Châsse de saint Servais
La châsse de saint Servais (en néerlandais : Servatiusschrijn, plus couramment appelée Noodkist, littéralement « coffre de détresse ») est une châsse et un reliquaire conservés dans la basilique Saint-Servais de Maastricht, aux Pays-Bas. Réalisée dans la seconde moitié du XIIe siècle, elle constitue l'une des œuvres majeures conservées de l'art mosan roman. Elle contient des reliques traditionnellement attribuées à saint Servais et à saint Martin de Tongres. Son âme en chêne est recouverte de cuivre doré et ornée de sculptures en relief, d'émaux, de filigranes, de pierres précieuses et d'autres matériaux. Quatre reliquaires à pignon associés à la châsse sont aujourd'hui conservés aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Belgique, à Bruxelles. La datation précise de l'œuvre, son agencement d'origine et l'interprétation de certaines figures font encore l'objet de débats parmi les historiens de l'art[1],[2].


Histoire
modifierLa châsse a été réalisée à Maastricht dans la seconde moitié du XIIe siècle pour abriter les reliques de saint Servais, évêque de la fin de l'époque romaine traditionnellement associé à Tongres et à Maastricht. Sa date exacte de réalisation demeure incertaine. Renate Kroos, dont la monographie de 1985 constitue la principale étude scientifique consacrée à la châsse et aux reliquaires qui lui sont associés, a proposé une chronologie plus tardive, fondée notamment sur l'étude de textes liturgiques anciens. Selon elle, ces textes suggèrent que la châsse ne serait entrée en usage que peu avant 1200. La plupart des autres chercheurs retiennent toutefois une datation vers 1160-1170. Dans son étude plus générale du chœur médiéval de la basilique Saint-Servais, Fred Ahsmann a avancé une datation autour de 1167.[3][4]
La commande de la châsse s'inscrit dans une période de grands travaux architecturaux et d'intense activité artistique à la basilique Saint-Servais. Au XIIe siècle, le chapitre de chanoines de Saint-Servais constituait une institution ecclésiastique influente. Plusieurs de ses prévôts, dont Gérard d'Are, Christian de Buch et Lothaire de Hochstaden, entretenaient des liens avec les hautes sphères ecclésiastiques et impériales. La châsse a probablement été commandée dans le cadre du renouvellement de l'église et de son chœur. Le rôle de Rainald de Dassel, archevêque de Cologne et personnalité liée au chapitre de Maastricht, a également été envisagé dans les discussions sur le mécénat de l'œuvre.[3]
La châsse faisait partie d'un ensemble plus vaste situé dans le chœur médiéval. Ses relations avec un autel, les quatre reliquaires conservés à Bruxelles et un programme de peintures murales et de voûte aujourd'hui en grande partie disparu sont devenues des sujets importants de la recherche contemporaine. Ahsmann a notamment tenté de reconstituer le chœur médiéval comme un programme architectural et iconographique cohérent.[5]
La châsse est devenue un objet important du culte de saint Servais et était portée en procession en période de crise. Le nom néerlandais Noodkist (« coffre de détresse ») est attesté pour la première fois en 1405 ; la pratique consistant à porter la châsse en procession lors de périodes de crise est documentée pour la première fois en 1409[6].

Quatre reliquaires à pignon associés à la châsse en ont été séparés au XIXe siècle. En 1846, ils furent vendus par le doyen de la paroisse, Paulus Antonius van Baer, peut-être par l'intermédiaire de tiers, au prince russe et collectionneur d'art Pierre Soltykoff. Après la vente de la collection de Soltykoff en 1861, les reliquaires furent acquis par les Musées royaux d'Art et d'Histoire de Belgique à Bruxelles, aujourd'hui appelés Musée Art et Histoire. La châsse et les quatre reliquaires furent réunis à l'occasion de l'exposition Rhin-Meuse. Art et civilisation 800-1400, organisée à Bruxelles et à Cologne en 1972.[7]
Au cours des années 1980 et au début des années 1990, l'intérêt scientifique pour la châsse et le trésor de la basilique Saint-Servais s'est accru, donnant lieu à plusieurs publications importantes, notamment la monographie de Renate Kroos consacrée à la châsse (1985), l'étude d'A. M. Koldeweij sur les Servatiana (1985) et celle d'Annemarie Stauffer sur les textiles médiévaux (1991). À partir de 1982, la châsse et des copies des reliquaires de Bruxelles furent exposées dans le trésor, dans la salle dite de la « double chapelle ». Pendant la pandémie de Covid-19, les responsables de l'église décidèrent que la châsse devait retrouver sa place dans l'église plutôt que de rester présentée dans un cadre muséal. En novembre 2020, l'ensemble fut déplacé dans le transept nord. La châsse y est présentée dans une vitrine sécurisée, posée sur un socle spécialement conçu qui intègre également des vitrines pour les copies des reliquaires et des panneaux explicatifs.
Description
modifierTechniques
modifier
La châsse est un coffre en chêne d'environ 175 cm de longueur, surmonté d'un couvercle en forme de toit à deux versants et revêtu extérieurement de cuivre doré. Sa forme architecturale a été interprétée comme une représentation de la « maison céleste ».[8]
Les plaques de cuivre ont été travaillées selon les techniques du repoussé et de la ciselure, tandis que les figures de plus grande taille sont constituées de reliefs en bronze moulé. Ces reliefs étaient soutenus par un matériau de modelage ou de remplissage. Les autres techniques employées comprennent les ornements estampés, le filigrane, le pointillé, le champlevé et le vernis brun (brunissage au vernis). Le décor incorpore du cristal de roche, des cabochons, des pierres précieuses, des gemmes antiques et un camée de l'Antiquité tardive.[9][10]
Les différences dans l'exécution des reliefs et dans la qualité du vernis brun indiquent la participation d'au moins deux artisans. L'identité des principaux orfèvres demeure inconnue.[10]
Iconographie
modifierLe thème principal du programme iconographique est le Jugement dernier. Les deux petits côtés (ou pignons) présentent respectivement le Christ et saint Servais. Le Christ est représenté en Majestas Domini, tandis que saint Servais apparaît en évêque, accompagné de deux anges.[11]
Les deux longs côtés portent les figures des Douze Apôtres, au nombre de six de chaque côté, assis par paires sous des arcades doubles. Les personnages sont identifiés par des inscriptions et, à quelques exceptions près, tiennent des phylactères portant des textes bibliques. Les apôtres participent au programme eschatologique général de la châsse.[12][13]

Le toit développe le thème du Jugement dernier. Sur le côté traditionnellement appelé Misericordia, les élus sont représentés dans trois médaillons. Ils comprennent des membres du clergé, des religieux et des laïcs, associés aux sept œuvres de miséricorde décrites dans l'Évangile selon Matthieu, au chapitre 25 (parabole des brebis et des boucs). Des anges sonnent de la trompette, distribuent des vêtements célestes aux justes et leur remettent des couronnes.[13][14]
Le côté opposé, traditionnellement appelé Veritas, représente les damnés. Les scènes correspondent à celles des élus, mais inversent les œuvres de miséricorde. Les anges pèsent les actes des condamnés et leur retirent leurs vêtements célestes. Les inscriptions du toit, ainsi que celles figurant sur les phylactères des apôtres, renforcent le lien avec le Jugement dernier.[14]
Les inscriptions de la châsse constituent une partie intégrante de son programme iconographique. Plusieurs proviennent du Nouveau Testament, notamment de Matthieu 25, et mettent en relation les actions des personnages représentés avec le jugement, la résurrection ainsi que la distribution des récompenses et des châtiments.[13][15]
Contenu
modifierLa châsse contient des reliques traditionnellement attribuées à saint Servais de Tongres et à saint Martin de Tongres. Des ouvertures historiques ont permis de documenter des ossements, des cendres et des textiles accompagnés d'étiquettes indiquant leur provenance supposée.[16]
Un fragment de fémur attribué à Martin a fait l'objet d'une datation au carbone 14 en 1963. Le résultat indiquait, avec un niveau de confiance de 95 %, que l'individu avait vécu au Ve ou au VIe siècle, ce qui rend incertaine l'attribution de l'ossement à Martin. Les autres ossements n'ont, à notre connaissance, pas fait l'objet d'une datation scientifique[17].
Six fragments textiles associés à la châsse ont également été étudiés et restauré pas la Fondation Abegg. Plusieurs datent des Xe ou XIe siècles, tandis que le plus ancien est une soie byzantine datée du VIIe ou du VIIIe siècle. Aucun des textiles identifiés ne remonte donc à l'époque à laquelle la tradition situe la vie de Servais[18].
Reliquaires à pignon associés, conservés à Bruxelles
modifierQuatre reliquaires à pignon associés à la châsse sont conservés aux Musées royaux d'Art et d'Histoire de Belgique, à Bruxelles. Légèrement plus petits que les pignons de la châsse, ils mesurent environ 56 × 33 cm. Réalisés en cuivre doré, ils font appel à des techniques comparables à celles de la châsse, notamment le repoussé, la fonte, le champlevé et le vernis brun.[19][20]
Les quatre panneaux sont conventionnellement désignés par les lettres A, B, C et D. Ils contenaient autrefois des reliques attribuées aux évêques Monulphe, Gondulphe, Candide et Valentin. Les reliques avaient été retirées avant la vente des panneaux en 1846.[21]
Les panneaux A et B présentent de grandes similitudes. Chacun montre un évêque apparaissant dans une niche en arc ou levant les yeux vers le ciel, tandis que des anges lui présentent une couronne céleste. L'interprétation traditionnelle, retenue par Renate Kroos et par le musée bruxellois, identifie ces personnages aux évêques de Maastricht saint Monulphe et saint Gondulph.[22]
Une autre interprétation a été développée par Aart Mekking et Fred Ahsmann. Ceux-ci identifient les personnages des panneaux A et B comme des portraits de donateurs représentant les archevêques du XIIe siècle Christian de Buch et Rainald de Dassel. Leur hypothèse s'appuie notamment sur l'absence de nimbe, sur les inscriptions associées aux personnages et sur la fonction qu'ils attribuent aux panneaux dans le programme iconographique du chœur médiéval.[23]
La disposition originelle des quatre reliquaires demeure incertaine. Kroos considère les quatre panneaux comme des éléments étroitement liés au même ensemble, tandis qu'Ahsmann estime que les panneaux C et D pourraient provenir d'anciens objets liturgiques, qui n'auraient été associés à la châsse de saint Servais que dans un second temps. Selon sa reconstitution, seuls les panneaux A et B auraient fait partie de l'ensemble principal du XIIe siècle comprenant la châsse.[24][25]
Études d'histoire de l'art
modifier

La châsse et les reliquaires bruxellois qui lui sont associés comptent parmi les œuvres majeures de l'art mosan. Ils ont été comparés à plusieurs reliquaires et autres œuvres d'orfèvrerie mosane du XIIe siècle. Parmi les principales comparaisons examinées par Kroos et d'autres historiens de l'art figurent la châsse de Charlemagne de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, la châsse de Héribert de Cologne à Cologne-Deutz, celle de Hadelin de Celles à Visé, les châsses de Domitien de Tongres et de Mengold de Huy à Huy, des œuvres de l'abbaye de Stavelot, les pignons subsistants de la châsse de Chrodoara d'Amay (sainte Ode), aujourd'hui conservés au British Museum et au Walters Art Museum, ainsi que le reliquaire du bras de Charlemagne conservé au musée du Louvre.[26]
Hermann Schnitzler, qui a étudié la châsse de manière approfondie, a distingué deux principaux intervenants, traditionnellement désignés comme le « maître de Paul » et le « maître de Pierre ». Il attribuait au premier les apôtres les plus dynamiques, notamment Paul, Barthélemy, Jean et Jacques le Majeur. Le second se caractériserait par un traitement plus linéaire des drapés, correspondant au style dit en allemand Rillenfaltenstil, caractérisé par des plis parallèles et marqués.[27][28]
Peter Lasko, Joseph Timmers et Dietrich Kötzsche ont ensuite nuancé certains aspects de l'analyse de Schnitzler. Lasko a relevé des recoupements entre les deux styles ; Timmers a distingué une troisième main, en plus des deux maîtres identifiés par Schnitzler ; Kötzsche a comparé la châsse à d'autres œuvres mosanes, en particulier celles associées à Huy et à Stavelot.[7][29]
Renate Kroos a remis en question l'utilisation du Rillenfaltenstil comme critère chronologique et a plutôt souligné la cohérence de la conception architecturale de la châsse. Elle a notamment relevé les rapports entre les doubles arcades symétriques des longs côtés et les médaillons du toit. Elle a également estimé que le vernis brun présentait une qualité particulièrement élevée et a rapproché la crête ornementale de celle des reliquaires de Huy.[30]
Ahsmann a intégré la châsse et deux des reliquaires bruxellois à une reconstitution du chœur du XIIe siècle de la basilique Saint-Servais. Selon son interprétation, ces objets participaient à un programme plus vaste, comprenant également les peintures murales et les peintures de la voûte aujourd'hui disparues. Son identification des panneaux A et B comme des portraits de mécènes contemporains conduit à attribuer aux reliquaires une fonction différente de celle retenue dans l'interprétation traditionnelle.[24]
La chronologie précise de l'œuvre, l'organisation de l'atelier, la disposition originelle des reliquaires et l'identification de certaines figures restent donc discutées. La châsse et les reliquaires associés constituent néanmoins des témoignages importants du développement de l'orfèvrerie romane dans la vallée de la Meuse et des programmes théologiques et artistiques élaborés par les grandes institutions ecclésiastiques du XIIe siècle.
Articles connexes
modifier- Trésor de la basilique Saint-Servais
- Châsse de Charlemagne (Aix-la-Chapelle)
- Châsse de saint Hadelin (nl) (Visé)
- Châsse de saint Domitien (nl) (Huy)
- Châsse de saint Mengold (nl) (Huy)
- Châsse de sainte Ode (nl) (Londres et Baltimore)
- Reliquaire du bras de Charlemagne (nl) (Paris)
- Triptyque de Stavelot (New York)
Bibliographie
modifier- (en) Fred Ahsmann, Order and Confusion: The Twelfth-Century Choir of the St. Servatius Church in Maastricht, Utrecht, Clavis Stichting Middeleeuwse Kunst, (ISBN 978-90-75616-13-2)
- (de) Renate Kroos, Der Schrein des heiligen Servatius in Maastricht und die vier zugehörigen Reliquiare in Brüssel, Munich, Zentralinstitut für Kunstgeschichte, coll. « Veröffentlichungen des Zentralinstituts für Kunstgeschichte in München » (no 7), (ISBN 3-422-00772-5)
- (nl) Anton Legner et Georges-Henri Dumont, Rijn en Maas. Kunst en Cultuur 800–1400, Cologne et Bruxelles, Musée Schnütgen et Ministères belges de la Culture française et néerlandaise, [note 1]
- (nl) J. J. M. Timmers, De kunst van het Maasland, Assen, Van Gorcum, coll. « Maaslandse Monografieën » (no 1), (ISBN 90-232-0726-2)
Notes et références
modifier- ↑ L'édition citée ici est la version néerlandaise du catalogue d'exposition, également publié en allemand et en français. Les numéros de page indiqués dans les références renvoient à cette édition.
- ↑ Kroos, 1985, p. 49-53 et 392-404.
- ↑ Ahsmann, 2017, p. 151-179.
- 1 2 Kroos 1985, p. 49-58.
- ↑ Ahsmann 2017, p. 151-160.
- ↑ Ahsmann 2017, et 127-179, p. 30-125.
- ↑ (nl) Pierre J. H. Ubachs et Ingrid M. H. Evers, Historische Encyclopedie Maastricht, Zutphen, Walburg Pers, (ISBN 90-5730-399-X), p. 375
- 1 2 Legner et Dumont 1972, p. 238-262.
- ↑ Kroos 1985, p. 104-105.
- ↑ Kroos 1985, p. 143-190.
- 1 2 Legner et Dumont 1972, p. 245-246.
- ↑ Kroos 1985, p. 191-207 et 221-237.
- ↑ Kroos 1985, p. 208-220.
- 1 2 3 (nl) J. J. M. Timmers, « De iconografische betekenis van de Maastrichtse Noodkist », dans Miscellanea Trajectensia, 1962, p. 55-66.
- 1 2 Kroos 1985, p. 221-237.
- ↑ Kroos 1985, p. 143-190 et 221-237.
- ↑ Kroos 1985, p. 352-353, 369 et 381-382.
- ↑ (nl) Régis de La Haye, « Martinus van Tongeren, een negentiende-eeuwse heilige ? », dans P. J. H. Ubachs (dir.), Magister artium. Onderwijs, kerk en kunst in Limburg, Sittard, Stichting Charles Beltjens, 1992, p. 221-231, (ISBN 90-72459-16-4).
- ↑ (de) Annemarie Stauffer, Die mittelalterlichen Textilien von St. Servatius in Maastricht, Riggisberg, Abegg-Stiftung, 1991, p. 18-21 et 47-71, (ISBN 3-905014-03-3).
- ↑ Timmers 1962, p. 61-63.
- ↑ Legner et Dumont 1972, p. 247-248.
- ↑ Ahsmann 2017, p. 167-174.
- ↑ Kroos 1985, p. 392-395.
- ↑ Ahsmann 2017, p. 167-173.
- 1 2 Ahsmann 2017, p. 151-179.
- ↑ Kroos 1985, p. 400-404.
- ↑ Kroos 1985, p. 93-104.
- ↑ (nl) A. M. Koldeweij et P. M. L. van Vlijmen, Schatkamers uit het Zuiden, Rijksmuseum Het Catharijneconvent, Utrecht, 1985, p. 93-97.
- ↑ Kroos 1985, p. 105-108.
- ↑ Timmers 1971, p. 320-330.
- ↑ Kroos 1985, p. 109-120.