Bel et le Dragon
Bel et le Dragon ou Bel et le Serpent[1] est un récit deutérocanonique qui constitue le 14e chapitre du livre de Daniel dans les versions grecques (Septante, Théodotion) et dans la Vulgate. Dans la Septante, il circule comme un livre distinct du livre de Daniel. Absent de la Bible hébraïque, il rassemble des épisodes où le prophète Daniel, à la cour du roi Cyrus, démontre la vanité des cultes babyloniens : la supercherie des prêtres de l'idole Bel, la mise à mort d'un dragon vénéré comme un dieu, puis un second séjour de Daniel dans la fosse aux lions, où il est secouru par le prophète Habacuc.
| Titre original |
(grc) Βηλ καί Δράκων |
|---|---|
| Partie de |
Parties additionnelles du livre de Daniel (en) |
| Langue |
Koinè juive (en) |
| Auteur |
Inconnu |
| Genres | |
| Personnages | |
| Époque de l'action |
Le texte est reconnu comme canonique par les Églises catholique et orthodoxes, mais ne figure généralement pas dans les Bibles protestantes, qui le rangent parmi les apocryphes.
Contenu
modifierLe chapitre s'ouvre sur la succession royale : à la mort d'Astyage, Cyrus le Perse monte sur le trône, et Daniel est présenté comme un familier honoré du roi (Dn 14,1-2)[2]. Trois épisodes se succèdent, dont l'unité ou l'indépendance originelle est discutée par les commentateurs[réf. nécessaire].
Bel (Dn 14,1-22)
modifierLe roi demande à Daniel pourquoi il n'adore pas Bel, dont les offrandes quotidiennes (farine, moutons et vin) semblent prouver qu'il est un dieu vivant. Daniel, attaché au Dieu unique, répond que l'idole, d'argile et de bronze, ne peut ni manger ni boire. Pour trancher, les offrandes sont déposées dans le temple, dont les portes sont scellées du sceau royal ; Daniel fait au préalable répandre de la cendre sur le sol. Au matin, les offrandes ont disparu et les scellés sont intacts, mais les empreintes de pas laissées dans la cendre révèlent que les prêtres, avec leurs femmes et leurs enfants, entraient de nuit par un passage secret pour consommer les mets. Les prêtres sont mis à mort et Daniel obtient de détruire l'idole et son temple.
Le Dragon (Dn 14,23-30)
modifierLes Babyloniens vénèrent également un grand dragon (ou serpent) vivant. Daniel obtient du roi la permission de le tuer « sans épée ni bâton » : il confectionne des galettes de poix, de graisse et de poils que le dragon avale et qui le font éclater. La mort de l'animal provoque la colère des Babyloniens, qui accusent le roi de s'être converti au judaïsme et exigent qu'on leur livre Daniel.
Daniel dans la fosse aux lions (Dn 14,31-42)
modifierContraint, le roi fait jeter Daniel dans une fosse aux lions, où se trouvent sept fauves. Il y demeure six jours sans être dévoré. Le prophète Habacuc, transporté de Judée à Babylone par un ange, lui apporte de la nourriture. Le septième jour, le roi trouve Daniel vivant, proclame la grandeur de son Dieu et fait précipiter dans la fosse les instigateurs du complot, qui sont aussitôt dévorés.
Texte et transmission
modifierLe récit est conservé en grec sous deux formes : celle de la Septante et celle attribuée à Théodotion, réviseur du IIe siècle de notre ère, dont le texte a supplanté presque partout celui de la Septante pour l'ensemble du livre de Daniel[3]. Le texte « vieux grec » de la Septante ne subsiste que par de rares témoins : le Codex Chisianus 88, la version syro-hexaplaire du codex Ambrosianus (traduction réalisée par Paul de Tella en 617 à partir des Hexaples d'Origène) et le papyrus 967, codex du IIIe siècle découvert en 1931, plus ancien témoin de cette version. Dans ce papyrus, l'histoire de Suzanne suit celle de Bel et du Dragon, ordre inverse de celui de la Vulgate.
Dans la Septante, le héros est présenté comme un prêtre, fils d'Habal, et le roi n'est pas nommé, tandis que la version de Théodotion identifie le roi à Cyrus. Pour la Vulgate, Jérôme a traduit ce chapitre, comme celui de Suzanne, d'après le texte de Théodotion.
Langue originale et datation
modifierLe texte n'est conservé intégralement qu'en grec, mais il présente des sémitismes qui ont conduit une partie de la critique à postuler un original hébreu ou araméen, aujourd'hui perdu ; aucun original sémitique ancien n'a toutefois été retrouvé. Des formes hébraïques et araméennes tardives du récit existent, notamment dans le Yossipon au Xe siècle et dans la Chronique de Yerahmeel, mais leur ancienneté et leur rapport au texte grec sont débattus.
La composition est généralement située à la fin du IIe ou au début du Ier siècle av. J.-C., postérieurement au livre canonique de Daniel dont elle prolonge les traditions ; certains chercheurs envisagent des matériaux plus anciens, remontant possiblement à l'époque perse.
Canonicité
modifierInconnu du judaïsme rabbinique ancien, le chapitre ne fait pas partie du canon hébraïque. Dans le christianisme, il a été transmis par les versions grecques et reçu de manière inégale : défendu à la fin du IVe siècle par Augustin et par les conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397), il n'a été formellement défini comme canonique par l'Église catholique qu'au concile de Trente. Il fait partie des livres deutérocanoniques et il est également reçu par les Églises orthodoxes. La plupart des confessions protestantes le tiennent pour apocryphe ; certaines Bibles protestantes l'ont longtemps imprimé dans une section à part avant de l'omettre.
Thèmes et interprétation
modifierLes deux premiers épisodes constituent une satire de l'idolâtrie : le récit de Bel ridiculise le culte des statues, celui du Dragon montre qu'un être qui mange et peut mourir n'est pas pour autant un dieu. Certains commentateurs y voient une élaboration de motifs prophétiques comme Jérémie 51 (contre Bel et Babylone) ; l'hypothèse d'une polémique visant directement le mythe babylonien de Mardouk et Tiamat est en revanche mise en doute par d'autres[réf. nécessaire].
Le stratagème de la cendre et des scellés dans l'épisode de Bel a par ailleurs été cité comme un ancêtre littéraire du mystère en chambre close[réf. nécessaire].
Notes et références
modifier- ↑ Guillaume Bady, « La Septante est née en 1587, ou quelques surprises de l'édition sixtine », sur LA BIBLE D'ALEXANDRIE (consulté le )
- ↑ Daniel 14, traduction d'Augustin Crampon.
- ↑ « Compte rendu de : Andreas Wysny, Die Erzählungen von Bel und dem Drachen. Untersuchung zu Dan 14 », Revue théologique de Louvain, vol. 28, no 3, , p. 388 (lire en ligne)
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Mathias Delcor, Le Livre de Daniel, coll. « Sources bibliques », Paris, Gabalda, 1971 (« Bel et le dragon », p. 279-292).
- Pierre Grelot, « Les versions grecques de Daniel », Biblica, 47, 1966, p. 381-402.
- Pierre Grelot, Le Livre de Daniel, Cahiers Évangile 79, Paris, Cerf, 1992.
- Marguerite Harl, Gilles Dorival et Olivier Munnich, La Bible grecque des Septante. Du judaïsme hellénistique au christianisme ancien, Paris, Cerf / CNRS, 1994.
- Carey A. Moore, Daniel, Esther and Jeremiah: The Additions, Anchor Bible 44, Garden City, Doubleday, 1977.
- John J. Collins, Daniel: A Commentary on the Book of Daniel, Hermeneia, Minneapolis, Fortress Press, 1993.
- John J. Collins, « The King has Become a Jew: The Perspective on the Gentile World in Bel and the Snake », dans R. S. MacLennan et J. A. Overman (dir.), Diaspora Jews and Judaism, Atlanta, Scholars Press, 1992, p. 335-345.
- Andreas Wysny, Die Erzählungen von Bel und dem Drachen. Untersuchung zu Dan 14, Stuttgarter Biblische Beiträge 33, Stuttgart, 1996.
- Ernst Haag, « Bel und Drache – Tradition und Interpretation in Daniel 14 », Trierer Theologische Zeitschrift, 110/1, 2001, p. 20-46.
- Frank Zimmermann, « Bel and the Dragon », Vetus Testamentum, 8/4, 1958.
- J. J. De Bruyn et P. J. Jordaan, « Constructing Realities: Bel and the Dragon – Identifying some research lacunae », Old Testament Essays, 27/3, 2014, p. 839-859.
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Le texte en français, traduction par Augustin Crampon, sur le site Catholique.org
- Le texte en latin de la Vulgate, sur le site The Latin Library
- Le texte en grec de Théodotion