Alerth Bedasse
Alerth Bedasse, de son nom complet Alerth Rockford Bedasse et également connu sous le pseudonyme de Count Alert (May Kraal, Clarendon, - Kingston, ), est un chanteur, guitariste et arrangeur jamaïcain associé aux scènes du mento et du calypso à Kingston dans les années 1950. Chanteur principal et arrangeur du Chin's Calypso Sextet, il est notamment connu pour son interprétation du titre Night Food, qui a connu un important succès en Jamaïque. Son œuvre est considérée comme représentative du mento, première forme de musique enregistrée d'origine jamaïcaine[1].
Biographie
modifierOrigines et formation
modifierAlerth Rockford Bedasse naît le à May Kraal, district du nord de la paroisse de Clarendon[2]. Il grandit à Pennants, dans la même paroisse. Il apprend la guitare de manière autodidacte, ayant observé ses amis musiciens manier leurs instruments, et emporte l'un des siens lorsqu'il quitte sa paroisse[3]. Dès le milieu de son adolescence, il se produit dans des noces et des fêtes de la région[1].
Arrivée à Kingston et rencontre avec Everard Williams
modifierEn 1949, Bedasse, âgé de vingt et un ans, s'installe à Kingston avec un proche, dans le quartier du West End, alors l'un des foyers de la vie musicale populaire de la ville[4]. Il y apprend qu'Everard Williams[5], parolier prolifique et chanteur de rue, recherche un guitariste et un partenaire vocal pour remplacer celui qui venait de le quitter. Bedasse accepte immédiatement la proposition,[6]. Ensemble, ils forment un duo dans la tradition des chanteurs de rue jamaïcains, à la suite du duo Slim & Sam. Leurs prestations au voisinage du marché de la Coronation attirent rapidement un public nombreux. Ils abordent des thèmes variés notamment les relations entre propriétaires et locataires, la sexualité, les jeux et les activités illicites et vendent leurs feuilles de chansons imprimées entre un penny et trois pence[4]. Après plusieurs sorties couronnées de succès, Williams compose Night Food, qui devient le disque le plus vendu du pays[4].
Le Chin's Calypso Sextet
modifierBedasse est le chanteur principal et arrangeur du Chin's Calypso Sextet, formation fondée sous l'égide d'Ivan Chin, entrepreneur jamaïcain d'origine chinoise qui possède son propre label discographique intitulé « Chin's »[7],[8]. À l'instar des autres formations calypso jamaïcaines de l'époque, le groupe utilise des instruments fabriqués localement à partir de matériaux jamaïcains[9]. Bedasse exerce par ailleurs comme opérateur de sound system pour Chin, animant des soirées entières en mixant calypso, valse, jazz et autres genres populaires[10].
Aux côtés de formations telles que Count Lasher, Harold Richardson and The Ticklers et Lord Flea and His Calypsonians, le Chin's Calypso Sextet ... est considéré comme l'une des formations importantes du mento durant son apogée, généralement située entre 1950 et 1956[1].
Le répertoire du groupe, essentiellement composé par Williams, comprend des commentaires sociaux sur des thèmes variés de la vie jamaïcaine. Parmi les titres enregistrés figure Boogu Yagga Gal, mento dont le texte évoque la situation d'une femme restée en Jamaïque pendant que son compagnon est parti travailler en Angleterre et qui prend un amant en son absence[11].
Night Food et la controverse de 1956
modifierParmi les titres interprétés par Bedasse, on compte Night Food, écrit par Everard Williams et enregistré entre 1951 et 1952[4],[12]. Le texte met en scène un dialogue nocturne entre une femme et un homme, dans lequel une invitation à manger dans le noir sert de métaphore filée pour désigner des rapports sexuels[13]. Bedasse lui-même récuse l'interprétation érotique du titre, demandant : « Est-ce le calypso qui est vulgaire, ou quelque chose ne va-t-il pas dans l'esprit de ceux qui se plaignent ? Que signifie vraiment Night Food ? »[14].
Le disque connaît un succès considérable et est largement diffusé par les sound systems de Kingston. Bedasse en attribue le succès au caractère novateur du rythme et à la dimension suggestive du texte[4], ajoutant que les sound systems le diffusaient en réponse à la demande du public : « Night Food résonnait dans toutes les rues. C'est ce que le public voulait, alors on le lui donnait »[15].
Sa popularité suscite néanmoins une vive réaction politique et religieuse. En , Ken Khouri fonde Records Limited, première usine de pressage de disques en Jamaïque[16]. Cette initiative facilite l'accès des artistes locaux à l'enregistrement. Parmi les premiers disques pressés figurent plusieurs titres à caractère suggestif, dont Night Food[17]. Au début de l'année 1956, Tacius Golding, député de Western St. Catherine, dépose une motion visant à interdire ce type d'enregistrements. Il est ainsi soutenu par l'Union des mères et le synode de l'Église d'Angleterre[17]. En , Wills Isaacs, ministre du Commerce et de l'Industrie du Parti national populaire au pouvoir, brandit un disque de calypso au Parlement et appelle au boycott des commerces distribuant ces enregistrements, déclarant que certains commerçants ne se souciaient pas de « traîner les enfants du pays dans les caniveaux »[4]. Bedasse rapporte rétrospectivement qu'Isaacs dansait en privé sur les chansons qu'il condamnait publiquement[4]. Cette pression parlementaire entraîne un recul momentané de la confiance du public envers le calypso local et conduit producteurs et artistes à plus de prudence dans leurs choix éditoriaux. L'épisode aboutit à l'élaboration d'un « code moral du calypso » (Calypso Morality Code), qui redéfinit les critères esthétiques du genre dans les compétitions officielles et les prestations liées au tourisme[17].
Liens avec les sound systems
modifierBedasse entretient des relations étroites avec le milieu des sound systems de Kingston. Dans son témoignage recueilli par Bilby, il souligne la prééminence de Tom The Great Sebastian sur cette scène qu'il place au-dessus de Coxsone Dodd : « Tom the Sebastian est largement devant Coxsone. On n’entend parler que de Coxsone, moi je peux vous dire ça ! »[15].
Reconversion et dernières années
modifierEn 1958, à mesure que le mento cède la place au ska, Bedasse se retire de la scène musicale et se reconvertit dans la gestion administrative. Il travaille comme comptable au National Workers Union jusqu'à la fin de sa vie[1]. En 2005, il connaît une brève résurgence scénique, gérée par le journaliste Roy Black[4].
Il meurt le à son domicile de Harbour View, après un malaise. Transporté au Kingston Public Hospital, il y décède peu après[1]. Ses obsèques sont célébrées le à la Webster Memorial United Church. Il est inhumé dans le caveau familial à Mount Hindmost, Pennants, Clarendon[1].
Postérité
modifierLe catalogue du Chin's Calypso Sextet a fait l'objet d'une réédition qui a contribué à une résurgence d'intérêt pour le mento auprès d'une nouvelle génération d'auditeurs, les titres classiques du groupe étant désormais régulièrement programmés sur les radios jamaïcaines et étrangères[1]. L'œuvre de Bedasse a également fait l'objet d'une série documentaire, The Mento Pioneer, ainsi que d'une couverture dans le Vintage Boss Magazine et ses numéros spéciaux consacrés aux pionniers du mento[1].
Discographie sélective
modifier- Night Food (1951–1952), Alerth Bedasse and the Calypso Quintet
- Big Boy and Teacher (1956), Alerth Bedasse and the Chin's Calypso Sextet (label Chin's)
- Guzoo Doctor (1956), Alerth Bedasse and the Chin's Calypso Sextet (label Chin's)
- Boogu Yagga Gal, Alerth Bedasse and the Chin's Calypso Sextet (label Chin's)
- Red Tomato, Alerth Bedasse and the Chin's Calypso Sextet (label Chin's)
- Monkey's Opinion, Alerth Bedasse and the Chin's Calypso Sextet (label Chin's)
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 « Bedasse was central to mento era of J'can music », The Gleaner, 8 janvier 2017.
- ↑ Certaines sources donnent « Beckford Kraal » comme lieu de naissance ; May Kraal, attesté par plusieurs témoignages concordants, semble être la dénomination exacte.
- ↑ Roy Black, « Vintage Voices : Mento cited for vulgarity », The Gleaner, 5 mai 2019.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Black, op. cit.
- ↑ L'orthographe du prénom varie selon les sources : « Everard » chez Black et Howard ; « Everald » chez Neely (2007) ; « Everart » chez Kroubo Dagnini (2013). La forme « Everard » est retenue ici comme la plus fréquemment attestée.
- ↑ Daniel T. Neely, « Everard Williams, Alerth Bedasse et Ivan Chin », dans Sébastien Carayol et Thomas Vendryes (dir.), Jamaica Jamaica !, Paris, La Découverte, 2017, p. 72.
- ↑ Kenneth Bilby, « An (Un)natural Mystic in the Air : Images of Obeah in Caribbean Song », dans Diana Paton et Maarit Forde (dir.), Obeah and Other Powers : The Politics of Caribbean Religion and Healing, New York, Duke University Press, 2012, p. 73.
- ↑ Neely, « Everard Williams, Alerth Bedasse et Ivan Chin », op. cit., p. 73–74.
- ↑ Bilby, « An (Un)natural Mystic... », op. cit., p. 73.
- ↑ Alerth Bedasse, cité dans Kenneth Bilby, Words of Our Mouth, Meditations of Our Heart : Pioneering Musicians of Ska, Rocksteady, Reggae, and Dancehall, Middletown, Wesleyan University Press, 2016, p. 4.
- ↑ Heather Augustyn, Women in Jamaican Music, Jefferson, McFarland, 2020, p. 200.
- ↑ Neely, « Everard Williams, Alerth Bedasse et Ivan Chin », op. cit., p. 74–75.
- ↑ Howard, « "7 Eleven"... », op. cit., p. 313.
- ↑ Bedasse, cité dans Black, op. cit.
- 1 2 Bedasse, cité dans Bilby, Words of Our Mouth..., op. cit., p. 4.
- ↑ Daniel T. Neely, « Calling All Singers, Musicians and Speechmakers : Mento Aesthetics and Jamaica's Early Recording Industry », Caribbean Quarterly, vol. 53, n° 4, décembre 2007, p. 10.
- 1 2 3 Neely, « Calling All Singers... », op. cit., p. 10.
Bibliographie
modifierOuvrages
modifier- (en) Heather Augustyn, Women in Jamaican Music, Jefferson, McFarland,
- (en) Kenneth Bilby, Words of Our Mouth, Meditations of Our Heart : Pioneering Musicians of Ska, Rocksteady, Reggae, and Dancehall, Middletown, Wesleyan University Press,
- Jérémie Kroubo Dagnini (édition originale : L'Harmattan, 2008), Les Origines du Reggae : Retour aux sources, Rosières-en-Haye, Camion Blanc, (ISBN 978-2-35779-292-0)
Chapitres d'ouvrages
modifier- (en) Kenneth Bilby, « An (Un)natural Mystic in the Air : Images of Obeah in Caribbean Song », dans Diana Paton et Maarit Forde (dir.), Obeah and Other Powers : The Politics of Caribbean Religion and Healing, New York, Duke University Press, (DOI 10.1515/9780822394839-004), p. 45–79
- (en) Dennis O. Howard, « « 7 Eleven » : Dialectics of Jamaican Popular Music Culture and Hegemonic Masculinity », dans Tamari Kitossa et Tommy J. Curry (dir.), Appealing Because He Is Appalling : Black Masculinities, Colonialism, and Erotic Racism, Edmonton, University of Alberta Press, (DOI 10.1515/9781772125559-012), p. 285–316
- Daniel T. Neely, « Everard Williams, Alerth Bedasse et Ivan Chin », dans Sébastien Carayol et Thomas Vendryes (dir.), Jamaica Jamaica !, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-7071-9428-2), p. 72–76
Articles
modifierPresse
modifier- (en) Roy Black, « Vintage Voices : Mento cited for vulgarity », The Gleaner, (lire en ligne)
- (en) « Bedasse was central to mento era of J'can music », The Gleaner,