Bourgeois (Moyen Âge)
Au Moyen Âge, le terme « bourgeois » (en latin médiéval : burgensis) désigne d'abord un habitant d'un bourg ou d'un faubourg[1],[2], puis d'une ville dotée d'une charte de franchises.

À partir du XIIe siècle, le sens du mot évolue. Le bourgeois est une personne qui a hérité ou acquis un droit de bourgeoisie. Ce statut juridique implique des droits et des devoirs envers la communauté urbaine à laquelle il appartient après avoir prêté serment. Il bénéficie de plusieurs privilèges qui le distinguent des autres habitants de la ville, notamment des étrangers et des manants.
De nombreux bourgeois exercent une activité commerciale ou artisanale, contribuent à la vie économique, s'impliquent dans la vie politique et participent à la défense de leur ville, qu'elle soit une commune, une ville libre ou une ville d'Empire.
À partir du XVIIIe siècle, le terme acquiert progressivement un sens social et économique et donne naissance à la notion de bourgeoisie comme classe sociale[1],[2], avec laquelle sa signification médiévale ne doit pas être confondue.
Étymologie
modifierLe mot « bourgeois » dérive du latin médiéval burgensis (au pluriel : burgenses), apparu dans le royaume de France autour de l'an mil. Il est lui-même issu du latin burgus, c'est-à-dire le bourg. Les bourgeois sont alors les habitants d'un bourg rural ou d'un faubourg urbain[3],[4].
En France et dans les régions de l'Italie médiévale, le terme s'applique à un groupe d'habitations formé autour d'un château, d'un monastère ou d'une ville : ce bourg est alors situé foris burgus, expression à l'origine des mots « faubourg » en français et « sobborgo » en italien. Dans l'espace germanophone, un bourg désigne également une forteresse seigneuriale (en allemand : Burg). Le terme « bourgeois » évolue pour désigner un habitant des villes elles-mêmes. Dans le cas des villes épiscopales, le mot latin « civis » (au pluriel : cives) est utilisé pour désigner un citadin qui vit dans une cité, c'est-à-dire le chef-lieu d'un diocèse[5],[6],[7].
Vers , le terme de bourgeois devient synonyme de « civis ». Il sert alors à qualifier tous les résidents qui n'appartiennent ni au clergé ni à la noblesse urbaine. Il demeure toutefois propre aux régions situées hors de la péninsule italienne, où les communautés urbaines reste soumises à l'autorité d'un souverain ou d'un seigneur, n'ayant pas obtenu une autonomie comparable à celle des cités-États italiennes[3],[7].
Histoire
modifierOrigines
modifierApparu au XIe siècle, le mot « bourgeois » voit son sens évoluer progressivement avec l'essor de la ville au Moyen Âge. D’abord imprécis, le terme désigne l'habitant d'un espace urbain, indépendamment de son statut juridique. Au XIIe siècle, il en vient à désigner l’habitant d’une ville dotée d’une charte de franchises[8],[4],[6].
Le terme acquiert ainsi progressivement un sens juridique. À partir du XIIe siècle, le bourgeois est celui qui jouit des privilèges accordés à sa ville par le seigneur dont elle dépend, notamment afin d'en favoriser le développement. Les espaces urbains bénéficient dès lors d'un statut avantageux par rapport aux campagnes. Les personnes qui s'y établissent peuvent être libérées du servage, ce que résume le dicton « l'air de la ville rend libre »[9],[5],[7].
Les premiers bourgeois forment progressivement une communauté d'hommes libres bénéficiant de protections particulières sur leurs personnes et leurs biens. Souvent propriétaires de leur emplacement, ils exercent principalement des activités artisanales et participent à l'approvisionnement des marchés locaux. Entre et , l'octroi ou l'acquisition de franchises renforce cette organisation collective en facilitant notamment la disposition des biens et en allégeant certains prélèvements sur les échanges, notamment le droit de tonlieu. Une communauté urbaine constituée autour des acteurs de la vie économique se structure ainsi progressivement[3].
Statut juridique
modifierÀ partir du XIIe siècle, la qualité de bourgeois constitue un statut juridique qui n'est pas accordé à l'ensemble de la population urbaine. Ses conditions d'accès varient considérablement selon les villes et les époques. La résidence et la participation aux charges communes peuvent suffire, comme à Dijon, tandis que d'autres villes imposent des critères supplémentaires : posséder son logement, disposer d'une fortune minimale, acquitter un droit d'entrée ou avoir résidé pendant une durée déterminée, fixée par exemple à cinq ans à Bordeaux et à dix ans à Ratisbonne à partir de . L'admission peut être consignée dans des livres de bourgeoisie[5],[9].
Le droit de bourgeoisie peut également être acheté, obtenu en récompense d'une participation à une campagne militaire ou accordé à l'initiative d'une ville désireuse d'attirer certaines personnalités. Il se transmet à la veuve et aux enfants mineurs et peut être perdu par renonciation ou à la suite d'une exclusion pénale. Les autorités urbaines peuvent assouplir leurs conditions d'admission pour favoriser le repeuplement après une guerre ou une épidémie ; dans plusieurs villes de l'ancienne Confédération suisse, les nouveaux bourgeois les plus fortunés parviennent alors à intégrer les conseils municipaux[9].
Les droits attachés à la bourgeoisie diffèrent fortement d'une ville à l'autre. Ils peuvent comprendre une certaine autonomie administrative, la liberté d'établissement, des garanties judiciaires ou encore un régime fiscal particulier. Les autorités municipales cherchent notamment à placer leurs bourgeois sous leur propre juridiction. Certains privilèges sont propres à une ville : les bourgeois de Paris peuvent ainsi posséder des fiefs sans acquitter le droit de francs-fiefs et faire saisir les biens de débiteurs établis hors de la ville. Ce statut peut également être détenu par des nobles vivant en milieu urbain[5],[7],[9].
En contrepartie de ces droits, le bourgeois est soumis aux obligations de la communauté. Un serment de fidélité, renouvelé annuellement dans les villes évoquées par les sources, l'engage envers le conseil et le seigneur de la ville : il promet de respecter les autorités, les lois et les usages locaux, de remplir ses devoirs et de préserver la paix publique. Les bourgeois doivent également participer à la défense de la cité en assurant la garde et en prenant les armes lorsque celle-ci l'exige[9].
Rôle
modifierDans un premier temps, les droits de bourgeoisie n’impliquent pas de participer au gouvernement de la ville. L'accès des bourgeois à l'administration urbaine se développe à partir du milieu du XIIe siècle et s'accompagne progressivement d'un partage du pouvoir politique entre les habitants[3].
Les privilèges dont jouissent les bourgeois revêtent des dimensions économiques, juridiques et politiques. Ils bénéficient de la protection de la communauté urbaine et du seigneur de la ville, et ne peuvent pas être poursuivis en justice ailleurs que devant le tribunal municipal. Leur statut leur donne également accès à la vie politique de la ville. L'exercice effectif du pouvoir demeure cependant entre les mains des familles les plus riches et les plus puissantes. La population bourgeoise se répartit elle-même entre plusieurs groupes, notamment les nobles, les patriciens et les gens de métiers, qui n'occupent pas une position équivalente dans le gouvernement urbain[6].
Cette répartition du pouvoir varie selon les villes et évolue au cours du Moyen Âge. Dans de nombreuses villes de Suisse et du Saint-Empire, les artisans regroupés en corporations obtiennent notamment le droit de siéger au conseil. Aux XVe et XVIe siècles, ces villes connaissent toutefois une évolution aristocratique qui réduit progressivement les droits et l'influence politique des simples bourgeois[9].
Évolution
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Parallèlement à son sens juridique, le terme « bourgeois » acquiert progressivement une signification sociale. Dans le langage courant, il peut désigner un citadin non noble qui vit de son activité et bénéficie du droit de participer à la vie politique municipale. Dans le royaume de France, cette acception se précise au plus tard au XIIIe siècle, lorsque le qualificatif tend à être associé aux membres de l'élite urbaine[10],[5].
Aux XIVe et XVe siècles, la qualité de bourgeois peut ainsi témoigner d'une position honorable au sein de la société. Elle est notamment associée à des hommes établis, connus dans leur ville et souvent issus de familles qui y bénéficient déjà d'une certaine reconnaissance. Leur intégration dans la communauté et leur réputation les rendent susceptibles d'exercer des responsabilités publiques. Cette considération sociale se manifeste également dans les formes employées pour les désigner : aux avant-noms tels que « sire », « dame » ou « demoiselle » s'ajoutent, à partir du XIVe siècle, des qualifications honorifiques comme « honorable homme », « honnête personne » ou « vénérable homme »[5].
Cette reconnaissance sociale ne se confond toutefois ni avec la noblesse ni avec la seule possession du droit de bourgeoisie. À Dijon, par exemple, les bourgeois les plus considérés appartiennent avec les nobles et les prélats à l'élite du duché de Bourgogne, mais certains bourgeois sont eux-mêmes nobles tandis que tous les citadins influents ne possèdent pas nécessairement la qualité de bourgeois. Les sources recourent ainsi à d'autres désignations, comme « principaulx » ou « suffisants » en ancien français, et plus largement à celle de « gens notables », pour rendre compte des différentes formes de prééminence au sein de la ville[11].
La position sociale associée au bourgeois se reflète enfin dans les activités jugées honorables. La gestion de biens, le commerce, la finance, l'administration et les professions juridiques figurent parmi celles qui lui sont particulièrement associées. Le travail manuel en est en revanche généralement exclu dans cette acception sociale du terme, sauf lorsque l'activité artisanale sert de support à une activité commerciale[5].
Postérité
modifierÀ partir de la fin du XVIIIe siècle, la disparition du statut juridique fait progressivement perdre au terme « bourgeois » sa signification médiéval. Son sens social lui survit cependant et évolue pour donner naissance au concept de bourgeoisie comme catégorie socio-économique[5].
Références
modifier- 1 2 (ca) « Burgesia », sur Gran Enciclopèdia Catalana (consulté le )
- 1 2 (ca) Jesús Mestre i Campi (dir.), Diccionari d'història de Catalunya, Barcelone, Edicions 62, , 6e éd. (1re éd. 1992), 1147 p. (ISBN 978-84-412-1885-7), « Burgesia », p. 155-157.
- 1 2 3 4 Dutour 2004, p. 35.
- 1 2 Fédou 2012, p. 29.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Dutour 2003, p. 208-210.
- 1 2 3 Richard 2019.
- 1 2 3 4 Balard 2003, p. 187-188.
- ↑ Duthoit 2010, p. 26.
- 1 2 3 4 5 6 Simon-Muscheid 2006.
- ↑ Kintz 2018, p. 210-211.
- ↑ Dutour 1997, § 6.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierDictionnaires
modifier- « Bourgeois, bourgeoisie », dans Michel Balard, Bruno Laurioux, Régine Le Jan et Michel Le Mené, Dictionnaire de la France médiévale, Paris, Hachette, (ISBN 978-2-01-145278-8 et 2-01-145278-3), p. 35.
- « Bourgeois », dans Christine Duthoit, Lexique du Moyen Âge, Paris, Éditions Ellipses, (ISBN 978-2-7298-5492-8), p. 26.
- « Bourgeois », dans René Fédou, Réjane Brondy, Nicole Gonthier, Jean Jourdan et al., Lexique historique du Moyen Âge, Paris, Armand Colin, coll. « Cursus / Histoire », (ISBN 978-2-200-61325-9 et 978-2-200-27666-9), p. 29.
- Thierry Dutour, « Bourgeois », dans Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink, Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige / Dicos poche », , 2e éd. (ISBN 978-2-13-054339-8), p. 187-188.
- Olivier Richard, « Bürger », dans Dictionnaire historique des institutions d'Alsace, (lire en ligne).
- Katharina Simon-Muscheid et al. (trad. Pierre-G. Martin), « Bourgeoisie », dans Dictionnaire historique de la Suisse, (lire en ligne).
Ouvrages
modifier- Thierry Dutour, « La supériorité sociale à Dijon à la fin du Moyen Âge (XIIIe - XIVe - début XVe siècle) », dans Société des historiens médiévistes de l’Enseignement supérieur public, Les élites urbaines au Moyen Âge, Paris, Éditions de la Sorbonne, (ISBN 979-10-3510-225-8, DOI 10.4000/books.psorbonne.34234, lire en ligne
), p. 305-318. - Thierry Dutour, La Ville médiévale, Paris, Odile Jacob, coll. « Hors collection », , 318 p. (ISBN 2-7381-1238-2, DOI 10.3917/oj.dutou.2003.01, lire en ligne
). - Jean Favier, Le bourgeois de Paris au Moyen Âge, Le Grand livre du mois, (ISBN 978-2-286-09008-1, lire en ligne).
- Laurence Jean-Marie, « Le terme « bourgeois » dans les sources narratives normandes des XIe – XIIe siècles », dans Pierre Bouet et François Neveux, Les Villes normandes au Moyen Âge, Caen, Presses universitaires de Caen, , 392 p. (ISBN 978-2-84133-270-0, lire en ligne), p. 209-224.
- Jean-Pierre Kintz, L'Alsace au XVIe siècle : les hommes et leur espace de vie, 1525-1618, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. « Études alsaciennes & rhénanes », , 441 p. (ISBN 978-2-86820-538-4).
- Sylvie Poidras-Bohard, « Qu’est-ce qu’être bourgeois et vivre bourgeoisement en Europe (XIIe – XVe siècles) ? », sur Les Clionautes, (consulté le ).
- Karin Ueltschi, Vivre en bourgeoisie au Moyen Âge : les leçons du Mesnagier de Paris, Les Belles Lettres, (ISBN 978-2-251-45579-2, lire en ligne).