Bakhtiaris
Les Bakhtiaris (en persan : بختیاری) sont une population iranienne du sud-ouest de l’Iran, principalement présente dans les monts Zagros et leurs piémonts. Leur territoire traditionnel, s’étend approximativement sur 75 000 km², entre les régions de Chouchtar, Ramhormoz et de la rivière Dez à l’ouest et celles de Daran et de Shahrekord à l’est.
بختیاری
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1 000 000-1 500 000 |
|---|
| Langues | Bakhtiari, persan |
|---|---|
| Religions | Majoritairement islam chiite |
| Ethnies liées | Lors |
Les Bakhtiaris parlent le bakhtiari, une variété du lori, langue iranienne du sud-ouest de l’Iran. Une partie de leur population a traditionnellement pratiqué le pastoralisme nomade et la transhumance entre les pâturages d’été des hautes vallées du Zagros et les pâturages d’hiver de ses piémonts occidentaux. Une importante partie des Bakhtiaris vit cependant aujourd’hui de manière sédentaire dans les villes et villages de cette région.
Histoire
modifierLes Bakhtiaris et les Lors
modifierLes Bakhtiaris appartiennent à l'ensemble ethnolinguistique lori et parlent un dialecte du lori. Leur histoire doit être distinguée de celle de l'ensemble des populations lori : la confédération bakhtiarie telle qu'elle est connue à l'époque contemporaine résulte d'une formation historique progressive[1].
Les hypothèses relatives aux origines plus anciennes des Bakhtiaris sont diverses. Certaines traditions et propositions historiographiques ont notamment établi des rapprochements avec des populations anciennes du Zagros, telles que les Uxiens, ou ont proposé différentes généalogies et étymologies du nom « Bakhtiari ». Ces hypothèses ne permettent cependant pas d'établir une filiation directe et démontrée entre les Bakhtiaris modernes et une population particulière de l'Antiquité[2].
Formation historique et premières attestations
modifierLes groupes qui allaient former la confédération bakhtiarie apparaissent progressivement dans les sources historiques de la fin du Moyen Âge et du début de l'époque moderne. L'historien du XVe siècle, Muʿīn al-Dīn Nāṭanzī, mentionne notamment plusieurs groupes dont les noms correspondent à des tribus ultérieurement associés aux Bakhtiaris, parmi lesquels les Astarki, Kutwand, Raki, Janaki et Zallaki[3].
Ces références témoignent de la présence, dans le Zagros, de plusieurs groupes qui furent par la suite intégrés à l'organisation bakhtiarie. L'historien Gene R. Garthwaite a notamment souligné que l'emploi même du terme « Bakhtiari » peut donner une impression rétrospective d'unité politique qui ne correspond pas nécessairement à la réalité historique des relations entre les différentes tribus[4].
Organisation tribale et pouvoir politique
modifierLes Bakhtiaris sont traditionnellement divisés en deux grandes sections, les Haft Lang (« sept jambes ») et les Tchahār Lang (« quatre jambes »), elles-mêmes subdivisées en unités tribales et lignagères. Cette organisation a cependant évolué au cours du temps et ne doit pas être considérée comme une structure immuable depuis une époque ancienne[1].
L'intervention du pouvoir central dans la désignation des chefs bakhtiaris s'accentua progressivement à partir du XVIIIe siècle et devint une pratique régulière sous les Qadjars. Les autorités iraniennes cherchèrent ainsi à gouverner indirectement les populations tribales en reconnaissant et en renforçant l'autorité de certains chefs, auxquels étaient confiées des fonctions telles que le maintien de l'ordre, la collecte des impôts et la mobilisation de troupes au service du chah[1].
L'idée d'une confédération bakhtiarie politiquement unifiée doit néanmoins être nuancée. Selon Garthwaite, le premier ilkhani, chef suprême de l'ensemble des Bakhtiaris, Husain Quli Khan, ne fut nommé qu'en 1867. Il estime que la confédération ne fonctionna véritablement comme une organisation politiquement unifiée que pendant certaines périodes, notamment sous Husain Quli Khan et lors de la Révolution constitutionnelle iranienne[4].
L'époque qadjare
modifierAu XIXe siècle, les Bakhtiaris devinrent l'une des principales forces tribales de l'Iran. Le déclin relatif de l'autorité centrale et l'importance stratégique de leurs territoires contribuèrent au renforcement politique de plusieurs familles de chefs. Le gouvernement qadjare chercha simultanément à utiliser les institutions tribales pour administrer les régions concernées et à contrôler l'influence croissante des khans bakhtiaris[5].
La rivalité entre les différentes branches bakhtiaries constitua un élément important de leur histoire politique. La prise de pouvoir de certains chefs de la section Haft Lang se fit notamment au détriment de leurs rivaux Tchahār Lang. En 1841, le chef Ali Mardan Khan, l'un des derniers grands chefs Tchahār Lang, fut déclaré rebelle par le gouvernement et fait prisonnier, ce qui contribua au renforcement de ses rivaux Haft Lang[1].
Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, le pouvoir et les richesses se concentrèrent progressivement entre les mains de certaines familles de chefs. Cette évolution, combinée au déclin de l'autorité qadjare, à l'accroissement de la rivalité entre les puissances étrangères et à l'importance économique et stratégique du Khuzestan, contribua à donner aux Bakhtiaris une influence dépassant largement les limites de leur territoire tribal[5].
La Révolution constitutionnelle
modifierLes Bakhtiaris jouèrent un rôle majeur dans la Révolution constitutionnelle iranienne. En 1909, Najafgholi Khan Samsam al-Saltaneh prit le contrôle d'Ispahan après avoir rejoint le mouvement constitutionnaliste. Son frère, Aligholi Khan Sardar Asad, considérait que la participation des Bakhtiaris au mouvement pouvait leur permettre d'accroître leur influence au sein du gouvernement central[6].
Les forces bakhtiaries avancèrent ensuite depuis Ispahan vers Téhéran. Au début du mois de juillet 1909, elles comptaient environ 2 000 hommes à Qom et entrèrent dans Téhéran avec les autres forces constitutionnalistes le 13 juillet 1909. Mohammad Ali Chah fut ensuite déposé par une assemblée extraordinaire et son fils Ahmad Mirza fut placé sur le trône[6].
À la suite de ces événements, Sardar Asad Bakhtiari fut nommé ministre de l'Intérieur. Plusieurs chefs bakhtiaris exercèrent par la suite une influence importante dans la vie politique iranienne[6].
La centralisation de l'État au XXe siècle
modifierLa montée en puissance de l'État central sous Reza Shah entraîna une profonde transformation de la situation des grandes confédérations tribales iraniennes. Les autorités cherchèrent progressivement à réduire l'autonomie politique et militaire des chefs bakhtiaris en plaçant les administrations locales sous le contrôle direct de fonctionnaires et d'officiers nommés par le gouvernement[7].
Cette politique provoqua des affrontements avec certains chefs bakhtiaris. En 1929, plusieurs khans mobilisèrent des forces tribales dans la région d'Ispahan. Le gouvernement central rétablit progressivement son contrôle militaire et administratif sur les territoires bakhtiaris[7].
Au cours du XXe siècle, la sédentarisation et l'intégration progressive des populations tribales dans les structures administratives et économiques de l'État iranien transformèrent profondément la société bakhtiarie. La transhumance et l'élevage pastoral continuèrent néanmoins à jouer un rôle important dans une partie de la population[1].
Époque contemporaine
modifierLa société bakhtiarie contemporaine est aujourd'hui majoritairement sédentaire, bien que certaines communautés aient conservé des pratiques pastorales et des migrations saisonnières. L'identité bakhtiarie continue notamment de s'exprimer à travers la langue, la musique, les vêtements ainsi que la mémoire de l'organisation tribale et des migrations entre les régions montagneuses du Zagros et les plaines du Khuzestan[1].
En 1738, les bakhtiaris s'illustrent durant le siège de Kandahar, lorsque Nader Shah, fondateur de la dynastie Afcharides, choisit parmi eux 3000 hommes pour lancer l'assaut contre la citadelle de Kandahar.
Population
modifierAvec une population estimée à environ 1 000 000-1 500 000 individus[8], les Bakhtiari sont divisés en deux branches, les Haft Lang et les Tchahar Lang, elles-mêmes subdivisées en nombreuses sous-branches (bāb, tāyefe, tire, tash, fāmil et owlād). Historiquement nomade, une partie de la population bakhtiari vit toujours de l'élevage et pratique la transhumance biannuelle, de ses quartiers d'hiver situés sur le flanc ouest des monts Zagros dans la province du Khouzistan, vers ses quartiers d'été sur le flanc est dans les provinces du Tchaharmahal-et-Bakhtiari, d'Ispahan, du Lorestan et de Kohguilouyeh-et-Bouyer-Ahmad. Une partie importante de la population bakhtiari aujourd'hui sédentarisée se trouve dans les villes de Masjed Soleiman, d'Izeh, de Chouchtar dans la préfecture (en persan : شهرستان / šahrestân) d'Andika dans la province du Khouzistan. Des populations bakhtiari se trouvent également dans les provinces de Bouchehr et du Fars.
Langue
modifierMode de vie
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Les bakhtiaris nomades se concentrent dans leur quartier d'été (sarde-sir ou Yeylāgh) dans des centres importants tels Kuhrang et Bazoft et dans leurs quartiers d'hiver (garme-sir ou Gheshlāgh) dans les préfectures d'Andika, de Masjed Soleiman, d'Izeh, de Chouchtar dans la province du Khouzistan. Ils vivent notamment du revenu de leur bétail (chèvres et moutons essentiellement) ainsi que des produits dérivés de ces derniers (lait, beurre, dough, kashk, ghārā (persan : قارا), rowghan : beurre clarifié).
L'agriculture, pratiquée presque exclusivement de manière non-irriguée (kheshavarzi-ye deymi), est également une source de revenu pour les Bakhtiaris. Elle permet, en outre, de produire leur propre farine et d'approvisionner le bétail en foin et en paille l'hiver.
Transhumances
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Les principaux déplacements saisonniers (persan : کوچ عشایری) de l'hivernage vers l'estivage (entre les mois d'avril et de mai) et de l'estivage vers l'hivernage (entre les mois d'octobre et de novembre), peuvent couvrir des distances allant jusqu'à 300 km et durer de quelques jours à plusieurs semaines. Ces déplacements avec le bétail s'effectuent à pied et à dos d'animaux (ânes, mulets, chevaux) et nécessitent de passer des cols de montagne tous enneigés à plus de 3 000 m d'altitude dans les monts Zagros et en particulier le massif de Zard Kuh[9]. La route entre Shahrekord et Masjed Soleiman est l'un des axes particulièrement emprunté par les nomades. Depuis une dizaine d'années, on assiste également à des transhumances motorisées, par camions qui raccourcissent considérablement le temps de trajet.
Personnalités bakhtiari
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 (en) Jean-Pierre Digard, « Bakhtiaris », dans Encyclopædia Iranica (lire en ligne)
- ↑ (en) Asghar Karimi et Hamid Reza Maghsoodi, Bakhtiyārī, Brill, (ISSN 1875-9831)
- ↑ (en) Gene R. Garthwaite, Khans and Shahs: A History of the Bakhtiyari Tribe in Iran, I.B. Tauris,
- 1 2 (en) Gene R. Garthwaite, « The Bakhtiyārī Ilkhānī: An Illusion of Unity », International Journal of Middle East Studies, Cambridge University Press,
- 1 2 (en) Gene R. Garthwaite, « The Bakhtiyâri Khans, The Government of Iran, and the British, 1846–1915 », International Journal of Middle East Studies, Cambridge University Press, vol. 3, no 1, , p. 24–44 (DOI 10.1017/S0020743800030026)
- 1 2 3 (en) « Bakhtiaris », dans Encyclopædia Iranica (lire en ligne)
- 1 2 (en) « Bakhtiaris », dans Encyclopædia Iranica (lire en ligne)
- ↑ (en) « Bakhtiâri », sur Ethnologue (consulté le )
- ↑ Jean-Pierre Digard, Une épopée tribale en Iran : Les bakhtyari, p. 39
Bibliographie
modifier- Frédéric Houssay, Souvenirs d'un voyage en Perse. L'Arabistan et la montagne des Bakhtyaris, Paris, Revue des Deux Mondes,
- Jacques de Morgan, Rapport de Monsieur Jacques de Morgan sur sa mission en Perse et au Louristan, vol. XIX, Paris, Journal asiatique, , p189-200
- Henry d'Allemagne, Du Khorassan au pays des Backhtiaris : Trois mois de voyage en Perse, Paris, Hachette,
- Hyacinthe Louis Rabino di Borgomale, Les tribus du Luristan. Médailles des Qadjars, Paris, Ernest Leroux, coll. « Revue du monde musulman »,
- (en) Cecil J. Edmonds, East and West of Zagros : Travel, War and Politics in Persia and Iraq 1913-1921, Paris, Yann Richard,
- (en) Gene R. Garthwaite, Khans and Shahs : a Documentary Analysis of the Bakhtiyari in Iran, Paris, NewYork: Cambridge UP,
- Vladimir Minorsky, Lur, Lur-i buzurg, Lur-i kucik et Luristan, Éditions Brill, coll. « Encyclopédie de l'Islam »,
- (en) Paul Edward Case , I Become A Bakhtiari, National Geographic,
- (en) Bakhtiari, Encyclopædia Britannica, , p1945
- Jean-Pierre Digard, Techniques des nomades Baxtyâri d'Iran, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme,
- Vita Sackville-West, Une aristocrate en Asie : Douze jours en Pays bakhtyar, Anatolia/Le Rocher,
- Jean-Pierre Digard, Une épopée tribale en Iran : Les Bakthyâri, Paris, CNRS Edition, coll. « Bibliothèque de l’Anthropologie »,
- Jean-Pierre Digard, Les tribus nomades, les Bakhtyâri en particulier, et l’État iranien, des Qâjâr à la République islamique, Bulletin de l’Association de géographes français, , p.614-628
Filmographie
modifier- Merian C. Cooper, Ernest B. Schoedsack et Marguerite Harrison, Grass: A Nation's Battle for Life, film documentaire de 70 min, noir et blanc, 1925, migration du Kurdistan turc à la vallée de l'herbe en Iran
- Jacob Bronowski, The Ascent of Man (1973, L'ascension de l'homme) (couleurs), épisode 2 : Harvest of the Seasons
- Anthony Howarth, People of the Wind (1976) (couleurs, 110 minutes)
- Cima Sedigh, Bakhtiari Alphabet (2009) (couleurs)
- Louis Meunier, Nomades d'Iran, l'instituteur des Monts Zagros (2019)
Annexes
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- (en) Fiche langue
[bqi]dans la base de données linguistique Ethnologue. - Blog Bakhtiari
- Web-page dedicated to the documentary The Bakhtiari Alphabet by Dr Cima Sedigh at Sacred Heart University.
Note: Some video clips as well as some production photographs of this documentary can be viewed through this web-page. The production photographs can directly be viewed here.