Aït Mejjat
Les Aït Mejjat, ou Aït Imjjat (en arabe : مجاط), sont une tribu amazighe sanhajienne du Maroc, historiquement liée à la confédération des Aït Idrassen. Les traditions et travaux consacrés à la tribu situent une partie importante de son histoire ancienne dans le sud-est du Maroc, autour du Haut Ziz, puis du massif du Jbel Ayachi et de la Haute Moulouya, avant son implantation dans le Saïs et le Haouz à la suite de plusieurs recompositions et déplacements historiques[1].
Imjjat
| Régions d’origine | Haut Ziz, Jbel Ayachi et Haute Moulouya ; tradition d'ascendance saharienne lamtounienne |
|---|---|
| Langues | tamazight ; arabe marocain |
| Religions | Islam sunnite (rite malékite), tradition soufie |
| Ethnies liées | Sanhadja ; Lemtouna ; Aït Idrassen |
Les Mejjat sont particulièrement connus pour avoir donné naissance à la famille fondatrice de la zaouïa de Dila, de laquelle ils firent office de fer de lance, et qui devint au XVIIe siècle l'une des principales puissances religieuses, intellectuelles et politiques du Maroc[2].
Une tradition généalogique d'origine saharienne et lamtounienne est attachée à la maison dilaïte. Mohammed Hajjī rapporte que les Mejjat se rattachaient aux Lemtouna, grande tribu sanhajienne historiquement établie dans le Sahara, et donne comme leur groupe de proche parenté les Banū Ṭālib, appelés en amazighe Aït Ytider[3]. Cette mémoire saharienne et lamtounienne est également rapportée dans des travaux modernes consacrés aux Mejjat[1].
Elle trouve par ailleurs un écho dans une tradition recueillie au Bilād al-Sūdān. Dans la notice consacrée à Aḥmad al-Tārfī al-Lamtūnī, Muḥammad al-Ḥafnāwī rapporte, d'après un informateur ayant traversé le pays des Touaregs, que ce dernier disait des descendants du cheikh Abū Bakr al-Dilāʾī établis au Maroc : « hum minnā » (« ils sont des nôtres »). Al-Ḥafnāwī envisage pour expliquer cette formule aussi bien une proche parenté entre les deux maisons que leur appartenance commune aux Lemtouna[4],[5].
Des groupes portant le même ethnonyme Mejjat sont également attestés plus au sud, notamment dans le Tazerwalt ainsi que dans les ensembles tribaux liés aux Tekna, présents entre le sud-ouest marocain et le Sahara occidental. Un acte coutumier des Mejjat du Tazerwalt est notamment daté de 1762[6]. Toutefois, la relation généalogique précise de ces groupes méridionaux entre eux, et avec les Aït Mejjat du Maroc central, demeure insuffisamment établie par les sources disponibles[1].
Histoire
modifierNom et traditions d'origine
modifierLes sources historiques mentionnent généralement le nom de la tribu sous la forme Majjāṭ (مجاط). Selon le chercheur ʿAddī al-Rāḍī, cette forme correspondrait à une adaptation arabe de l'amazighe Imejjat, pluriel de amjuṭ. Ce terme signifie notamment « chauve » et peut également être appliqué, par extension, à un espace aride, dénudé ou dépourvu de végétation[1].
Une tradition orale conservée parmi les Mejjat explique l'ethnonyme par une ancêtre qui aurait perdu l'ensemble de ses cheveux à la suite d'une maladie. Surnommée Tamjuṭ, elle aurait donné son nom à ses descendants, désignés dans le récit comme les Ayt Tamjuṭ[1]. Cette tradition constitue une explication populaire de l'ethnonyme et ne permet pas, à elle seule, d'en établir l'étymologie historique.
Aït Idrassen, Haut Ziz et Haute Moulouya
modifierLes Aït Mejjat apparaissent dans les travaux consacrés à leur histoire comme une composante de la confédération des Aït Idrassen (également transcrit Yderassen), ensemble tribal sanhajien anciennement présent dans le Maroc central et oriental[1].
Les traditions et travaux relatifs aux Aït Idrassen placent différentes composantes de cette confédération dans le Haut Ziz, le massif du Jbel Ayachi et la Haute Moulouya au cours de la période médiévale. Les Mejjat sont notamment rattachés à cet ensemble aux côtés d'autres groupes tels que les Aït Ayyash et les Aït Ndhir[1].
Dans la toponymie du massif de l'Ayachi, ʿAddī al-Rāḍī relève notamment le lieu-dit Tawrirt n Uʿayrim, qu'il rapproche de la fraction actuelle des Aït Ayrim des Mejjat du Saïs. Ce rapprochement repose sur la mémoire locale et la continuité du nom et demeure une hypothèse historique[1].
Les sources consacrées aux Dilaïtes situent plus précisément les demeures des Majjāṭ, avant leur implantation à Dila, sur les rives de la Haute Moulouya, entre Tounfit et Midelt[2],[7].
Tradition du départ de la Haute Moulouya
modifierUne tradition orale rapportée dans la région explique le départ des Imejjat de la Haute Moulouya par la malédiction d'un saint local. Des bergers appartenant à la tribu auraient lancé leurs chiens contre l'épouse voilée du saint afin de découvrir son visage. Le saint, offensé, aurait alors maudit la tribu[1].
Lorsque les notables des Mejjat seraient venus lui présenter leurs excuses, il leur aurait déclaré que la malédiction ne pouvait plus être retirée mais leur aurait laissé le choix entre quarante jours de tempêtes de neige et une semaine de pluies torrentielles. La tribu aurait choisi la seconde possibilité ; selon le récit, les précipitations auraient détruit leurs villages et décimé leurs troupeaux, les obligeant finalement à quitter la région[1].
Ce récit relève de la mémoire orale. Il accompagne toutefois le souvenir d'un départ effectif des Mejjat de la Haute Moulouya. Les sources historiques attestent séparément leur présence dans cette région avant l'installation d'une branche de la tribu à Dila ; il n'est cependant pas possible d'identifier avec certitude l'événement politique ou climatique qui pourrait être à l'origine de la tradition[2].
Les Mejjat et la zaouïa de Dila
modifierL'histoire des Aït Mejjat est particulièrement liée à celle de la zaouïa de Dila. Selon Mohammed Hajjī, le premier ancêtre majjāṭī établi sur le territoire de Dila est Abū Ḥafṣ ʿUmar al-Majjāṭī, troisième ancêtre du futur fondateur de la zaouïa[2],[7].
La fondation de la zaouïa est généralement située vers 974 H / 1566. Elle est l'œuvre d'Abū Bakr b. Muḥammad b. Saʿīd b. Aḥmad b. ʿUmar al-Dilāʾī, descendant de ʿUmar al-Majjāṭī, qui établit à Dila un centre religieux et d'enseignement[2],[7].
La famille possède alors d'importantes ressources agropastorales, notamment dans le Moyen Atlas, le Tadla et la Haute Moulouya. La zaouïa devient progressivement un important centre religieux et intellectuel, accueillant savants, étudiants et voyageurs[7].
Au XVIIe siècle, sous les descendants d'Abū Bakr, la puissance dilaïte dépasse le cadre religieux. Son petit-fils Muḥammad al-Ḥājj al-Dilāʾī fonde en 1048 H / 1638 une nouvelle ville à proximité de l'ancienne zaouïa, devenue trop petite pour accueillir sa population et ses visiteurs[7].
À la faveur de l'affaiblissement de la dynastie saadienne, les Dilaïtes deviennent l'une des principales puissances politiques du Maroc. Leur autorité s'étend pendant une partie du XVIIe siècle sur une vaste portion du nord et du centre du pays[7].
Leur puissance prend fin face à la dynastie alaouite. En 1079 H / 1668-1669, le sultan Moulay al-Rashid bat les Dilaïtes, s'empare de leur capitale et fait détruire les deux établissements de Dila[7].
Tradition lamtounienne et mémoire saharienne
modifierLes sources relatives à la famille dilaïte conservent également une tradition d'ascendance saharienne et lamtounienne. Mohammed Hajjī rapporte que les Dilaïtes appartenaient aux Lemtouna, grande tribu des Sanhaja du Sahara dont une partie constitua le noyau du mouvement almoravide. Il donne comme leur groupe de proche parenté les Banū Ṭālib, appelés en amazighe Aït Ytider[3].
Cette tradition trouve un écho remarquable dans une source provenant du milieu saharien. Dans sa notice consacrée à Aḥmad al-Tārfī al-Lamtūnī, établi au Bilād al-Sūdān, Muḥammad al-Ḥafnāwī rapporte le témoignage d'un informateur ayant traversé le pays des Touaregs et rencontré les descendants d'Aḥmad al-Tārfī[4].
Selon cette tradition, Aḥmad al-Tārfī disait au sujet de la maison des descendants d'Abū Bakr al-Dilāʾī au Maroc :
- « hum minnā » — « ils sont des nôtres »[4].
Al-Ḥafnāwī commente lui-même cette formule en envisageant qu'elle indique une proche parenté entre les deux maisons, ou plus largement leur appartenance commune aux Lemtouna[4],[5].
Ce témoignage constitue ainsi une tradition généalogique extérieure à la maison dilaïte faisant elle aussi le rapprochement entre cette dernière et un milieu lamtounien saharien.
Dispersion et recompositions à l'époque alaouite
modifierLa chute de Dila ne provoque pas un déplacement unique et immédiat de l'ensemble des Mejjat. Les sources décrivent au contraire plusieurs phases de dispersion et de recomposition tribale au cours de la période alaouite.
Après la destruction de Dila par Moulay al-Rashid, une partie de la population de la zaouïa et des membres de la famille dilaïte est exilée, notamment vers Fès et Tlemcen. Des membres de la famille apparaissent ensuite également à Marrakech et dans d'autres centres urbains[7].
La tribu Mejjat suit cependant une histoire distincte de celle de la seule famille savante dilaïte. ʿAddī al-Rāḍī rapporte que les Mejjat de la région de Meknès et ceux du Haouz de Marrakech appartiennent historiquement au même ensemble tribal, séparé au cours des déplacements et réorganisations imposés ou favorisés par le pouvoir alaouite[1].
Une partie des Mejjat est attestée dans le Saïs, aux environs de Meknès, Boufakrane et El Hajeb, où différentes fractions de la tribu se maintiennent jusqu'à l'époque contemporaine[1].
Grigori Lazarev, s'appuyant sur la documentation relative aux mouvements tribaux sous les Alaouites, mentionne également des Medjath transportés vers la région de Meknès. Il distingue ces derniers d'autres groupes appelés Mjatt présents dans le sud-ouest marocain[8].
La présence actuelle de groupes Mejjat à la fois dans le Saïs et dans le Haouz résulte ainsi de plusieurs déplacements successifs et de recompositions politiques entre les XVIIe et XIXe siècles, plutôt que d'une dispersion unique consécutive à la destruction de Dila.
Répartition actuelle
modifierLa principale implantation des Aït Mejjat issue de la trajectoire historique du Haut Ziz, de la Haute Moulouya et de Dila se trouve aujourd'hui dans le Saïs, au sud de Meknès[1].
Les territoires et fractions meJJaties s'étendent notamment autour de Boufakrane et de la zone de Berridia, à proximité de Meknès. D'autres groupes sont établis autour de Sidi Slimane Moul al-Kifane, où sont notamment signalées les fractions des Aït Ayrim, des Izarfen, des Aït Bouhyat et des Aknawn[1].
Dans le secteur de Berridia, ʿAddī al-Rāḍī mentionne également plusieurs fractions, parmi lesquelles les Aït Ḥaddou ou Ḥammou, Aït Belqasem, Aït al-Ḥسين, Aït ʿAli ou Chaʿou, Aït ʿUthman ou Chaʿou, Aït ʿAli ou Moussa, Aït Izḍaln, Aït ʿUthman et Aït Raḥḥou[1].
Un second ensemble historiquement apparenté aux Mejjat de Meknès est établi dans le Haouz de Marrakech, notamment dans la région de Chichaoua. Les sources consacrées à l'histoire tribale considèrent les Mejjat du Saïs et ceux du Haouz comme issus d'un même ensemble, séparé à la suite des déplacements et recompositions de l'époque alaouite[1].
Ces deux ensembles doivent être distingués des groupes homonymes du Tazerwalt et du pays Tekna, dont la relation généalogique avec les Mejjat du Maroc central demeure incertaine[1],[6].
Langue, culture et traditions
modifierLes Aït Mejjat appartiennent historiquement au monde amazighe sanhajien. Leur histoire linguistique a cependant été profondément transformée par les déplacements successifs de la tribu et par son implantation dans des régions différentes.
Dans le Saïs, notamment autour de Meknès, Boufakrane et El Hajeb, l'arabe marocain occupe aujourd'hui une place importante tout comme le tachelhit. La mémoire d'une origine amazigh demeure bien présente dans l'ethnonyme Imejjat, dans les noms de plusieurs fractions et dans les traditions historiques de la tribu[1].
Dans le Haouz et la région de Chichaoua, les populations mejjat évoluent dans un espace où coexistent l'arabe marocain et le tachelhit. La province de Chichaoua présente en effet une forte diversité linguistique, le tachelhit demeurant largement employé dans plusieurs communes rurales[9].
Les groupes homonymes du Tazerwalt et du pays Tekna présentent quant à eux des situations linguistiques distinctes, liées à leur environnement régional. Ces différences ne permettent pas, à elles seules, d'établir ou d'exclure une parenté ancienne avec les Mejjat du Maroc central.
La culture historique des Aït Mejjat reste particulièrement marquée par la mémoire de la zaouïa de Dila, fondée par une famille issue de la tribu. Les figures d'Abū Ḥafṣ ʿUmar al-Majjāṭī, d'Abū Bakr al-Dilāʾī et de Muḥammad al-Ḥājj al-Dilāʾī occupent ainsi une place centrale dans la mémoire historique associée aux Mejjat[2],[7].
Les traditions orales relatives à l'origine du nom Imejjat, au départ de la Haute Moulouya et à l'ascendance saharienne lamtounienne constituent également une part importante de cette mémoire collective[1],[3].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 (ar) ʿAddī al-Rāḍī, « التقاط الأخبار.. بين سطور الأسفار.. لإنارة عتمة تاريخ مجاط », sur Al-ʿĀlam al-Amāzīghī, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 (ar) Mohammed Hajjī, الزاوية الدلائية ودورها الديني والعلمي والسياسي, Casablanca, مطبعة النجاح الجديدة, , 28-32 p.
- 1 2 3 (ar) Mohammed Hajjī, الزاوية الدلائية ودورها الديني والعلمي والسياسي, Casablanca, مطبعة النجاح الجديدة, , p. 29
- 1 2 3 4 (ar) Muḥammad al-Ḥafnāwī, « تعريف الخلف برجال السلف — صفحة 37 » (consulté le )
- 1 2 (ar) Muḥammad al-Ḥafnāwī, « تعريف الخلف برجال السلف — صفحة 38 » (consulté le )
- 1 2 Paul Pascon, « Code pénal des Mejjat du Tazerwalt (çafar 1176 / septembre 1762) », Bulletin économique et social du Maroc, nos 155-156, , p. 97-102
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (ar) « الزاوية الدلائية.. منارة العلوم بالأطلس المتوسط », sur معلمة (consulté le )
- ↑ Grigori Lazarev, « Mouvances tribales et dynamiques socio-politiques des territoires : le Maroc du XVIe au XIXe siècle », sur Academia.edu (consulté le )
- ↑ « Espace public et gestion linguistique : cas de la commune d’Imi-n-Tanoute » (consulté le )
Bibliographie
modifier- (ar) Mohammed Hajjī, الزاوية الدلائية ودورها الديني والعلمي والسياسي, Casablanca, مطبعة النجاح الجديدة,
- Paul Pascon, « Code pénal des Mejjat du Tazerwalt (çafar 1176 / septembre 1762) », Bulletin économique et social du Maroc, nos 155-156, , p. 97-102
- (ar) ʿAddī al-Rāḍī, « التقاط الأخبار.. بين سطور الأسفار.. لإنارة عتمة تاريخ مجاط », sur Al-ʿĀlam al-Amāzīghī, (consulté le )
- Grigori Lazarev, « Mouvances tribales et dynamiques socio-politiques des territoires : le Maroc du XVIe au XIXe siècle », sur Academia.edu (consulté le )
- (ar) Muḥammad al-Ḥafnāwī, « تعريف الخلف برجال السلف » (consulté le )
- (ar) « الزاوية الدلائية.. منارة العلوم بالأطلس المتوسط », sur Maʿlama (consulté le )