Berlin (album)
Berlin est le troisième album studio de l'auteur-compositeur-interprète américain Lou Reed. Il est sorti en 1973 sur le label RCA Records.
| Sortie | juillet 1973 |
|---|---|
| Enregistré | studios Morgan (Londres), CTS (Londres) et Record Plant (New York) |
| Durée | 49:26 |
| Genre | |
| Producteur | Bob Ezrin |
| Label | RCA |
| Classement |
7e (Royaume-Uni) 98e (États-Unis) |
Albums de Lou Reed
Singles
- How Do You Think It Feels
Sortie : novembre 1973
C'est un album-concept mélancolique qui raconte l'histoire d'un couple, Jim et Caroline, à travers la drogue, la violence conjugale, la prostitution, le masochisme, la maltraitance d'enfants et le suicide.
Histoire
modifierContexte
modifierAprès le succès de son deuxième album solo Transformer et du single Walk on the Wild Side, Lou Reed est sous pression : sa maison de disques, RCA Records, s'attend à ce qu'il récidive[1]. Il décide rapidement de ne pas faire à nouveau appel à David Bowie pour produire son album suivant et entre en contact avec le producteur canadien Bob Ezrin, qui s'est fait un nom en chapeautant les enregistrements d'Alice Cooper[2]. Ezrin a également produit en 1971 le premier album homonyme du groupe canadien Detroit (en) sur lequel figure une reprise de Rock and Roll du Velvet Underground dont Reed apprécie particulièrement le son[2].
Ezrin suggère à Reed d'écrire un album-concept qui décrirait les déboires du couple d'amoureux apparaissant dans Berlin, une chanson parue sur son premier album solo en 1972[3] :
« Bob adorait la chanson "Berlin", cette histoire de couple, dans un café, se rappelant de doux moments passés. Il voulait en connaître la suite. Voilà comment c’est parti. J'ai écrit les chansons en quelques jours puis il les a prises, les a arrangées. Un vrai travail de producteur. »
— Lou Reed (2007)[4]
Pour écrire l'histoire de Caroline et Jim, Reed s'inspire en partie de son mariage avec Bettye Kronstad, à la grande consternation de celle-ci. La chanson The Kids, qui raconte comment Caroline se voit retirer ses enfants, reprend des éléments de la querelle ayant opposé les parents de Kronstad au sujet de sa garde alors qu'elle était enfant[5].
Enregistrement
modifierLa majeure partie de l'album est enregistrée aux studios Morgan de Londres[6]. Ezrin a recours à des musiciens de studio réputés pour accompagner Reed, avec notamment Jack Bruce (ex-Cream) à la basse, Aynsley Dunbar à la batterie et Steve Winwood aux claviers. Les parties de guitare électrique sont assurées par deux guitaristes ayant travaillé avec Alice Cooper, Steve Hunter (ex-Detroit) et Dick Wagner[7]. Des overdubs sont ajoutés dans un second temps au Record Plant de New York[7].
Ezrin joue un rôle important pendant les séances d'enregistrement, qui sont marquées par la grande consommation de drogue (surtout l'héroïne) de tous les participants[8]. C'est lui qui se charge d'ajouter les arrangements orchestraux, les cuivres et les chœurs, tandis que Reed est souvent absent du studio[9]. Il fait appel à ses propres enfants afin d'obtenir les pleurs et cris qu'il souhaite ajouter à la chanson The Kids[10].
Berlin est conçu comme un double album de près d'une heure de long. Une semaine avant sa date de sortie prévue, Ezrin apprend que RCA refuse de publier un album qui ne tienne pas sur un seul disque. Alors que Reed est en vacances au Portugal, le producteur doit trouver une solution pour réduire l'album à une durée acceptable. Il exclut l'idée de retirer des chansons et choisit d'en diminuer la longueur en enlevant des solos, des conclusions et d'autres passages qu'il juge digressifs, un travail qui le laisse exténué[11].
Parution et accueil
modifierÀ sa sortie, en , Berlin polarise les critiques. Certains sont admiratifs, comme John Rockwell dans le New York Times qui y voit « l'un des albums de rock les plus puissants et originaux de ces dernières années[15] ». En revanche, Robert Christgau écrit dans Creem que l'histoire est « pourrie » et la musique « à peine compétente[13] », tandis que Stephen Davis n'hésite pas à parler de « désastre » dans Rolling Stone, allant jusqu'à suggérer que l'artiste mériterait un châtiment physique pour avoir produit une œuvre aussi offensante[14]. Ces critiques négatives ont un effet durable sur Reed : il reste méfiant vis-à-vis des journalistes jusqu'à la fin de ses jours et affirme haut et fort que leur opinion l'indiffère complètement[16].
S'il se classe dans le Top 10 des ventes au Royaume-Uni (il y est certifié disque d'argent), Berlin connaît des ventes décevantes aux États-Unis après le succès de Transformer : il ne dépasse pas la 98e place du Billboard 200[17].
Postérité
modifierBerlin est considéré avec le recul comme l'un des meilleurs albums de la discographie de Lou Reed. En 2012, il apparaît en 344e position dans la liste des 500 plus grands albums de tous les temps établie par le magazine Rolling Stone[18]. Caroline Says II a été reprise par de nombreux artistes, parmi lesquels Marc and the Mambas (en), The Soft Boys ou Human Drama (en)[19].
Plusieurs chansons de Berlin font partie des setlists de Lou Reed tout au long de sa carrière. En , il interprète pour la première fois l'album sur scène dans son intégralité lors de concerts qui donnent lieu à un film et un album live tous deux baptisés Berlin: Live at St. Ann's Warehouse.
Caractéristiques artistiques
modifierOutre la chanson-titre, plusieurs des morceaux de l'album sont des versions retravaillées de compositions plus anciennes qui remontent à l'époque où Lou Reed était membre du Velvet Underground. La version originale de Caroline Says II, appelée Stephanie Says, est parue en 1985 sur la compilation d'inédits VU, tandis que les démos de Oh Gin (devenue Oh, Jim sur Berlin) et Sad Song apparaissent dans la réédition Fully Loaded de l'album Loaded en 1997[20].
L'album s’ouvre sur Berlin et son brouhaha d'où émerge le son d'un piano (joué par Allan Macmillan) puis la voix de Lou Reed aux accents de tristesse.
Lady Day (en référence à la chanteuse Billie Holiday) évoque Caroline qui chante juchée sur un bar et vit à l'hôtel dans une chambre aux « murs verts », avec des « wc sur le palier ».
Men of Good Fortune illustre sans doute l'utilisation de certains produits (un chanteur ne disait-il pas que l'héroïne avait un avantage : « quand on en prenait on n'avait plus qu'un problème : elle. »). Les strophes se succèdent, se contredisant avec insouciance, comme si chacune d'entre elles effaçait la mémoire de la précédente : « les hommes de bonne naissance peuvent tout faire quand ceux de basse extraction sont voués à l'échec », l'inverse dans la strophe suivante (plus exactement les paragraphes opposent le riche héritier - qui a les moyens mais la pression sociale, au pauvre - qui n'a rien mais la liberté d'être sans le poids de l'héritage), avec clichés et lieux communs à l'appui ; et puis la conclusion, glacée, désabusée : « moi, moi je m'en fiche complètement… ». La basse de Jack Bruce est ici particulièrement volubile et sauvage.
The Kids décrit la descente aux enfers de Caroline à qui on a retiré ses enfants « parce qu'on disait qu'elle n'était pas une bonne mère ». Dans le pont de la chanson, on entend des pleurs d'enfants : la légende veut qu'il s'agisse de ceux de Bob Ezrin, à qui leur père aurait fait croire qu'ils ne reverraient plus jamais leur mère.
The Bed, où Caroline se donne la mort… Jim dit qu'il n'aurait jamais cru cela et qu'« il n'est pas du tout triste que cela se termine comme ça ».
Sad Song clôt l’album aux airs lancinants d'un harmonium. Caroline n'est plus qu'une photo que Jim contemple dans un album, la comparant à « Marie la reine d'Écosse ».
Fiche technique
modifierChansons
modifierToutes les chansons sont écrites et composées par Lou Reed.
| Face 1 | |||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| No | Titre | Durée | |||||||
| 1. | Berlin | 3:23 | |||||||
| 2. | Lady Day | 3:40 | |||||||
| 3. | Men of Good Fortune | 4:37 | |||||||
| 4. | Caroline Says I | 3:57 | |||||||
| 5. | How Do You Think It Feels | 3:42 | |||||||
| 6. | Oh, Jim | 5:13 | |||||||
| Face 2 | |||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| No | Titre | Durée | |||||||
| 7. | Caroline Says II | 4:10 | |||||||
| 8. | The Kids | 7:55 | |||||||
| 9. | The Bed | 5:51 | |||||||
| 10. | Sad Song | 6:55 | |||||||
Musiciens
modifier- Lou Reed : chant, guitare acoustique, chœurs
- Steve Hunter : guitare électrique
- Dick Wagner : guitare électrique, chœurs
- Jack Bruce : basse sur toutes les chansons sauf Lady Day et The Kids
- Aynsley Dunbar : batterie sur toutes les chansons sauf Lady Day et The Kids
- Bob Ezrin : piano, mellotron, chœurs
- Steve Winwood : orgue Hammond, harmonium
- Tony Levin : basse sur The Kids
- B. J. Wilson : batterie sur Lady Day et The Kids
- Allan Macmillan : piano sur Berlin
- Gene Martynec (en) : guitare acoustique, synthétiseur et arrangements vocaux sur The Bed, basse sur Lady Day
- Michael Brecker : saxophone ténor
- Randy Brecker : trompette
- Jon Pierson : trombone basse
- Blue Weaver : piano sur Men of Good Fortune
- Steve Hyden, Elizabeth March : chœurs
- Orchestre philharmonique de Londres
Équipe de production
modifier- Bob Ezrin : producteur
- Peter Flanagan, Robin Black : ingénieurs du son (studios Morgan)
- Richard Lewzey : ingénieur du son (studios CTS)
- Danny Turbeville, Dennis Ferrante, Ed Sprigg, Greg Calby, Jay Messina, Jim Frank, Jim Reeves, Joe Lopes, Pat Martin, Shelley Yakus : ingénieurs du son (studios Record Plant)
- Randy Kling : mastering
- Pacific Eye & Ear : design de la pochette
- LA Legion, Saint-Jivago Desanges : photographie
Classements et certifications
modifier| Pays (classement) | Meilleure position |
|---|---|
| 98 | |
| 7 |
| Pays | Certification | Date | Ventes certifiées |
|---|---|---|---|
| 60 000 |
Références
modifier- ↑ DeCurtis 2017, p. 249.
- 1 2 DeCurtis 2017, p. 250.
- ↑ DeCurtis 2017, p. 254.
- ↑ Hugo Cassavetti, « Retour à "Berlin", l'album maudit de Lou Reed redevenu culte », sur Télérama, (consulté le ).
- ↑ Sounes 2019, p. 158-159.
- ↑ DeCurtis 2017, p. 258.
- 1 2 DeCurtis 2017, p. 252.
- ↑ Sounes 2019, p. 160.
- ↑ Sounes 2019, p. 159.
- ↑ DeCurtis 2017, p. 262.
- ↑ DeCurtis 2017, p. 261-263.
- ↑ (en) Mark Deming, « Berlin - Lou Reed Album », sur AllMusic (consulté le ).
- 1 2 (en) Robert Christgau, « The Christgau Consumer Guide », Creem, (lire en ligne).
- 1 2 (en) Stephen Davis, « Berlin », Rolling Stone, (lire en ligne).
- ↑ DeCurtis 2017, p. 265.
- ↑ Sounes 2019, p. 166.
- ↑ DeCurtis 2017, p. 270.
- ↑ (en) « Greatest Albums List (Published 2003) », sur Rolling Stone, (consulté le ).
- ↑ (en) « Caroline Says Part II written by Lou Reed », sur SecondHandSongs (consulté le ).
- ↑ Reed 2014, p. 77-78.
- ↑ (en) « Lou Reed », sur Billboard (consulté le ).
- ↑ (en) « Lou Reed », sur Official Charts Company (consulté le ).
- ↑ (en) « Lou Reed, Berlin », sur BPI (consulté le ).
Bibliographie
modifier- (en) Anthony DeCurtis, Lou Reed : A Life, New York, Little, Brown and Company, (ISBN 978-0-316-55242-4).
- (en) Jeremy Reed, Waiting for the Man : The Life and Music of Lou Reed, Londres, Omnibus Press, (ISBN 978-1-78305-569-2).
- (en) Howard Sounes, The Life of Lou Reed : Notes from the Velvet Underground, New York, Diversion Books, (ISBN 978-1-63576-638-7).
Liens externes
modifier- Ressources relatives à la musique :
