Tell Abu Hureyra

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Tell Abu Hureyra (en arabe : tall ʾabū hurayra, تل أبو هريرة) est un site archéologique préhistorique de la vallée de l’Euphrate (nord de l’actuelle Syrie, nord-ouest de l’ancienne Mésopotamie). Occupé de façon continue pendant environ 6000 ans, il comprend deux villages superposés : Abu Hureyra 1 (11500-9500 avant J.-C.) et Abu Hureyra 2 (8600–5500 avant J.-C.), séparés par une phase intermédiaire d’occupation. Le site est particulièrement connu pour documenter, sur un même lieu, la transition d’une économie de chasseurs-collecteurs sédentaires vers une économie agricole, avec domestication des plantes et des animaux. Il est fouillé en 1972-1973 lors d’une campagne de sauvetage avant la mise en eau d’un barrage, puis englouti par les eaux en 1974.

Tell Abu Hureya
(ar) تل أبو هريرة
Localisation
Pays Drapeau de la Syrie Syrie
Gouvernorat Raqqa
Coordonnées 35° 52′ 00″ nord, 38° 24′ 00″ est
Géolocalisation sur la carte : Syrie
(Voir situation sur carte : Syrie)
Tell Abu Hureya
Tell Abu Hureya

Situation

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Abu Hureyra est un tell situé dans le nord de la Syrie, en bordure de la vallée de l’Euphrate, aux coordonnées approximatives 35° 52′ N, 38° 24′ E. Le monticule couvre une superficie d’environ 11,5 hectares et se compose de deux villages superposés, séparés stratigraphiquement mais liés par une occupation continue[1].

Fouilles

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Site proche de l'Euphrate, il a été l’objet de fouilles (dirigées par A.M.T. Moore) en 1972 et 1973 avant son engloutissement sous les eaux du lac el-Assad à la suite de la construction du barrage de Tabqa et de la mise en eau de ce dernier en 1976. Ce site porte des traces parmi les plus anciennes de la domestication des plantes et des animaux. Les résultats de ces fouilles ont largement fait progresser les connaissances sur le processus de néolithisation au Proche-Orient[1].

Sept tranchées ont été ouvertes à travers le tell afin d’établir la séquence stratigraphique et chronologique des occupations. La totalité des terres excavées a été passée au tamis sec pour assurer une récupération quasi complète des artefacts et des ossements animaux. En raison du potentiel du site pour l’étude des origines de l’agriculture, les fouilleurs ont également systématiquement utilisé la technique de flottation pour récupérer d’importants échantillons de restes végétaux. Ces méthodes ont permis de recueillir environ 2 tonnes d’ossements animaux et 500 litres de restes botaniques, offrant des données essentielles sur les changements économiques et environnementaux[1].

Phases d'occupation

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Abu Hureyra1

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La première occupation (phase 1A, épipaléolithique, vers 11 500-9 500) se limite au secteur nord-ouest du monticule. Les habitants vivent dans des habitations semi-enterrées, creusées dans le substrat, dotées de plusieurs pièces, recouvertes d’une structure en bois et d’une toiture en roseaux. Ce village est occupé à l’année et dure environ 500 ans[1].

Les outils retrouvés sont typiques de ceux présents à cette époque dans l’ensemble du Proche-Orient et la présence d’importants vestiges végétaux (légumineuses, céréales) et animaux (gazelles, moutons, chèvres, moules d’eau douce, poissons) implique une population déjà sédentarisée pratiquant, outre la chasse, une forme rudimentaire d’agriculture.

Avant la fin de cette phase, la forme de l’habitat change brusquement : les huttes sont désormais construites en surface, avec une armature en poteaux de bois et des sols en terre battue ou en argile. La présence d’ossements humains indique que certains défunts sont inhumés à l’intérieur même du village[1].

Abu Hureyra 2

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Une phase intermédiaire d'occupation (9500-8600) assure la continuité stratigraphique du site tout en comportant des marques de transition culturelle vers le Néolithique. Une seconde phase d'occupation, Abu Hureyra 2, reprend ensuite par une population beaucoup plus nombreuse (plusieurs milliers d’habitants) et devint le plus grand établissement du néolithique ancien dans la région : le site était en relation avec l’ensemble du Proche-Orient (Turquie, Mer Rouge, Côte méditerranéenne) et son développement reposait sur celui de l’agriculture, peut-être irriguée, et de l’élevage. Les objets retrouvés (silex, obsidienne, os, pierres semi-précieuses) ne comportent pas de céramique bien que la présence d’objets d’argile (perles d’argile, figurines) semble prouver que les habitants en connaissaient déjà les propriétés. Après avoir atteint sa taille maximale au VIIe millénaire, Tell Abu Hureyra déclina au VIe millénaire et fut définitivement abandonné vers 5900 av. J.-C. : selon Andrew Moore, les causes de ce déclin, puis de cet abandon, sont à la fois climatiques (réchauffement de la température, baisse des précipitations) et démographiques (surexploitation des ressources naturelles)[2].

Culture

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Économie et subsistance

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Le village dont la population a évolué de 200 à 300 habitants au début du néolithique à 2 000 à 3 000 dans la seconde phase semble avoir été inoccupé entre 8000 et 7500 av. J.-C. Pendant l'épipaléolithique et au début du Néolithique, 80 % des os d'animaux retrouvés sont des os de gazelles de tous âges, ce qui implique des techniques de chasse massive : les chasseurs rabattent les gazelles, lors de leur migration saisonnière, vers de grands enclos (appelés « desert kites ») dans lesquels elles sont abattues. Dès le début de cette période, les habitants semblent avoir eu un mode de vie sédentaire et la présence, quoique minoritaire, d'os de chèvres et de moutons, semble prouver l'existence de l'élevage. Entre 6500 et 6000 av. J.-C., l'économie animale du site connaît un bouleversement lié à l'anéantissement des troupeaux de gazelles (chassées alors dans toute la région) : les importances relatives des ossements s'inversent (les os de gazelles passent de 80 % à 20 % du total, alors que ceux des chèvres et de moutons passent de 10 % à 60 %). En conclusion, les auteurs mettent l'accent sur la lenteur et la transition progressive du passage d'une société de chasseurs-cueilleurs à une société d'agriculteurs-éleveurs[3],[4].

Une étude publiée en 2016 suggère que la culture systématique des céréales a commencé bien avant la fin du Pléistocène il y a au moins 13 000 ans, et que le seigle était parmi les premières cultures. Les preuves semblent indiquer que les chasseurs-cueilleurs du site d'Abu Hureyra ont commencé à cultiver des plantes en réponse à une forte diminution des plantes sauvages qui avaient servi d'aliments de base pendant au moins les quatre siècles précédents[5]. Le déclin de ces aliments de base sauvages serait attribuable à une inversion climatique soudaine, sèche et froide, équivalente à la période du « Dryas récent ». À Abu Hureyra, il semble donc que le principal déclencheur pour que les occupants du site commencent à cultiver des aliments de base caloriques ait été le changement climatique[5].

Durant la période intermédiaire et Abu Hureyra 2, l’économie repose sur un ensemble de céréales cultivées (seigle, plusieurs types de blés, orge) et de légumineuses (lentilles, pois, vesces, pois chiches). Les habitants élèvent également des troupeaux de moutons et de chèvres, tout en continuant à chasser la gazelle. La chasse à la gazelle décline fortement, probablement en raison d’une surexploitation. Pour maintenir l’apport en viande, les habitants développent rapidement leurs troupeaux de moutons et de chèvres et ajoutent des bovins et des porcs domestiques[1].

Habitats

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Durant Abu Hureyra 1, l’habitat est constitué de maisons semi-enterrées, pluri-fonctionnelles, à toiture végétale. Puis les constructions se font en surface, avec une structure en bois et des sols en terre ou en argile. À Abu Hureyra 2, le village est densément occupé, avec des maisons rectangulaires en briques de terre, à plusieurs pièces, typiques des premières agglomérations néolithiques du Proche-Orient. La forte densité et la taille du site témoignent d’une organisation sociale complexe et d’une importante concentration humaine pour l’époque[1].

Culture matérielle

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À Abu Hureyra 1, les artefacts les plus nombreux sont en pierre taillée. On y trouve des microlithes, en particulier de grandes lunes, ainsi que des grattoirs et des pièces à encoches. Quelques fragments d’obsidienne, importés d’Anatolie au nord, attestent de contacts à longue distance. À Abu Hureyra 2, l’industrie lithique est dominée par de grands outils réalisés sur lames, notamment des pointes de flèches, des burins et des grattoirs terminaux, ainsi que quelques lames de faucille. Beaucoup de ces outils servent à tuer et à dépecer le gibier. Des quantités régulières mais limitées d’obsidienne confirment la poursuite d’échanges avec l’Anatolie centrale et orientale[1].

Dans la phase 1, les outils en os comprennent des bipointes utilisées comme pointes de flèches, de nombreux poinçons et quelques épingles. De nombreux autres outils sont en basalte : meules, molettes, pierres à broyer, pilons et mortiers, utilisés pour préparer les aliments et broyer des pigments. Des galets encochés sont probablement employés comme plombs pour des lignes de pêche et des filets. À Abu Hureyra 2, les outils en os (poinçons, aiguilles, spatules) sont utilisés pour la vannerie, le travail du cuir, la cuisine et comme ornements. En revanche, les outils en pierre polie sont relativement peu nombreux, ce qui suggère que la plupart des instruments agricoles et de transformation des aliments étaient fabriqués en bois et autres matériaux périssables[1].

Pratiques funéraires

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Les sépultures de la phase 2 sont particulièrement bien représentées. Il s’agit le plus souvent d’inhumations individuelles, parfois de sépultures groupées, dans des tombes peu profondes creusées sous les sols des maisons. On observe une plus grande proportion de femmes que d’hommes inhumées dans ces contextes domestiques, ce qui a été interprété comme un indice d’un lien fort entre les femmes et l’espace domestique. Les crânes sont souvent inhumés séparément du reste du corps. Les sépultures constituent l’étape finale d’une série de rituels complexes, incluant la mise à l’écart du corps pendant la décomposition de la chair. Ces pratiques funéraires élaborées révèlent une idéologie riche, avec un culte des ancêtres et une croyance en une vie après la mort. L’étude des squelettes montre que la plupart des individus ont mené une vie physiquement très exigeante. Les femmes, en particulier, présentent des lésions liées à de longues heures passées à broyer le grain sur des meules « en selle » pour la préparation des aliments[1].

Importance scientifique

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Abu Hureyra est un site de référence pour l’étude de la néolithisation au Proche-Orient. Il documente, sur un même lieu et de manière continue, la transition d’un mode de vie de chasseurs-collecteurs sédentaires vers une économie agricole, avec domestication des plantes et des animaux. Le site montre que la vie sédentaire à l’année, fondée sur une spécialisation de la chasse et de la collecte, a précédé l’apparition de l’agriculture. La transition vers l’agriculture y est associée à un changement climatique abrupt (le Dryas récent)[1].

L’expansion ultérieure de l’agriculture à Abu Hureyra apparaît comme un processus long et graduel, aboutissant, environ 5 000 ans plus tard, à un système agro-pastoral mixte pleinement développé. L’apparition de l’agriculture a eu des conséquences majeures sur place : croissance démographique importante du village, transformation des modes de vie et impacts physiques visibles sur les squelettes, en particulier chez les femmes[1].

Galerie

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Notes et références

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 (en) Encyclopedia of Global Archaeology, Springer International Publishing, , 11620 p. (ISBN 978-3-030-30016-6 et 978-3-030-30018-0, DOI 10.1007/978-3-030-30018-0, lire en ligne), p. 1-4 (162-165)
  2. Andrew Moore, « Un village pré-néolithique d'agriculteurs sur l'Euphrate », Pour la Science, no 24, , p. 104-113 (ISSN 0153-4092) » ; repris dans le dossier thématique Yves Coppens (dir.) et Andrew Moore, L'aube de l'humanité, vol. 19, Pour la Science,, coll. « Bibliothèque Pour la Science », , 208 p. (ISBN 978-2-902918-30-0), « Un village pré-néolithique d'agriculteurs sur l'Euphrate »
  3. Anthony J. Legge et Peter Rowley-Conwy, « La chasse aux gazelles à l'âge de pierre », Pour la Science, no 120, , p. 96-10 (ISSN 0153-4092) publié dans « Gazelles killing in stone age Syria », Scientific American,
  4. (en) A. M. T. Moore, G. C. Hillman et A. J. Legge, « The Excavation of Tell Abu Hureyra in Syria: A Preliminary Report », Proceedings of the Prehistoric Society, vol. 41, , p. 50-77
  5. 1 2 (en) Gordon Hillman, Robert Hedges, Paul Pettitt et al., New evidence of Lateglacial cereal cultivation at Abu Hureyra on the Euphrates, The Holocene, 11(4), 383–393, 27 juillet 2016, doi.org/10.1191/095968301678302823

Voir aussi

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