Camènes

nymphes des sources et des bois dans la religion romaine archaïque

Les Camènes (en latin Camenae ou Camoenae) sont les nymphes des sources et des bois dans la religion romaine archaïque. Plus tard, on les assimile aux Muses grecques.

Statue d'Egeria, une des quatre Camènes, dans le jardin d'Horta à Barcelone

Les quatre Camènes sont Égérie, Carmenta, Antevorta (aussi appelée Anteverta, Prors, Porrina), la « fée de l'avenir », et Postvorta (aussi appelée Postverta, Postuorta, Postuera, Postuersa), la « fée du passé ».

Description

modifier

Les Camènes[1] font partie du groupe des divinités archaïques, esprits des montagnes, des bois, des eaux, de la religion latine. Parmi les divinités des eaux, celles qui président aux fleuves sont représentées comme des génies masculins, celles des sources comme des puissances féminines. La langue latine donne à ces dernières le nom de « Lymphes » (Lymphae), qui sera remplacé par son synonyme grec Νύμφαι (nymphae).

Les Camènes n'ont pas, comme Fontus ou Juturna, de pouvoir sur les sources. Leur culte, originaire du Latium[1], peut-être d'Aricia, était localisé depuis l'époque de Numa dans une région voisine de la porte Capène, près de l'endroit où Quintus Fabius Verrucosus dédia un temple à l'Honneur divinisé (-233). Plus tard, M. Marcellus, le vainqueur de Syracuse, le transformera en double temple de l'Honneur et de la Vertu[2],[3].

Les sources des Camènes, groupées autour de la plus connue d'entre elles, Égérie, y sont situées. Numa y aurait tenu des colloques nocturnes avec les nymphes révélatrices[4],[5] et aurait reçu le bouclier sacré envoyé du ciel, qu'il confia aux Saliens[6]. Le vieux roi sabin y aurait dédié aux Camènes un temple de bronze, transporté dans le temple de l'Honneur et de la Vertu ; Égérie aurait quitté ces lieux pour Aricie après la mort de Numa. Les Vestales allaient puiser l'eau exigée par leur liturgie à la fontaine d'Égérie ou des Camènes[7],[8],[9],[10].

Le nom et le rôle multiple des Camènes dans la légende s'expliquent par leur caractère de nymphes. C'est une croyance commune aux religions de la Grèce et de l'Italie : l'eau possède un pouvoir magique[1], et peut éveiller chez les êtres intelligents le sens prophétique. Les nymphes passaient pour être douées de divination. Elles pouvaient communiquer cette faculté aux hommes, en suspendant l'intelligence. Les Grecs appelaient « possédés des nymphes » (νυμφόληπτοι) et les Latins « lymphatiques » (lymphatici) ceux dont les troubles psychologiques avaient cédé la place à la faculté prophétique.

Les attributions mythologiques des Camènes s'expliquent alors. Leur nom, Camenae[11] signifie « déesses des Incantations » (carmina), « oracles » ou « formules magiques ». Les Romains ne séparait pas la divination de la magie ; ils pensaient que la science surnaturelle devait conduire à l'action surnaturelle. Prophétie et magie sont les attributs de toutes ces divinités qui n'ont pas de physionomie distincte  : Camesene ou Camasene, sœur ou femme de Janus et mère du Tibre[12], Canens, fille de Janus et femme de Picus[13], et Carmenta ou Carmentis.

La source des Camènes partagea longtemps avec celles d'Égérie et de Juturna la réputation de rendre la santé aux malades[14].

En leur qualité de prophétesses et de magiciennes, les nymphes pouvaient être utiles lors des accouchements : hâter la délivrance, fixer la destinée de l'enfant. Cette fonction devint ensuite celle de Carmenta ou Carmentis, et de leur compagne Égérie.

La déesse Camène intervenait, selon Augustin d'Hippone, pour apprendre aux enfants à chanter[15].

Elles ont joué le même rôle dans Rome naissante ; elles ont coopéré à sa constitution religieuse : l'œuvre de Numa Pompilius a été inspirée, jusque dans ses moindres détails, par Égérie et les Camènes[16].

Les nymphes « chantantes » devinrent les déesses de la poésie quand les Romains distinguèrent les rythmes poétiques des formules d'enchantement (carmina). Les Muses grecques, dont elles tinrent désormais la place dans la mythologie latine, étaient, comme elles, les nymphes des fontaines, attachées aux sources de l'Olympe, de l'Hélicon et du Parnasse[17].

Les Camènes durent leur renommée au premier propagateur de l'art grec, Livius Andronicus de Tarente[18]. Moins d'un siècle après, les Camènes avaient un temple bâti (sans-doute) par le collège des poètes, et dans lequel ceux-ci s'élevaient des statues. Le poète Lucius Accius y aurait été représenté plus grand que nature[19]. Les poètes latins délaissent ensuite les nymphes indigènes et retournent aux Muses grecques. Le nom des Camènes revient encore de temps à autre sous leur plume, mais à titre de synonyme. Ils appellent parfois du nom de Camènes les Muses d'Hippocrène ou de Libethra.

L'identification des Camènes avec les Muses rendit impossible de les associer aux divinités souterraines, Tacita-Muta (la muette) ou Lala-Larunda (la bavarde)[20].

Les Camènes filles de Jupiter[21], Hyménée fils d'une Camène[22], ne pouvaient plus passer pour les compagnes d'Égérie. Cette adaptation laissera aux Camènes une physionomie indécise.

Notes et références

modifier
  1. 1 2 3 article CAMENAE du Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, dir. Charles Victor Daremberg et Edmond Saglio (1877-1919.
  2. Juvénal, Satires, Livre III, 10 et suivants
  3. Vicus Camenarum, ap. Orelli, 5
  4. Tite-Live, Histoire romaine, Livre I, 21
  5. Ovide, Les Métamorphoses, Livre XV, 482
  6. Plutarque, Les Vies parallèles, Numa, 13
  7. Plutarque, l. c.
  8. Properce, V, 4, 15
  9. Ovide, Fast., III, 12 et suivants
  10. Dion d'Halicarnasse, I, 77
  11. Primitivement Casmenae pour Carmenae (voyez Camena dans le Wiktionnaire).
  12. Plutarque, Questions romaines 22; Servius, sur l'Énéide, VIII 330; Démophile dans Athénée, Banquet, XV, p. 692.
  13. Ovide, Métamorphoses, XIV, 335 sqq.
  14. Frontin, 1, 4; cf. H. Jordan, Topographie der Stadt Rom in Alterthum, II, p. 48.
  15. Augustin d'Hippone, La Cité de Dieu, IV, 11.
  16. Ovide, Métamorphoses, XV, 482.
  17. Varron (écrivain), cité par Servius, commentaire sur les Bucoliques, VI, 21; P. Decharme, Les Muses, p. 33 et s.
  18. Livius Andronicus, cité par Aulu-Gelle, XVIII, 9.
  19. Pline l'Ancien, Histoire naturelle, l. XXXIV, (ch. X,) § 19.
  20. Plutarque, Numa, 8; Ovide, Fastes, II, 570.
  21. Scholia ad Caesaris Germanici Aratea, p. 36.
  22. Martianus Capella, I, 1.

Voir aussi

modifier