Assassinat de Salah Klai
L'assassinat de Salah Klai est un homicide commis le à Cargèse, commune de Corse-du-Sud. La victime, Salah Klai, ressortissant tunisien âgé de 68 ans installé dans le village depuis plusieurs décennies, où elle travaille comme ouvrier agricole, est visée par plusieurs tirs d'arme à feu en plein centre du village un dimanche matin et succombe à ses blessures quelques jours plus tard[1].
| Assassinat de Salah Klai | |
| Fait reproché | Homicide volontaire |
|---|---|
| Chefs d'accusation | Meurtre |
| Pays | |
| Ville | Cargèse, Corse-du-Sud |
| Date | |
| Nombre de victimes | un mort, Salah Klai |
| Jugement | |
| Statut | Affaire non élucidée |
| Tribunal | Tribunal judiciaire d'Ajaccio |
| modifier |
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Le mobile du crime n'est pas établi et l'affaire demeure non élucidée ; en septembre 2022, une campagne de prélèvements ADN est lancée pour tenter d'identifier le ou les auteurs[2]. Le meurtre survient dans une île marquée par de nombreux homicides liés au crime organisé, fréquemment irrésolus mais aussi un climat de racisme (expéditions punitives, brimades, lynchages, crimes crapuleux).
Le crime suscite peu de réactions immédiates dans l'espace médiatique local. Le collectif antiraciste corse Avà Basta est l'une des rares voix à se mobiliser publiquement, dénonçant moins le mobile du crime — qu'il ne qualifie pas de raciste — que l'indifférence entourant la mort d'un travailleur immigré[1].
Contexte
modifierLe village de Cargèse
modifierCargèse (Carghjese en langue corse) est une commune de la Corse-du-Sud, située sur la façade littorale occidentale de l'île, à environ 50 km au nord d'Ajaccio[3]. Elle compte environ 1 300 habitants permanents et est notamment connue pour son histoire d'origine grecque et ses deux églises, de rites latin et byzantin, se faisant face.
Le village avait déjà été endeuillé par l'assassinat, le , du militant nationaliste et écologiste Massimu Susini, abattu par arme à feu sur la plage du Pero, devant sa paillote ; ce meurtre, demeuré lui aussi non élucidé, avait suscité la création d'un collectif antimafia portant son nom[4].
Immigration maghrébine et racisme en Corse
modifierLa présence de travailleurs maghrébins en Corse, dont relève Salah Klai, est en grande partie liée au développement de l'agriculture insulaire : l'arrivée, dans les années 1960, de rapatriés d'Algérie ayant créé de grands domaines, notamment viticoles, s'accompagne de la venue d'une main-d'œuvre marocaine, puis plus largement maghrébine, employée à l'exploitation de ces terres[5]. En 1999, les immigrés représentent environ 10 % de la population de l'île — soit le taux régional le plus élevé après l'Île-de-France —, une immigration essentiellement méditerranéenne et longtemps masculine, employée surtout dans le bâtiment, l'agriculture et la restauration[5].
Cette population a été la cible, depuis les années 1980, de violences et d'agressions à caractère raciste. Fondé en 1985 par la résistante Noëlle Vincensini et une quarantaine de personnalités insulaires, à la suite d'un épisode de panique raciste survenu à bord d'un navire transportant des scolaires corses, le collectif antiraciste Avà Basta avait relevé, dans une étude de presse portant sur les cinq années précédentes, dix-huit meurtres à caractère raciste en Corse[5]. L'un des épisodes les plus marquants est l'affaire dite « des Trois Marie » : le , deux Tunisiens sont abattus à Ajaccio dans un assassinat revendiqué par le FLNC au nom d'une prétendue lutte antidrogue, ce qui provoque le départ de plusieurs militants nationalistes[5],[6].
La victime
modifierSalah Klai est un ressortissant tunisien installé à Cargèse depuis plusieurs décennies. Âgé de 68 ans au moment des faits, il est diversement décrit comme ouvrier agricole et jardinier ; selon l'avis nécrologique publié par la municipalité, il a également travaillé à plusieurs reprises au sein du service communal de la voirie[7]. Le collectif Avà Basta le présente comme « le jardinier de Cargèse »[8]. Décrit par ses proches et voisins comme un homme discret et apprécié, il est inconnu des services de police et de justice[1].
Les faits
modifierLe dimanche vers 10 h 45, Salah Klai est visé par plusieurs tirs d'arme à feu alors qu'il se trouve dans le centre du village de Cargèse[9]. Selon le décompte rapporté par Crim'HALT, il est atteint au dos, au bras et au genou[9], tandis que plusieurs médias ainsi que le collectif Avà Basta évoquent « trois balles dans le dos »[1]. À l'arrivée des secours, il est encore conscient : d'après le récit du président d'Avà Basta rapporté par France Bleu, il aurait demandé pourquoi il avait si mal au dos, ignorant qu'il venait d'être pris pour cible[1].
Il décède des suites de ses blessures quelques jours plus tard[2][10].
Enquête judiciaire
modifierOuverture de l'enquête
modifierL'enquête est confiée à la section de recherches de la gendarmerie d'Ajaccio et une information judiciaire est ouverte. Dans les premiers mois suivant le crime, aucune piste sérieuse n'est rendue publique et aucun suspect n'est identifié[2].
Campagne de prélèvements ADN (2022)
modifierEn septembre 2022, soit plus d'un an et demi après les faits, une trace ADN correspondant à un profil masculin, découverte sur les lieux du crime, conduit le magistrat instructeur à ordonner une campagne de prélèvements ADN. Celle-ci cible des individus masculins résidant à proximité du lieu du crime. Les prélèvements, effectués dans les locaux de la gendarmerie de Cargèse, ne peuvent, selon les autorités, être utilisés qu'à des fins de comparaison avec la trace retrouvée sur les lieux et ne peuvent en aucun cas alimenter une base de données[2].
État de l'affaire
modifierRéactions
modifierLe collectif Avà Basta
modifierLe collectif antiraciste corse Avà Basta — dont le nom signifie « maintenant, ça suffit » — est l'une des premières voix à réagir publiquement. Dans un communiqué, il rattache la mort de Salah Klai à la longue série de meurtres d'immigrés survenus en Corse depuis ses origines et décrit la victime comme « un brave homme, un travailleur discret »[8].
Son président, Joseph Maestracci (Ghjiseppu Maestracci), écarte toutefois explicitement la piste d'un crime raciste : « Salah Klai était apprécié de tous. Nous ne parlons pas de crime raciste, nous ne pensons pas d'ailleurs qu'il s'agisse d'un crime raciste. »[1]. Il indique que le collectif se rassemblera en paceri, en porteurs de paix, et s'insurge contre « le crime d'un homme paisible de 68 ans »[1].
Le collectif organise un rassemblement le à 14 h devant le monument aux morts de Cargèse, auquel participent environ 80 personnes[11],[12].
Hommages et dénonciation de l'indifférence
modifierL'indifférence entourant la mort de Salah Klai constitue le principal grief exprimé par ceux qui se mobilisent. Joseph Maestracci rapporte que la victime était désignée dans les conversations locales comme « un ouvrier tunisien » sans état civil, avant que la mairie de Cargèse ne publie un avis nécrologique lui « redonnant son nom » ; il qualifie cette invisibilité d'« indifférence quasi générale »[1].
Le site d'information local Grains de Sable publie trois hommages de citoyens lus lors du rassemblement, signés Dominique Bianconi, Giuseppe Maestracci et Jean-Yves Torre. Leurs auteurs dénoncent le silence des représentants institutionnels et politiques de l'île et interrogent la notion de « communauté de destin » fréquemment invoquée dans le discours nationaliste, soulignant le contraste entre les hommages rendus aux victimes nées sur l'île et l'indifférence entourant la mort d'un travailleur immigré.
Dominique Bianconi[13], co-fondatrice du collectif A Maffia Nò A Vita Iè, vient depuis Calvi déposer un myosotis sur les lieux du crime[14].
Couverture médiatique et postérité
modifierEn juin 2021, le journal Mediapart consacre un reportage à Cargèse, décrivant un village « qui vit dans la peur »[15]. Plusieurs voix associatives rangent par ailleurs Salah Klai parmi les « victimes innocentes » du crime organisé en Corse : l'association Crim'HALT inscrit son nom sur la liste des personnes honorées lors de la journée du 21 mars qui leur est dédiée[9], dans un contexte où la multiplication de telles victimes a été analysée comme le signe d'un renouvellement des générations au sein du milieu[16].
Notes et références
modifierNotes
modifierRéférences
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 « Corse : il s'appelait Salah Klai, abattu dans une « indifférence quasi générale » », France Bleu Corse, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 « Assassinat de Salah Klai à Cargèse : une campagne de prélèvements ADN pour relancer l'enquête », Corse Net Infos, (lire en ligne)
- ↑ « Présentation de Cargèse », sur cargese.corsica (consulté le )
- ↑ « Assassinat de Cargèse : hommage unanime à Massimu Susini », sur Corse Net Infos, (consulté le )
- 1 2 3 4 Noëlle Vincensini, « Racisme Corse anti-maghrébin. Action du collectif « Avà Basta » », Multitudes, no 19, , p. 85-94 (DOI 10.3917/mult.019.0085, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Noëlle Vincensini : une femme corse qui est aussi un « grand homme » universel », sur Journal de la Corse (consulté le )
- ↑ « Avis de décès – Klai Salah », sur Dans Nos Cœurs (consulté le )
- 1 2 « Assassinat de Cargèse en Corse : communiqué d'Avà Basta », sur MRAP Strasbourg,
- 1 2 3 4 « 21 mars : journée en mémoire des victimes innocentes du crime organisé », sur Crim'HALT, (consulté le )
- ↑ La date exacte du décès n'est pas précisée par les sources, qui mentionnent seulement « quelques jours » après le .
- ↑ « Cargèse : 80 personnes rassemblées à la mémoire de Salah Klaï », sur France 3 Corse,
- ↑ « Cargèse : 80 personnes rassemblées en hommage à Salah Klaï », sur YouTube,
- ↑ « Dominique Bianconi, co-fondatrice du collectif A Maffia Nò A Vita Iè », sur Radio France, (consulté le )
- ↑ « Salah Klai », sur Grains de Sable, (consulté le )
- ↑ « Cargèse, le village corse qui vit dans la peur », Mediapart, (lire en ligne)
- ↑ « Mafia en Corse : la multiplication des victimes innocentes, signe d'un changement de génération », Marianne, (lire en ligne, consulté le )
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Campagne ADN pour relancer l'enquête — Corse Net Infos, 15 septembre 2022
- Il s'appelait Salah Klai, abattu dans une « indifférence quasi générale » — France Bleu Corse, 6 mars 2021
- Cargèse : 80 personnes rassemblées à la mémoire de Salah Klai — France 3 Corse, 7 mars 2021