Centralisme démocratique

principe politique léniniste

Le centralisme démocratique est le nom donné aux principes utilisés au sein des organisations internes se réclamant du léninisme (notamment les partis politiques) et le terme est parfois utilisé comme synonyme de toute politique léniniste à l'intérieur d'un parti politique. Théoriquement, l'aspect démocratique décrit la liberté des membres du parti politique à discuter et débattre d'une décision politique au moment de la prendre ; l'aspect de centralisme consiste en ce que, une fois que la décision du parti est votée à la majorité, tous les membres du parti doivent faire respecter cette décision. Comme Lénine l'a décrit, le centralisme démocratique est caractérisé par la « liberté de discussion » et l'« unité d'action »[1].

Emblème du Parti communiste de l'Union soviétique.

La question du centralisme démocratique pour le fonctionnement d'une organisation politique révolutionnaire fera débat au sein du courant marxiste et communiste, certains comme les conseillistes (ou « communistes de conseils ») par exemple critiquant cette approche organisationnelle léniniste et préférant plutôt une organisation politique généralement plus horizontale s'enracinant et se coordonnant notamment via les conseils de travailleurs lors du processus révolutionnaire socialiste.

Définition

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Origines : une conception kautskienne

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Dans son article, intitulé : Circonscription électorale et parti, Karl Kautsky formule la doctrine qui sera nommée plus tard « centralisme démocratique » et qu’on attribuera à Lénine. Kautsky conteste, en effet, aux circonscriptions locales, le droit de choisir « librement » les candidats lors de l’élection des députés au Parlement, ou plus exactement, il pense que la direction du Parti doit influer sur le choix des candidats aux élections législatives, au moins par l’entremise « d’hommes de confiance du Parti ». Sinon, écrit Kautsky, une minorité (c’est-à-dire une section locale) imposerait sa volonté (en l’espèce, tel ou tel candidat) à l’ensemble du Parti. De la sorte, l’autonomie des sections locales n’est pas démocratique, puisque la démocratie est fondée sur la loi de la majorité. L’autonomie aboutirait à l’anarchie, et non à la démocratie. Toutefois, Kautsky comprend bien l’objection qu’on lui fait : si les candidats sont « parachutés » dans les sections ou simplement choisis par le Comité Central, que reste-t-il du principe démocratique « qui veut que toute l’activité politique s’exerce, à l’initiative des masses, de la base au sommet, et non du sommet à la base, par la voie bureaucratique » ? Mais, comme Kautsky estime que la désignation des députés au Parlement, par quelque circonscription que ce soit, est une chose très importante pour l’ensemble du parti et ne peut être confiée à n’importe quelle section locale, il ne reste qu’une solution possible, à savoir que les candidats soient désignés par un vote direct de tous les membres du Parti. Or, dit Kautsky, comme ce « procédé est impraticable, il est vain de se plaindre d’un manque de démocratisme ». Selon lui, le bureaucratisme d’en haut est évité parce que les décisions qui établissent le programme et l’orientation politique sont prises par la majorité et centralisées dans et par les organismes élus du Parti. Ces derniers, élus par la majorité, ne peuvent prendre que des décisions démocratiques. On évite ainsi à la fois le bureaucratisme qui serait la décision venue d’en haut, et l’anarchisme qui consisterait à imposer à l’ensemble du parti les décisions de minorités locales. Cette thèse de Kautsky conviendra parfaitement à Lénine qui y voit un moyen de constituer un centre autoritaire de décision sans pécher contre la démocratie, voire en préservant la démocratie d'une dérive perçue comme anarchisante[2].

Lénine

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Dans la brochure Que faire ?, qu'il publie en 1902, Lénine plaide pour une révolution qui serait organisée par des « professionnels », lesquels constitueraient l'« avant-garde » de la classe ouvrière. Lénine se distingue des autres penseurs marxistes par la place essentielle qu'il accorde au parti, dont il considère qu'il doit tenir un rôle moteur dans le déclenchement de la lutte des classes[3].

En matière d'organisation, Lénine prône l'« unité de la volonté », soit l'adoption, par l'avant-garde révolutionnaire que constitue le parti, d'une volonté unique, qui doit devenir la « volonté de la classe » : l'efficacité, qui doit être la raison d'être de l'organisation, a pour condition la disparition des volontés individuelles au profit de la volonté unie du parti. Lénine, qui prône un mouvement politique strictement hiérarchisé et fonctionnant selon les principes de la division du travail, multiplie dans ses écrits les métaphores comparant le parti à une usine, à une armée ou à un orchestre. Le concept, puis le terme, de centralisme démocratique apparaissent chez Lénine fin 1905 - début 1906, alors que le Parti ouvrier social-démocrate de Russie est divisé entre bolcheviks et mencheviks. Un rapprochement est alors favorisé par le Bureau socialiste international (l'organe de coordination de l'Internationale ouvrière) et se traduit par une réunification, à la fois provisoire et conflictuelle, lors du congrès de Stockholm en 1906 à l’occasion du quatrième congrès (d’unification). Lénine présente son concept de centralisme démocratique comme l'alliance de la « liberté de discussion » et de l'« unité d'action » - soit un moyen de faire exister la « lutte idéologique » en sein du parti unifié[4]. Dans ce congrès, les mencheviks étaient majoritaires. Le paragraphe 2 des Statuts – qui fut adopté à l’unanimité – était ainsi libellé : « Toutes les organisations du parti sont fondées sur le principe du centralisme démocratique. »[5],[2]

La notion de centralisme démocratique est inspirée du mode d'organisation de la social-démocratie allemande, où l'opinion de la majorité du congrès est fixée dans des résolutions qui sont la règle à laquelle doivent se conformer en pratique les membres du Parti jusqu'à ce que, par suite de la discussion, l'opinion générale soit modifiée. Le centralisme démocratique, tel que le théorise Lénine, repose sur un double principe : en premier lieu, l'élection de chaque niveau de l'organisation par le niveau inférieur ; en second lieu, la stricte obéissance de chaque niveau par le niveau inférieur et l'application unanime des décisions dans l'action. Dans un contexte où l'organisation révolutionnaire russe est à la fois faible, en partie clandestine et disséminée par l'émigration, Lénine souhaite qu'elle puisse se donner les moyens du combat via la discipline interne, en élaborant un mode d'organisation qui élabore un minimum d'efficacité et de cohérence. Lénine vise également, en prônant la liberté de discussion, à pouvoir continuer de polémiquer avec les mencheviks. Le centralisme démocratique, tel qu'il le conçoit alors, est d'abord une règle pour que des groupes rivaux puissent continuer de coexister au sein d'une même organisation[6],[4].

Applications

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Russie tsariste et URSS

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La lecture des seuls textes de Lénine à l'époque donne du Parti ouvrier social-démocrate de Russie une image hyper-centralisée et paramilitaire : Lénine vise alors à « tordre le bâton dans l'autre sens » à un moment où la multiplication des polémiques et des fractions menace le mouvement d'éclatement. Les conceptions centralistes de Lénine sont cependant, à l'époque, critiquées aussi bien par Léon Trotski que par Rosa Luxemburg[6]. Le courant conseilliste (ou communisme de conseils) s'oppose également aux concepts léninistes tels que le parti révolutionnaire s'affirmant d'avant-garde et le « centralisme démocratique », qui sont accusés par ce courant marxiste d'être un centralisme bureaucratique[7].

Dans la pratique, le centralisme démocratique tel que le théorise Lénine n'est appliqué à aucun moment[8] : en 1912, Lénine lui-même met fin à la coexistence des factions rivales des bolcheviks et des mencheviks en faisant élire, lors de la conférence de Prague, un nouveau comité central composé presque uniquement de bolcheviks. La question du rapport minorité-majorité perd donc son sens, les « léninistes » formant désormais un groupe homogène. Le politologue Dominique Colas souligne que l'accord entre bolcheviks et mencheviks n'a jamais cessé d'être purement formel et que les règles ont été largement foulées aux pieds par les bolcheviks : Lénine n'a donc jamais envisagé de donner au sein du parti le primat à un modèle parlementaire[4].

Si la théorie du centralisme démocratique n'est pas appliquée, avant la révolution d'Octobre, par défaut de centralisme, elle ne l'est pas ensuite par défaut de démocratie : en 1921, les fractions sont officiellement interdites au sein du Parti communiste[8],[9]. En 1920, lors du second congrès de l'Internationale communiste, les conditions d'admission au Komintern prévoient que les partis adoptent « le principe de la centralisation démocratique », ce qui implique pour tout parti communiste d'être « organisé de la façon la plus centralisée », de pratiquer une « discipline de fer confinant à la discipline militaire » et d'un organisme central « muni de larges pouvoirs », exerçant une « autorité incontestée » grâce à la « confiance unanime des militants ». Ces derniers, selon ces mêmes conditions, ne peuvent se réunir en fraction dissidentes, doivent être exclus en cas de désaccord avec le Komintern, les partis adhérents s'engagent à des épurations périodiques[10]. Lors du troisième congrès de l'IC, en 1921, le centralisme démocratique est présenté comme la résultante d'une « activité permanente commune », d'une « lutte également commune et permanente de l'ensemble du parti », en entraînant les adhérents au travail politique quotidien[11].

Du point de vue de Lénine, dans le contexte de la guerre civile russe et alors que la Russie soviétique est isolée sur le plan international, tout affaiblissement du Parti équivaut à un affaiblissement de l'État, et donc à un arrêt de mort pour la révolution. Les textes conjoncturels de Lénine, rédigés dans des contextes particuliers, font dès lors partie de la doctrine communiste pour servir de caution théorique à une organisation autoritaire de l'État russe et, dans la foulée, à celle de tous les partis communistes affiliés au Komintern[12]. Si le centralisme démocratique est présenté par le mouvement communiste comme un progrès par rapport au « centralisme bureaucratique », il devient lui-même en pratique synonyme d'une forme bureaucratique de centralisme, et de partis communistes aux organisations rigides et strictement hiérarchisées, où le droit d'expression et de critique est fortement limité[13]. Toute tentative d'application effective du centralisme démocratique, c'est-à-dire toute critique de la direction et de sa ligne peut dès lors être dénoncée comme une entreprise d'affaiblissement de l'organisation, donc comme une trahison[12]. Le principe du centralisme démocratique est affirmé dans les Constitutions du pays, ainsi que dans les statuts, soit le principe des élections pour tous les organes, une subordination hiérarchique, l'obéissance de l'administration sur les soviets (bien que c'est l'inverse de facto) et l'autonomie des structures de base, cette dernière notion sera progressivement abandonnée[14]. Stéphane Courtois qualifie le terme de centralisme démocratique de simple « oxymore », qui ne désigne en réalité que la règle de l'« unanimité », soit celle d'un pouvoir exercé par la seule direction du Parti[15]. Le centralisme démocratique devient ensuite, avec le concept de « rôle dirigeant » du Parti, l'un des fondements de l'organisation politique de l'URSS et des autres régimes communistes[16].

La préservation du centralisme démocratique apparaît dès lors, dans les régimes communistes, comme une condition du maintien du monopole du parti au pouvoir[17] : au moment du printemps de Prague, son principe même est contesté[18]. Durant la période de l'eurocommunisme, dans les années 1970, la remise en cause interne d'un certain nombre de dogmes marxistes-léninistes ne s'accompagne pas d'un abandon du centralisme démocratique au sein des partis communistes européens, où la liberté de discussion demeure limitée[16].

La perestroïka est l'occasion de nouvelles contestations du centralisme démocratique, dont l'abandon coïncide avec le déclin, puis la fin, du régime communiste en tant que tel[19]. Le centralisme démocratique est également abandonné par les partis communistes occidentaux : le Parti communiste italien s'en détache dans le cadre du processus de réformes lancé par Achille Occhetto, qui conduit à l'auto-dissolution du PCI et à sa transformation en Parti démocrate de la gauche[20] ; le Parti communiste français renonce quant à lui en 1994, lors de son 28e congrès, à la notion de centralisme démocratique, remplacée par celle de « souveraineté des communistes »[21].

Le centralisme démocratique, qui coïncide toujours avec celui du rôle dirigeant du parti, continue d'être officiellement en vigueur dans les régimes communistes actuels, soit la république populaire de Chine[22],[23], la Corée du Nord[24], le Viêt Nam[25], le Laos[26] et Cuba[27],[28].

Le "Centralisme organique" de Bordiga

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Amadeo Bordiga, inspiré par le léninisme, plutôt que le centralisme démocratique traditionnel de Lénine, proposait un centralisme dit "organique". Il s’agit d’une conception du parti très rigide et descendante où toute l’activité est impulsée par le centre qui détient la justesse de la théorie. Les adversaires des bordiguistes parlent souvent à ce propos de « fétichisme du parti » qui substituerait le parti à la classe ouvrière. Par ailleurs, le bordiguisme insiste généralement sur la distinction opérée par Marx entre parti formel et parti historique[29], le premier étant l'organisation contingente et le second le corpus idéologique indestructible indépendant de son incarnation militante. Ainsi, pour les bordiguistes, le véritable parti communiste peut dans une période défavorable n'être constitué que d'une poignée de membres qui œuvrent à la défense de la théorie en attendant des jours meilleurs.

Cette notion de centralisme organique comme mode de fonctionnement est un terme employé dans les thèses de Lyon en 1926 : « Les partis communistes doivent réaliser un centralisme organique qui, avec le maximum possible de consultations de la base, assure l'élimination spontanée de tout regroupement tendant à se différencier. » Mais le concept n’est pas réellement appliqué dans le Parti communiste italien de l’époque qui reste sur une base « centraliste démocratique ». D’ailleurs Bordiga à l’époque dit ceci : « Nous ne proposerons pas ici de remplacer ce mécanisme par un autre et nous n'examinerons pas en détail ce que pourrait être ce nouveau système. Mais il est certain qu'on peut admettre un mode d'organisation qui se libérerait de plus en plus des conventions du principe démocratique, et qu'il ne faudrait pas le rejeter au nom de phobies injustifiées si on pouvait un jour démontrer que d'autres éléments de décision, de choix, de résolution des problèmes sont plus conformes aux exigences réelles du développement du parti et de son activité dans le cadre du déroulement historique »[30]. Ce n’est qu'à la suite de la scission de Onorato Damen (en 1952) et la naissance du PCInt-PC que le centralisme organique est mis en application dans le parti.

Le fonctionnement du parti de Bordiga, après la scission de 1952, n’est pas basé sur des congrès périodiques, sur des coordinations ni ne s’appuie sur un comité central exécutif donnant des consignes aux militants. Les rencontres entre les militants se font dans des réunions générales qui consistent principalement en un exposé détaillé fait par Bordiga sur un sujet précis auquel les membres du parti participent en posant quelques questions. Les Comités centraux ou exécutifs sont remplacés par un commissaire unique qui représente « le centre organisationnel du parti » et donne les consignes aux cellules. Les débats et motions soumis aux votes sur tel ou tel point théorique ou tactique deviennent inutiles grâce à l’invariance puisqu’une seule chose est à défendre : le programme et il n’y a pas à discuter sur son contenu ni sur sa forme. Plus besoin de procédure de sanctions ou d’exclusion vis-à-vis de ceux qui dévieraient de la ligne du parti. Ces derniers en cas de désaccords majeurs sont considérés comme ne défendant plus le programme et ne font, de fait, plus partie du PCInt. Le but est de supprimer tous les résidus de démocratie pouvant se trouver dans le fonctionnement du parti. Dans cette logique de rupture avec le « démocratisme bourgeois », le parti n’a pas besoin de statuts de fonctionnement, ni de poste à pourvoir. Le rôle de commissaire unique est donc purement tacite et dû à la nécessité politique que cette tâche soit effectuée. Le parti réaffirme également son centralisme et tous les militants doivent marcher d’un même pas pour donner un parti uni, compact idéologiquement et tactiquement[30].

Première révolution burkinabè

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La première révolution burkinabè (ou Révolution démocratique et populaire, RDP) menée par Thomas Sankara au Burkina Faso (Haute-Volta au moment de la prise de pouvoir) s'inscrit dans le centralisme démocratique, comme le rappelle Sankara dans plusieurs de ses discours[31]. Sankara lui-même ne cache pas s'inscrire dans la lignée de Lénine, qu'il cite à de nombreuses reprises.

En lieu et place d'un parti, Sankara instaure le Conseil national de la révolution (CNR), auquel sont subordonnés les Comité de défense de la révolution (CDR), des organes populaires formés au lendemain de la prise de pouvoir le . Les CDR organisent la vie politique locale, en formant politiquement la population, en l'intégrant dans des chantiers et ouvrages collectifs. Les CDR sont également mobilisés dans le cadre de consultation nationale, comme pour la rédaction du Programme populaire de développement (PDP), qui sert de ligne directrice au CNR pour la période 1984-1985, avant la mise en place du premier plan quinquennal.

Autres organes décentralisées, ce sont les tribunaux, bouleversés par une réforme importante. Sont principalement connus les Tribunaux populaires de la révolution (TPR), plus haute instance dont la compétence porte sur les crimes et délits publics[32]. Le système judiciaire se complétait d'autres instances, comme les Tribunaux populaires de conciliation (TPC), pour remplacer les tribunaux coutumiers de la chefferie, les Tribunaux populaires départementaux et le Tribunal populaire d'appel (au niveau provincial).

Lors du discours du deuxième anniversaire de la révolution, en 1985, Sankara rappelle sa volonté de lutter contre les membres de CDR qui profitent de leur situation pour exercer du pouvoir[33]. Selon lui, il s'agit là d'aspirations petites-bourgeoises. Bien qu'il affirme que les contre-révolutionnaires peuvent trouver leur place dans la révolution à condition de se soumettre aux exigences populaires, il exprime également la nécessite de purger les rangs des CDR.

Critiques du centralisme démocratique

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Certains marxistes se sont opposés à la stratégie léniniste du centralisme démocratique. Par exemple, le marxiste autogestionnaire Yvon Bourdet. Bourdet cherche à montrer que le stalinisme ne constitue pas simplement une déviation personnelle de Staline, mais qu’il découle selon lui des mécanismes institutionnels et organisationnels du « centralisme démocratique » élaboré par Lénine. Il relie notamment cette organisation à la séparation entre dirigeants et exécutants, à l’abandon du libre examen et, finalement, à la possibilité d’un culte de la personnalité[5],[2].

Bourdet met en évidence les hésitations et changements dans la pensée de Lénine : d’abord frappé par l’inaptitude des masses à prendre par elles-mêmes conscience de leur exploitation et à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour une mutation radicale de la société, Lénine – qui tient surtout compte des possibilités de militantisme dans la Russie des tsars – estime indispensable l’organisation d’un parti clandestin formé de « révolutionnaires professionnels » liés par une discipline rigoureuse du type de la centralisation hiérarchique des militaires. Pour justifier cette thèse, il conteste la « spontanéité ouvrière ». Toutefois, il se rend bien vite compte, par les critiques convergentes de presque tous les marxistes d’alors, qu’il ne peut échapper au blanquisme, s’il se défie, à ce point, des possibilités d’auto-émancipation du prolétariat. En même temps, l’expérience le met en présence des faiblesses et de la rapide sclérose des « révolutionnaires professionnels ». Le parti qu’ils forment est une sorte de micro-société qui fonctionne parfaitement en marge de la grande société mais qui se révèle inapte à tout embrayage sur les masses en période révolutionnaire. Les « révolutionnaires professionnels » sont « en retard » sur les masses qu’on avait jugées si « arriérées », ils ne cherchent qu’à appliquer des formules toutes faites et même estiment que les conditions pour mettre en œuvre la révolution ne sont pas données, etc. Lénine – sans jamais abandonner le « centralisme » – juge désormais nécessaire que le parti soit intégré aux masses, en symbiose avec elles, pour être leur levain. Le centralisme doit donc être « démocratique ». Dans cette « ligne », Lénine ira jusqu’à s’adresser directement à la base, aux soviets, en court-circuitant le comité central du parti bolchevik. Mais bientôt, Bourdet le rappelle, dès 1918, Lénine sera également déçu par les paysans et même par les ouvriers des usines, qu’il ne tient pas pour de vrais ouvriers. Le « prolétariat » éduqué est devenu l’appareil administratif et militaire du pays ; seul cet appareil peut sauvegarder « la révolution ». Lénine revient ainsi aux thèses de Que faire ? L’appareil a pour mission d’administrer mais aussi d’éduquer à tout prix. Il faut, selon Lénine, expliquer d’abord inlassablement, mais, à la fin, si l’explication ne suffit pas, il faut « frapper », et même discuter « avec des fusils ». Dès lors, malgré la volonté affirmée de rester « près des masses », la pratique du parti léniniste selon Bourdet ne peut guère se distinguer de celle du monarque éclairé qui cherche à se faire comprendre, à éduquer les masses en vue de susciter leur « participation ». En aucun cas, il ne croit que les masses puissent « en savoir plus que lui », avoir raison contre lui. Toutefois, dans les derniers mois de sa vie, Lénine se rend compte des dangers du système « centralisé » qu’il a mis sur pied, mais pour résoudre la difficulté, il poserait, sans le vouloir, les fondements du « culte de la personnalité »[2].

Bourdet dit également :

Sans doute était-ce déjà beaucoup d’avoir pu mettre en accusation Staline (une fois mort). Cette contestation fut d’abord tenue secrète et, par exemple, les communistes français ne l’apprirent d’abord que par « la presse bourgeoise ». Le traumatisme subi par les militants, déjà grave, aurait sans doute été intolérable si on avait, en même temps, mis en question Lénine et le régime soviétique. Dans le mausolée d’où on retirait Staline, restait encore Lénine, et par conséquent le mausolée. A l’évidence, c’était moins « le culte » que « ses excès » qui étaient condamnés. Le culte de Staline avait eu de fâcheuses conséquences parce que Staline était un méchant. Si on utilisait ainsi contre Staline une lettre de Lénine, il en résultait bien que Lénine échappait lui-même à la condamnation, voire était admirable d’avoir prévu les funestes conséquences de la mauvaise nature de Staline. Pour une part importante, Lénine est ainsi directement responsable du caractère superficiel de « l’explication » des crimes du régime soviétique par « les excès du culte de la personnalité ». Quoi qu’il en soit, il faut bien se rendre compte qu’aucun culte ne s’explique par les vertus (ou par les défauts) de la personne cultivée. Le culte qui s’est assez répandu de la Vierge Marie par exemple s’explique assez peu par les faits et gestes de cette « personne », c’est la foi des croyants qui crée un culte, non l’inverse ; et il est vain de chercher explication du culte de Staline en Staline lui-même. Ce sont les communistes du monde dans leur ensemble qui en sont responsables. Non certes : que chacun ait commis une « faute », mais parce que tous ont accepté des institutions qui ont créé une mentalité collective caractérisée par l’abandon du libre examen, par la confiance entière faite à « l’héritier et continuateur de Marx et de Lénine », au dépositaire sacramentel de la vérité-autorité, à celui qui, situé au sommet de la pyramide, voit les choses dans leur ensemble et qui donc, par définition, a toujours raison contre tous ses subordonnés et subalternes. C’est pourquoi nous avançons comme hypothèse que la cause profonde de cet état de fait est « le centralisme démocratique » de Lénine[2].

Il y critique le caractère selon lui purement formel de la démocratie interne, et notamment l’interdiction des tendances et de l’« activité fractionnelle » depuis 1921 au sein du parti bolchévique. Egalement, l’impossibilité pour les militants de base de construire une opposition organisée, la cooptation des dirigeants et leur absence de véritable révocabilité par la base, l’atomisation des militants et leur perte de capacité d’auto-organisation. Ensuite, via le risque de bureaucratisation : le secret entourant certaines décisions des instances centrales, le passage d'une adhésion fondée sur le savoir rationnel à une adhésion fondée sur la croyance. Et, finalement, le lien entre cette structure organisationnelle et le dogmatisme intellectuel ainsi que le culte des dirigeants[2].

Yvon Bourdet explique également que le centralisme démocratique de Lénine aboutit à long terme à la stérilisation de la recherche théorique. Le fonctionnement du centralisme produit une logique manichéenne : un dirigeant ne peut être simplement dans l’erreur ; s’il est condamné, il devient un « traître » ou un « espion ». Egalement, la privation d’informations empêche les militants de juger rationnellement les décisions du Parti et le militant se trouve alors face à un choix limité : démissionner, provoquer son exclusion, continuer à militer en faisant confiance à la direction, ou pratiquer un « double jeu » entre convictions personnelles et ligne officielle. De plus, le système conduit à privilégier « l’utile au vrai », puisque la recherche et l’analyse doivent se conformer à la ligne politique. Par conséquent, les sciences économiques et sociales sont ainsi transformées, selon Bourdet et les témoignages qu’il cite, en instruments destinés à illustrer et justifier une ligne politique préétablie, plutôt qu’à produire librement des connaissances. Les intellectuels communistes se retrouvent enfermés dans une « subculture » ou un « ghetto intellectuel », faute de pouvoir dialoguer librement avec leurs pairs. Bourdet oppose finalement recherche scientifique et docilité au centralisme, puis élargit la critique : même si l’on accepte de mettre entre parenthèses la question démocratique au nom de l’efficacité, il reste à démontrer que le centralisme est effectivement efficace[2].

Voir aussi

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Articles connexes

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Liens externes

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Bibliographie

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Notes et références

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  1. ↑ (en) Lenine, V., « Report on the Unity Congress of the R.S.D.L.P. », sur marxists.org, (consulté le ).
  2. 1 2 3 4 5 6 7 Yvon Bourdet, La délivrance de Prométhée : Pour une théorie politique de l’autogestion, Editions Anthropos, 1970.
  3. ↑ Colas 1987, p. 13-21.
  4. 1 2 3 Colas 1987, p. 22-29.
  5. 1 2 Yvon Bourdet, « Autogestion et spontanéité (seconde partie) », Autogestions, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, vol. 7, no 1,‎ , p. 77–102 (DOI 10.3406/autog.1968.937, lire en ligne, consulté le )
  6. 1 2 Labica et Bensussan 1985, p. 162.
  7. ↑ (en) Pannekoek, Anton. State Capitalism and Dictatorship International Council Correspondence, Vol.III, No.1, janvier 1937.
  8. 1 2 Labica et Bensussan 1985, p. 162-163.
  9. ↑ Colas 1987, p. 97-98.
  10. ↑ Texte intégral des 21 conditions sur Wikisource.
  11. ↑ Labica et Bensussan 1985, p. 848.
  12. 1 2 Labica et Bensussan 1985, p. 163.
  13. ↑ Brown 2009, p. 107-108.
  14. ↑ Michel Mousrely et Zygmunt Jedryka, « L'évolution historique de l’Etat soviétique », Revue internationale de droit comparé, vol. 7, no 2,‎ , p. 324-348 (lire en ligne)
  15. ↑ Stéphane Courtois, Dictionnaire du communisme, Paris, Larousse, 2007, page 348
  16. 1 2 Brown 2009, p. 110-111.
  17. ↑ Brown 2009, p. 598
  18. ↑ Brown 2009, p. 380.
  19. ↑ Brown 2009, p. 516-520.
  20. ↑ OCCHETTO: 'ADDIO AL PADRE - PARTITO', La Repubblica, 4 août 1990.
  21. ↑ Frédérique Valentin-Mc Lean, Dissidents du Parti Communiste Français, L'Harmattan, 2006, page 15.
  22. ↑ Brown 2009, p. 605-606
  23. ↑ Constitution de la Chine, site de l'Université de Perpignan
  24. ↑ Jean-Pierre Maury, « Constitution de la Corée du Nord », sur univ-perp.fr.
  25. ↑ Jean-Pierre Maury, « Constitution du Viêt Nam », sur univ-perp.fr.
  26. ↑ Jean-Pierre Maury, « Constitution du Laos », sur univ-perp.fr.
  27. ↑ Jean-Pierre Maury, « Constitution de Cuba », sur univ-perp.fr.
  28. ↑ Résolution de la Première conférence nationale sur les objectifs de travail du Parti, Granma, 3 février 2012.
  29. ↑ Jean Barrot (Gilles Dauvé), Le mouvement communiste, essai de définition, Paris, Champ libre, , p.137
  30. 1 2 Benjamin Lalbat, Contribution à une Histoire des héritiers de la Gauche Communiste Italienne (1945-1967), 2012-2013. https://lorage.org/wp-content/uploads/2020/06/Les-h%C3%A9ritiers-de-la-gauche-Italienne-%C3%A9mergence-du-bordiguisme-dans-l%E2%80%99apr%C3%A8s-guerreavecannexes-Memoire-M1.pdf
  31. ↑ Thomas Sankara et Bruno Jaffré, La liberté contre le destin, Éditions Syllepse, , 476 p. (ISBN 978-2-84950-557-1)
  32. ↑ Thomas Sankara et Bruno Jaffré, La liberté contre le destin, Éditions Syllepse, , 476 p. (ISBN 978-2-84950-557-1), « Désormais rien ne pourra empêcher le peuple de rendre son verdict », p. 109-117
  33. ↑ Thomas Sankara et Bruno Jaffré, La liberté contre le destin, Éditions Syllepse, , 476 p. (ISBN 978-2-84950-557-1), « Susciter l'homme de la liberté contre l'homme du destin », p. 197-213