Benoît) dont il était le disciple. Celui-ci décide de faire construire en sa mémoire, à l'endroit de la solitude qui était la sienne à Lure, un monastère, bientôt converti en chapelle jusqu'à l'arrivée au XIe des Sarrasins, laissant derrière eux plus qu'un amoncellement de ruines[1].
Néanmoins, les travaux d'historiens, notamment ceux de Guy Barruol, ont pu établir depuis que, si l'anachorète Donat se retira bien dans la montagne de Lure, ce fut beaucoup plus au sud-est, dans la commune de Montfort, non loin de la Durance. Guy Barruol note par ailleurs que cette fausse tradition remonte au XVIIe , époque à laquelle le clergé local voulut donner une vie nouvelle à ce lieu alors abandonné pour faire de lui un célèbre lieu de pèlerinage. La création de l'abbaye de Lure est donc une création ex nihilo[2].
Après l'invasion sarrasine, Jean-Charles Roman d'Amat rapporte que le territoire de Lure retourna au domaine comtal, et que, ayant été cédé vers 1100 à Adélaïde de Forcalquier par son père Guillaume V, celle-ci l'abandonna à Gérard, évêque de Sisteron. Puis, plus tard usurpé par des particuliers, le territoire fut vendu ou accensé aux différentes familles qui, par la suite, devaient en faire hommage à Boscodon[3].
Ce qui est certain, en tous les cas, c'est que la fondation de l'abbaye de Lure se situe aux alentours de 1160 -1164 , date de rédaction de la charte associée à la donation primitive par Fouques des Orgues, Frezol, son frère Rambaud et son neveu Raymond Laltic, Audibert de Laval, son frère Guillaume et ses fils Lagier et Audibert, Bertrand de Graveson, Guillaume de Montlaux et Lagier, frère d'Alphand, à Guigues, abbé de Boscaudon, du lieu de Lure pour y construire une abbaye, et ce, sous le témoignage, entre autres, de l'évêque de Sisteron, Pierre de Sabran ([in] cuius manu donatio facta est)[4]. Ces donateurs sont pour une part des petits seigneurs voisins du lieu de Lure, représentants de cinq maisons différentes (la noblesse locale possédant la majeure partie du territoire concédé), et pour une autre part des petits propriétaires voire de simples tenanciers[3]. Les limites du territoire accordé à Lure sont à peu près impossibles à déterminer ; une approximation serait la suivante : entre la combe de Longue à l'ouest et les combes de Chevalet et de l'ours à l'est, et entre la crête de la montagne de Lure au nord et l'Aven de Miravail au sud[5]. Les raisons particulières de cette donation sont bien entendu difficiles à connaître ; il est néanmoins possible de souligner combien les donations dites pro anima sont pour les familles aristocratiques l'occasion de se donner une caution sacrée, de tisser des rapports d'alliance avec des établissements religieux, d'apaiser leurs préoccupations spirituelles, et même, comme le souligne Georges Duby[6], de se constituer des lignages afin de bâtir une mémoire familiale. Cette donation s'inscrit par ailleurs dans le cadre d'une dynamique plus large d'expansion et de croissance de l'ordre des Chalais[7], comme en atteste l'attention constante accordée par les évêques aux entreprises chalaisiennes, la donation du lieu de Lure précisant que ce sera à l'évêque de Sisteron, témoin de la présente charte, de mettre en place une pose des limites dudit territoire[4].
Afin d'affermir l'autorité de leur fondation, ces donateurs demandèrent à leur suzerain, Guillaume, comte de Forcalquier, de confirmer cette donation, ainsi qu'il le fit avec Bertrand son frère en 1165 -1666 à Manosque, concédant, sous l'influence de leur grand-mère Garsende d'Albon, à Guigue le lieu de Lure pour y établir une abbaye avec permission de créer des cultures dans toute la partie de la montagne qui dépend de sa terre[8]. Ce faisant, Guillaume de Forcalquier se fait le co-fondateur de l'abbaye, donnant aux moines tous les biens qu'il possède dans Lure (ubique in terra mea). Aussi, les moines vivent-ils à ce moment-là certainement de la production de bois (la montagne de Lure est presque entièrement recouverte par une vaste forêt de chênes et de hêtres[9]), de pâturages de moutons (avec présence d'un certain nombre de jas), de cultures diverses comme celle de la vigne par exemple (bien entendu indispensable pour l'eucharistie), un moulin à vent (lequel pourrait être l'un des plus anciens de Provence[5])[10] et, plus directement, bénéficient de leur proximité avec la fontaine de Marterol, désormais tarie, dont l'eau autrefois s'écoulait dans la combe de Lure[9].
Lure était d'ors-et-déjà bel et bien, en tant que filiale de Boscodon, rattachée à l'ordre de Chalais, ainsi que l'attestent les différentes bulles pancartes des papes Alexandre III en 1176 [11] et en 1179 [12], et Luce III en 1182 [13], confirmant, pour l'essentiel, les possessions de l'abbaye de Lure ou la suprématie que l'ordre de Chalais exerce sur l'abbaye de Lure entre autres. Un inventaire des différentes possessions de l'abbaye à ce moment-là peut être ainsi répertorié : son territoire composé de terres labourables, de quelques maisons, de vignes, de granges, et de quelques animaux (de nutrimentis animalium vestrorum)[14].

Mais en dépit de la relative indigence des possessions de l'abbaye de Lure à cette époque, cette période reste celle d'une croissance continue jusqu'à atteindre son apogée au dernier quart du XIIe siècle[15], car l'abbaye s'inscrit dans un ordre qui se distingue nettement dans le paysage monastique du temps, étant le témoignage d'une rénovation de la vie monastique[16]. C'est dans les premiers temps de l'installation de Chalais et de ses abbayes que ce renouvellement plonge ses racines. En effet, pour ces ermites fondateurs de l'ordre, l'ascèse spirituelle doit trouver sa voie en dehors du monachisme traditionnel[17] ; et c'est la mutation monastique qui assure la pérennité des rigoureux principes traditionnels en les adaptant. Ainsi, l'expression d'institutio, inflexion apportée par la communauté de l'abbaye de Chalais à la Règle de saint Benoît, et qui montre l'existence d'une qualification chalaisienne particulière[18], apparaît dans la charte de 1183 , qui déclare la soumission par Bernard, évêque de Sisteron, de l'abbaye de Lure à l'abbaye de Boscodon et au chapitre général des Chalais, où il est fait mention d'une institutionem ordinis Calesii[19]. Cette charte est décisive dans la mesure où non seulement elle précise les droits respectifs du Chapitre général de Chalais, de l'abbaye de Boscodon et de l'évêché de Sisteron sur l'abbaye de Lure, mais aussi en ce qu'elle témoigne du fait que le soutien épiscopal est aussi une tutelle où la soumission à l'ordinaire est claire (si : ab ordine Calesiensis ecclesie et obedientia Boscaudonensis abbatis et eius ecclesie ex contemptus deniare presumpserit, alors : sententia excommunicationis subjaceat)[19]. Aussi, l'évêque de Sisteron réserve-t-il aussi, en plus de celle due au chapitre de l'ordre de Chalais, l'obéissance qui lui est due, en tant que pater suus et consecrator de Lure[20]. Complétée par une bulle du pape Alexandre IV de 1255 [21], cette charte constitue la véritable constitution de Lure[22].
C'est à peu près à ce moment-là que le premier abbé de Lure, Guigues de Revel, d'abord abbé de Boscodon, se démit de l'abbaye une fois nommé évêque de Digne en 1184[22], ainsi qu'abbé général de Chalais en 1186. Il fut de loin l'abbé le plus important de Lure, et il est même possible qu'il soit l'auteur de la Charte de la Charité[22], la constitution de l'Ordre. Une liste approximative des abbés de Lure serait la suivante : Guigues de Revel (1172-1184) ; Imbert (1201-1202) ; Jourdan (avant 1202) ; Rostaing (28 août 1202-1207) ; Bertrand (2 décembre 1218-1229) ; Ber... Bertrand, ou Bernard (1241) ; Bertrand Jean (avant 1244) ; Vincent Barras (1251) ; Guillaume de Barras (1251-1262) ; Ripert (1266) ; N..... (1285) ; Pierre (1288-1298) ; Isnard de Mauvoisin (1307) ; B..... (1310)[22],[9].

En dépit de cette pleine soumission à l'Ordre, certains signes d'un manque d'unité et de régulation supérieures se font ressentir[23] : l'absence de politique volontaire d'acquisitions et la non application des implications temporelles inscrites dans la carta caritatis reprise au compte de Chalais, en sont déjà des marqueurs[24]. Il en va ainsi de l'interdiction des perceptions de redevances ecclésiastiques ou laïques, que la charte de 1196 (donation à l'abbaye de Lure, par le prévôt et le chapitre de Saint-Sauveur d'Aix, de l'église de Sainte-Marie du Real, à charge pour ladite abbaye d'y entretenir un prêtre et de payer annuellement audit chapitre la somme de 20 sols coronats, outre l'albergue et le droit de quête fixé par la coutume) ne manque pas d'enfreindre[25]. De plus, dans sa bulle de 1255 , Alexandre IV dénombre les six églises qui dépendent de l'abbaye, et pour l'une d'entre elles, elle perçoit seulement la moitié des dîmes[21].
Néanmoins, la congrégation chalaisienne apparaît bien comme un ensemble constitué, doté d'une unité certaine, et tissé de liens forts entre les multiples établissements[26]. Ces liens sont encore pleinement actifs à la fin du XIIe et au début du XIIIe siècle, comme en témoigne la charte de 1207 établissant la confirmation par Guillaume de Forcalquier, à la demande de Guigues de Revel, de la donation de Lure à Boscodon[27], alors même que Guigues, et c'est là tout l'enjeu, est abbé de Chalais et qu'il entreprend une visite de Lure, date à laquelle il rencontra, avant sa mort, Guillaume[22]. Les liens sont alors encore bien vivants entre les différents établissements, ainsi que le rappelle la bulle de 1255 du pape Alexandre IV, qui confirme l'autorité de l'abbaye de Lure sur celles de Clausonne et de Clairecombe[21].

Aussi, l'abbaye se trouva-t-elle dans une ère de prospérité durant le XIIIe siècle, si bien qu'une vingtaine de moines, autant de frères convers, ainsi que quelques donats et laïques y appartiennent[15], comme indiqué notamment par une charte de 1310 où est évoqué le cas de Guillaume Brunet et de Ayseline sa femme qui, venus d'Aix, sont reçus à Lure comme donats[28]. La présence, nombreuse, de convers, semble être un trait caractéristique de l'ordre de Chalais[29], et leur présence en tant que témoins est fréquente dans les actes relatifs au temporel de Chalais (comme, entre autres, dans la charte du 28 août 1202 [30]), ce qui est la marque sûre que certains d'entre eux jouaient un rôle qui n'était pas sans importance dans la vie du monastère[15]. La prospérité de l'abbaye est telle que G. Barruol rapporte que dès 1185 les moines de Lure, appuyés par ceux de Boscodon, essaiment dans le diocèse de Gap, à Clausonne, dans la vallée de la Maraize, au sein d'une crique de montagnes où se constitue assez vite une communauté d'une dizaine de moines et de quelques convers[15].
Cette prospérité se manifeste, par ailleurs, à travers la multiplication des donations dont l'abbaye de Lure bénéficie dès lors : 1202 , donation au monastère de Lure par Jaucerande, fille de Raymond des Orgues et femme de Bertrand Pandolphi, de tout ce qu'elle possède sur la montagne de Lure et de quelques autres droits ou territoires dans les vallées des Orgues et de St-Etienne[30] ; 1228 , concession par Bonfils, abbé de St-Victor de Marseille, à l'abbaye de Lure des droits que son monastère exerçait et des possessions qu'il avait dans la vallée des Orgues, contre une pension annuelle de 100 sols à payer au prieuré de St-Promase de Forcalquier[31].
Les contrats de louage et les transactions deviennent eux aussi de plus en plus nombreux à mesure que s'enrichie la vie économique de l'abbaye, ainsi : 1264 , contrat de louage passé par Pierre Codonnel, bayle pour Barral de Baux dans la vallée de Mourries, en faveur de Guillaume Vallete et de Jean Rambaud, moine de Lure, pour certains herbages, pâturages et abreuvoirs, sis en Crau, qui pourront être occupés entre la St-Michel et l'octave de la Pâque, à charge pour les locataires de payer la somme de 33 livres tournois[32] ; 1266 , transaction entre l'abbaye de Lure et Rostaing et Ausias de Sabran, au sujet des possessions de l'une et l'autre partie dans le territoire de Notre-Dame-du-Réal[33] ; 1268 , Contrat de louage passé par Pons Rogat, baile des Baux pour Bertrand de Baux, en faveur de Guillaume Vallete, moine de Lure, et de Martin Codonel, moine de Cruis, pour certains herbages, pâtures et abreuvoirs de la vallée de Mourries qui pourront être occupés moyennant la somme de 40 livres tournois de la St-Michel à la quinzaine de Pâques[34].
L'ensemble de ces informations permettent de caractériser plus finement la vie économique concrète de l'abbaye. Du fait de l'abondant usage qu'elle fit du système traditionnel de la transhumance[35] (situés pour l'essentiel en territoire montagneux ou plaine, les moines de Lure avaient une vocation montagnarde, forestière et pastorale marquée), l'abbaye de Lure se constitua en véritable entreprise économique, agricole, pastorale et forestière, vivant en autonomie avec les ressources qui étaient les siennes[36].
Elle, dont le rôle était de mettre en valeur des terres incultes (ce qui est une des raisons, explicitement stipulée dans la charte, qui expliquent la donation de 1165 -1166 de Guillaume de Forcalquier[8]), tenait en sa possession un nombre non négligeable de domaines agricoles aux dimensions relativement étendues assurant la culture des céréales, des prairies, des vignes[36]. Comme le rappellent à l'envi quantité de chartes, les propriétés de l'abbaye se concentraient autour de granges (domum ou grangia) situées à moins d'une journée de marche de l'abbaye, de sorte que les convers, qui en exploitaient les domaines avec éventuellement quelques donats et toujours sous la direction d'un maître de grange placé sous la responsabilité du cellérier de l'abbaye, puissent rentrer à l'abbaye le dimanche ou les jours de fête[37]. L'élevage, de capridés, d'ovins, de porcins, voire comme l'indiquent certaines chartes de bœufs ou d'ânes et de chevaux, devait tenir une place importante quand on sait l'étendue de bois, de landes, d'alpages (notés montanea dans les chartes) que présentaient les territoires attenants à l'abbaye[35]. L'activité pastorale devait permettre par ailleurs d'entretenir des liens entre monastères, comme l'attestent les chartes de 1264[32] et de 1268[34] où Lure loue des pâturages dans la Crau, à proximité de Pierredon. Les forêts offraient, qui plus est, une bonne opportunité pour des exploitations forestières dont bénéficièrent assurément les moines de Lure[38]. Les nombreux droits de pâturage, et privilèges accordés (notamment ceux qui dispensaient de telle ou telle taxe) ne pouvaient que favoriser la croissance économique de l'abbaye et son autonomie en matière de ressources[37].

Ce faisant, l'on peut établir, certes de façon relativement approximative mais révélatrice de la croissance effectuée, l'inventaire des acquisitions de l'abbaye de Lure au milieu du XIIIe siècle, contrastant fort avec celles de ses premières années. Ainsi possédait-elle : les églises de Notre-Dame du Réal, de Saint-Pierre de Sampson, de Saint-Géraud de Peypin, de Notre-Dame de Clumane, de Saint-Pierre de Rousset, de Saint-Nazaire de Ribiers, une ferme à la Roche de Volx et à Molière, des propriétés à Sisteron, Forcalquier, Manosque, Quinson, Combeze, Mison, Ribiers, Malcor, Saint-Michel, Curel, Mont-laux, Revest, Les Orgues, Saint-Étienne, un domaine dans la vallée de Saint-Pons, des cens à Saint-Cannat-lez-Villeneuve et un vaste domaine au grand Gubian (au Revest, entre Ongles et Banon)[39].

L'ordre de Chalais dans son ensemble est toutefois frappé par un processus de fragmentation et de délitement de sa structure[16], et le manque patent d'unité se traduisit par le rattachement progressif des abbayes filles de l'Ordre à des monastères qui lui sont étrangers. Aussi, les moines de Lure ambitionnent-ils de se rattacher à une congrégation monastique, sûrement dominicaine, et plus spécialement au monastère de Nazareth à Aix, ainsi que l'indique la charte du 4 février 1304, où le pape Benoît XI demande à l'évêque de Sisteron d'examiner la supplique de l'abbé de Lure pour être agrégé au couvent de Nazareth et, ce faisant, entrer dans l'ordre de St-Dominique[40]. On sait d'ailleurs que, et c'est la charte du 11 avril 1304 qui nous le fait savoir, leur projet avait déjà inspiré l'hostilité des évêques, craignant peut-être la perte de leurs biens[41] ; ainsi en va-t-il de la nomination par Bertrand Athanoux, syndic du chapitre de St-Sauveur d'Aix, de Jean Féraud, comme garde et conservateur des droits de celui-ci à Notre-Dame du Réal, en vue du changement de règle projeté par les moines de Lure[42]. De plus, en 1304 Lure essuie un procès dirigé conte le chapitre de Saint-Sauveur d'AIx au sujet d'un prieuré de Lure, Sainte-Marie de Réal, lequel procès ne sera réglé qu'en 1306 où un accord est trouvé entre les deux parties : le monastère de Lure doit payer annuellement au chapitre de St-Sauveur d'Aix 120 sols royaux et abandonner tous ses droits sur l'Eglise de Peypin[43].
Néanmoins, ce projet de rattachement ne put aboutir, l'abbaye obtint finalement en 1317 son union au chapitre régulier de l'église cathédrale d'Avignon, union qui fut confirmée par le pape Jean XXII selon la charte du 2 juin 1318[44]. Il est à noter que des clauses particulières déclarent que les moines de Lure devraient continuer de résider dans leur monastère, garderaient leur abbé, et seraient considérés comme chanoines de l'église. Mais cela n'empêcha pas la désertion progressive de l'abbaye[45].

En contrepartie, le chapitre d'Avignon avait désormais un droit de regard sur la désignation des abbés de Lure[45].
Dès lors, la règle se relâcha et il y eut de moins en moins de moines qui restèrent l'hiver à l'abbaye. Ils préféraient descendre à leur cellier qui fut désormais rebaptisé l'Abbadié (l'abbaye). En 1481 , sous le pontificat de Sixte IV, Notre-Dame de Lure fut sécularisée tout comme Saint-Paul de Mausole et Saint-Michel de Frigolet[46].
Placée désormais sous l'autorité d'un abbé commendataire qui ne résidait pas, l'abbaye périclita. Elle fut brûlée, en 1562 , au cours des guerres de Religion, le même sort fut réservé à l'Abbadié, en 1578 . En cette fin de XVIe siècle, Lure était en ruines et ne servit que de refuge aux bergers et aux bûcherons. Mais en 1636 , le conseil de ville de Saint-Étienne et le clergé local décidèrent de faire restaurer les lieux. Des travaux furent entrepris tant sur l'abbatiale que sur l'ermitage, la fontaine et la citerne. Ils s'achevèrent en 1659 [47].



Depuis, l'abbaye se compose essentiellement de l'église abbatiale, vestige le mieux conservé de l'ouvrage initial. Le cloître et les bâtiments conventuels ont disparu. Le reste des communs de l'abbaye se résume à deux salles voûtées. L'une d'entre elles constitue le sous-sol de l'ermitage actuel[48].
Pour redonner son lustre à ce lieu de culte, un pèlerinage annuel fut dès lors organisé. Il y eut des miracles et l'évêque de Sisteron fit remonter cette nouvelle jusqu'au pape. Ils furent authentifiés en 1656 , et Alexandre VII autorisa la création de la confrérie de Notre-Dame de Lure[49].
En 1790 , l'abbé commendataire se vit dépouiller de ses ressources par la vente des terres agricoles de Lure. Le conseil municipal de Saint-Étienne, quant à lui, se porta acquéreur le de l'abbaye et de ses communs ainsi que de la source. Ce fut après le concordat, en 1801 , que reprit le pèlerinage. Petit à petit les abords furent aménagés par la plantation de 22 tilleuls en 1824 , la restauration de l'ermitage en 1828 , et celle de la façade en 1879 [50].
Une nouvelle campagne de restauration s'est ouverte en 1975 sous l'égide de l'association des amis de Notre-Dame de Lure qui a organisé pendant plus de trente ans sur le site un chantier de jeunes bénévoles sous la direction de l'architecte en chef des Monuments historiques[51].
Architecture
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La disposition des lieux a commandé l'orientation des bâtiments : de ce fait, l'église, contrairement à l'usage, a son chevet tourné vers le nord-est (et non à l'est) ; les bâtiments conventuels (cloître etc.), aujourd'hui ruinés, se trouvaient à l'est de l'église et les communs, dont la cave de l'ermitage, belle salle voûtée, en est un vestige, à l'ouest.
Elle a la forme d'une croix latine et se compose d'une nef de quatre travées voûtées en plein cintre (environ 10 m sous voûte), prolongée par un chœur à chevet plat, le sanctuaire étant légèrement surélevé ; au niveau de la quatrième travée, s'ouvre un faux transept qui donne accès à 2 chapelles. Le transept et les chapelles sont couverts d'une voûte en berceau légèrement brisé.
L'édifice est bien éclairé au niveau de la nef par de larges baies vers le sud-est et d'étroites meurtrières au nord-ouest, mais plus largement encore dans le sanctuaire qu'illuminent trois baies et un oculus en forme de croix.
Vers le nord-ouest, l'édifice a été agrandi, dès la fin du XIIe par l'adjonction d'un faux collatéral, qui se présente sous la forme d'une galerie, couverte d'une voûte en demi-berceau. Un portail à trois voussures en plein cintre s'ouvre dans la première travée, dans l'axe de l'entrée primitive de l'église.
Le rez-de-chaussée de l'ermitage, aujourd'hui très enterré, est une construction longue de 20 mètres, bien appareillée, voûtée en berceau continu, dans laquelle on accédait par deux portes ouvertes au midi mais actuellement obturées[52].
L'église est classée monument historique en 1980[53] avec les communs subsistants.
Pèlerinage
modifier- Le , une messe est célébrée dans l'église Notre-Dame de Lure à l'occasion de la fête de l'Assomption.
Notes et références
modifier- 1 2 Jean Irenee Depery, Histoire Hagiologique Du Diocèse de Gap, Gap, Delaplace p. et f., , 590 p. (ISBN 9781391841601, lire en ligne), p. 145-164.
- ↑ Barruol 1985, p. 7.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, p. 10-11.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, p. 104.
- 1 2 Barruol 1985, p. 60.
- ↑ Georges Duby, La société aux XIe et XIIe siècle dans la région mâconnaise, Paris, , p. 215-227.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 10.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, p. 105-106.
- 1 2 3 Roman d'Amat 1923, p. 34-40.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 106.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 111-112.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 117-118.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 119-120.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 112.
- 1 2 3 4 Barruol 1985, p. 16.
- 1 2 Excoffon 1999, p. 265-282.
- ↑ Excoffon 1999, p. 267.
- ↑ Excoffon 1999, p. 267-268.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, p. 121-122.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 122.
- 1 2 3 Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 93-95.
- 1 2 3 4 5 Barruol 1985, p. 8.
- ↑ Excoffon 1999, p. 27.
- ↑ Excoffon 1999, p. 275.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 130-131.
- ↑ Excoffon 1999, p. 270.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 6-8.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 19-20.
- ↑ Excoffon 1999, p. 269.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 1-2.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 37-38.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 102-103.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 108-110.
- 1 2 Roman d'Amat 1923, t. 2, p. 115.
- 1 2 Barruol 1985, p. 69.
- 1 2 Barruol 1985, p. 69-71.
- 1 2 Barruol 1985, p. 71.
- ↑ Barruol 1985, p. 70.
- ↑ Roman d'Amat 1923, p. 11.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 9-10.
- ↑ Excoffon 1999, p. 279.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 6-7.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 8-9.
- ↑ Roman d'Amat 1923, t. 3, p. 25-27.
- 1 2 Barruol 1985, p. 19.
- ↑ Barruol 1985, p. 20.
- ↑ Barruol 1985, p. 22.
- ↑ Barruol 1985, p. 5.
- ↑ Barruol 1985, p. 23.
- ↑ Barruol 1985, p. 24.
- ↑ Abbaye Notre-Dame de Lure sur le site terredetresors.com
- ↑ Guy Barruol, Provence Romane 2, éditions du Zodiaque, La Pierre qui Vire (Yonne), 1981, 440 p., p 240-241
- ↑ « Abbaye Notre-Dame-de-Lure (restes de l'ancienne) », notice no PA00080462, sur la plateforme ouverte du patrimoine, base Mérimée, ministère français de la Culture, consultée le 10 décembre 2008
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierJean-Charles Roman d'Amat, Les chartes de l'Ordre de Chalais (1101-1400), Paris, Picard, coll. « Archives de la France monastique » (no XXIII-XXV), .
- Guy Barruol, L'abbaye de Lure : Hier : le monument et son histoire ; ses filiales, prieurés et domaines. Aujourd'hui : un lieu d'accueil et de randonnées, Gap, Alpes de Lumière, , 95 p. (ISBN 2-906162-77-9).
- Jean-Charles Roman d'Amat, Les chartes de l'Ordre de Chalais (1101-1400). (Archives de la France monastique, vol. XXIII-XXV), Paris, Picard, 1923
- Sylvain Excoffon, « Un ordre et sa disparition. Les monastères chalaisiens du XIIe au XIVe siècle », Colloque du neuvième centenaire de l'abbaye de Valbonne, Provence historique, t. 51, 5 et 6 février 1999, p. 265-282
- Histoire de la Chapelle ou Sanctuaire de Notre-Dame de Lure dans la paroisse de Saint-Étienne-les-Orgues, par le Chanoine Hippolyte Isoard (1858). Texte intégral en ligne où se trouve relatée l'histoire de l'Abbaye Notre-Dame de Lure à laquelle cette Chapelle appartenait.
- Patrimoine architectural de Haute-Provence : 10 années de sauvegarde des monuments dans les Alpes-de-Haute-Provence (1970-1980), vol. 72, Forcalquier, Alpes-de-Lumières, , 104 p. (ISSN 0182-4643), p. 56-59
Articles connexes
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