Cartel (psychanalyse)
En psychanalyse, un cartel est un petit groupe de travail relevant d’un dispositif spécifique.
Historique
modifierEn 1964, le psychanalyste français Jacques Lacan propose une modalité particulière pour l'étude de la psychanalyse : le cartel.
Cette proposition arrive au moment où il fonde sa propre école de psychanalyse, l'École Freudienne de Paris. Ce dispositif se compose de « trois personnes au moins, de cinq au plus, quatre est la juste mesure. Plus-une chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun »[1]. Les membres du cartel sont nommés « cartellisants »[2].
En 1981, après avoir dissous l'École Freudienne de Paris, Jacques Lacan, qui est à l'origine de la fondation de l'École de la Cause freudienne, réaffirme l'importance du cartel comme base du travail d'élaboration qui puisse se faire dans une école de psychanalyse.
Fonctionnement
modifierLe désir de savoir est au cœur de la dynamique résultant de ce dispositif. Chaque cartellisant s’y engage avec une question qui lui est propre sur l’étude de la psychanalyse : lire un texte lié à la psychanalyse, explorer une thématique clinique, élucider les phénomènes du discours contemporain à l’aide des concepts lacaniens… Le travail élaboré dans un cartel peut donner lieu à une production écrite toujours individuelle et singulière : « 4 se choisissent, pour poursuivre un travail qui doit avoir son produit. Je précise : produit propre à chacun et non collectif »[3].
Au moment où Jacques Lacan propose cette modalité de travail, il veut sortir d’un fonctionnement de transmission qui s’appuierait sur des maîtres à penser ou soumis aux effets imaginaires (rivalités, jalousies, admiration…) liés aux dynamiques de groupe. La personne « Plus-une » occupe ainsi une fonction très spécifique qui consiste à « soutenir le mouvement de travail en décomplétant le groupe de ses effets imaginaires tout en maintenant active chez chacun la cause qui fait du savoir une énigme et en suscitant un désir d’y répondre »[4]. Dans le cartel, le +1 occupe la fonction d’un « leader pauvre »[5]. Le cartel se réunit à intervalles réguliers, pour une durée limitée, en général un an renouvelable une fois, afin d'éviter les effets imaginaires liés à la dynamique de groupe. Dans cette optique, à l'issue de cette période, le groupe se dissout et les membres "permutent"[6].
Le cartel et la formation du psychanalyste
modifierLe cartel est un dispositif de production et de transmission de savoir. Comme l’analyse, il est une expérience inhérente à la formation du psychanalyste. Il est inclus dans le concept d’Ecole de psychanalyse en tant qu’il fait valoir l’effet de sujet[7] divisé par son propre savoir inconscient. Il vise un au-delà de la demande de savoir (qui s’adresserait à un maître) pour produire un désir de savoir singulier. En cela, l’Ecole de psychanalyse se différencie de l’Université et le cartel constitue l’une des modalités du travail d’Ecole. Ce désir de savoir vise à ce que le sujet-cartellisant se fasse responsable de son « manque à savoir » et se serve de ce manque, non pas pour demander au maître son complément, mais pour se risquer à une énonciation susceptible de produire un savoir nouveau, dans lequel le sujet est activement impliqué.
Comme l’analyse, il est une expérience qui met en jeu l’inconscient tel que Lacan le désigne comme un savoir, au-delà de la simple acquisition et répétition de connaissances théoriques et universitaires qui seraient rabattues, produisant un corpus fermé sur lui-même. Il vise à produire un savoir vivant qui soit propre à chaque cartellisant, transmissible mais pas universalisable.
Le savoir en cartel et le savoir en psychanalyse sont indissociables. L’expérience du cartel et celle de l’analyse peuvent ainsi se répondre mutuellement. Le cartel participe de la formation de l’analyste en tant qu’il met en jeu un savoir singulier, à partir de l’incomplétude de l’Autre, autrement dit de l’inexistence d’un savoir absolu, qui serait incarné par la fonction du maître.
Le cartel est une expérience de groupe qui repose sur la conception de l’Ecole de psychanalyse comme groupe analytique. Chacun des membres est renvoyé à la solitude de son rapport à la cause analytique plutôt qu’à l’identification imaginaire au leader et aux autres membres. Le cartel est appuyé sur un leader, le plus-un, qui se garde néanmoins d’incarner cette fonction. Le dispositif met en jeu une énonciation qui implique de se risquer à rendre compte de son propre questionnement, à en exposer les avancées et les points de butée devant d’autres. Il est aussi une expérience de parole. La parole dans le cartel peut être saisie selon le même principe que dans l’analyse : la différence entre l’énoncé et l’énonciation (en parlant, le sujet en dit toujours plus que ce qu’il pense dire). Alors qu’en analyse cette parole est interprétée par l’analyste, ici le dispositif ne vise pas l’interprétation du cartellisant mais à saisir dans sa parole un savoir que le sujet-cartellisant produit lui-même.
Du fait de son élection par effet d’attrait[8], le plus-un est susceptible de produire un transfert, c’est-à-dire, comme Lacan l’a théorisé, d’être mis en place de sujet-supposé-savoir. Néanmoins il se garde d’incarner une position de savoir et lui-même est au travail de sa propre question, tout en soutenant le travail d’élaboration de chacun. Le transfert n’est cependant pas exclu du cartel puisqu’il est susceptible de soutenir une énonciation. Là où le plus-un s’abstient de compléter le manque à savoir du cartellisant, c’est le cartellisant qui produit son propre savoir, sur fond d’ignorance. Le « travail de transfert » est ainsi subvertit et devient « transfert de travail »[9] : ce qui est transféré au un par un et non pas du maître à ses élèves, c’est le travail sous la forme du désir de savoir.
Le cartel aujourd'hui
modifierLe cartel est une modalité de travail toujours en usage dans différentes écoles de psychanalyse lacanienne dont l’École de la Cause freudienne[10]. Le cartel figure parmi les quatre piliers de la formation de l'analyste avec la cure, le contrôle et la passe.
Notes et références
modifier- ↑ Jacques Lacan, « Acte de fondation », dans Autres écrits, Paris, Seuil,
- ↑ Jacques Lacan, « D'écollage », dans Aux confins du Séminaire, Paris, Navarin,
- ↑ Jacques Lacan, « D'écolage », dans Aux confins du Séminaire, Paris, Navarin,
- ↑ « Le cartel », sur Ecole de la Cause freudienne.
- ↑ Jacques-Alain Miller, « Le cartel dans le monde », La lettre mensuelle, no 134,
- ↑ Lacan. J. « D’écolage », Aux confins du Séminaire, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Navarin, coll La Divina, 2021, p.56.
- ↑ « ECF Cinq variations sur l’élaboration provoquée », sur Ecole de la Cause freudienne.
- ↑ Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de l’élaboration provoquée », La Lettre mensuelle, n°61, juillet 1987, p. 12.
- ↑ https://shs.cairn.info/revue-la-cause-du-desir-2018-2-page-137?lang=fr
- ↑ « Le cartel », sur Ecole de la Cause freudienne (consulté le ).