Chasse aux vers de terre

La chasse aux vers de terre désigne l'ensemble des pratiques visant à capturer des lombrics vivants à la surface ou dans les couches superficielles du sol. Elle est principalement employée pour obtenir des appâts destinés à la pêche à la ligne [1], mais constitue également une activité pédagogique [2], un objet d'étude en biologie des sols [3], et une discipline sportive organisée dans plusieurs pays [4].

Personnes attirant les vers de terre en frottant un pieu en bois avec une pièce de métal.

Les méthodes de capture des vers de terre reposent sur deux principes : la fouille mécanique du sol ou la stimulation comportementale des vers par l'eau, les vibrations ou des substances irritantes, qui les incitent à remonter spontanément en surface [5].

Contextes d'utilisation

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L'usage le plus répandu de la chasse aux vers de terre est la constitution d'un stock d'appâts vivants pour la pêche à la ligne. Les vers présentent l'avantage d'être acceptés par une grande variété d'espèces de poissons (de la truite au saumon, en passant par la perche, l'anguille, la carpe ou le barbeau) et de conserver leurs mouvements sur l'hameçon, ce qui renforce leur attractivité [6],[7].

En dehors de la pêche, des vers sont prélevés dans le cadre de protocoles de suivi écologique, où leur densité et leur diversité spécifique servent d'indicateurs de la qualité des sols agricoles ou naturels. La pratique s'inscrit par ailleurs dans des contextes éducatifs et sportifs [8],[9].

Espèces concernées

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Vers de terre

La classification écophysiologique des lombrics, établie par Marcel Bouché (1972), distingue trois groupes fonctionnels selon leur position dans le profil de sol : les épigés, de petite taille, qui vivent dans la litière organique de surface et se nourrissent de matière végétale en décomposition ; les endogés, de taille intermédiaire, qui occupent des galeries horizontales et ingèrent de la terre ; et les anéciques, de grande taille, qui creusent des galeries verticales pouvant atteindre un mètre de profondeur et sortent périodiquement en surface [10].

La chasse aux vers de terre cible en premier lieu les anéciques, dont les sorties nocturnes et la taille importante les rendent à la fois visibles et utilisables comme appâts. L'espèce la plus fréquemment capturée est Lumbricus terrestris (lombric commun), dont la taille adulte varie de 13 à 25 cm pour un poids de 1 à 8 g, et qui creuse des galeries jusqu'à 2 mètres de profondeur [11]. Aporrectodea longa (le ver à tête noire), également anécique, est aussi recherché dans certaines régions [12],[13].

Parmi les épigés, Dendrobaena veneta (synonyme : Eisenia hortensis) constitue une exception notable : bien que vivant dans des milieux humides et riches en matière organique, cette espèce est spécifiquement capturée ou élevée pour la pêche en raison de sa robustesse et de sa résistance sur l'hameçon. Les endogés, de petite taille et rarement présents en surface, ne sont pas visés par la chasse [13].

Groupe Espèces typiques Habitat Intérêt pour la chasse
Anéciques Lumbricus terrestris, Aporrectodea longa Galeries verticales profondes ; sorties nocturnes Principal groupe ciblé : grande taille, présence régulière en surface
Épigés (certains) Dendrobaena veneta Milieux humides, litière, sous débris Capturé ou élevé pour la pêche (résistance sur l'hameçon)
Endogés Aporrectodea caliginosa, Aporrectodea rosea Galeries horizontales superficielles Non ciblés : petite taille, absence de remontée spontanée

Biologie et comportement

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Spécimen de lombric commun


Le lombric commun pratique une respiration exclusivement cutanée : il ne peut tolérer ni la dessiccation ni l'asphyxie par engorgement d'eau. Lors de fortes pluies, la saturation des galeries en eau oblige les individus à remonter en surface pour respirer [14]. Ce comportement constitue le fondement de plusieurs techniques de capture.

Les vers anéciques sont également sensibles aux vibrations du sol. Des travaux de Kenneth Catania (université Vanderbilt, 2008) ont établi que les remontées déclenchées par vibrations résultent d'un comportement anti-prédateur : les lombrics confondent ces stimuli avec les vibrations produites par une taupe fouissant ses galeries et cherchent à fuir vers la surface [4].

Les anéciques présentent par ailleurs un phototactisme négatif marqué : actifs principalement la nuit, ils remontent en surface pour collecter des débris organiques tout en maintenant leur extrémité postérieure à l'entrée du terrier, ce qui leur permet de se rétracter rapidement en cas de danger [14]. En période estivale, le lombric peut entrer en diapause dans les couches profondes du sol, réduisant les possibilités de capture [11].

Techniques de capture

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Fouille manuelle

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La méthode la plus ancienne consiste à retourner la terre à l'aide d'une bêche ou d'une fourche à bêcher, puis à ramasser les individus mis à nu. Son efficacité est accrue après des précipitations ou dans des sols à forte teneur en humidité. Une variante consiste à arroser abondamment une parcelle et à attendre la remontée des vers avant de les collecter [15].

Stimulation par vibrations (worm charming)

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Désignée sous les appellations worm charming, worm grunting ou worm fiddling selon les régions, cette technique consiste à produire des vibrations dans le sol (en enfonçant un pieu et en le frottant avec une lame métallique, en tapant le sol avec les pieds, ou en jouant d'un instrument posé sur la terre) pour déclencher la remontée des vers. Elle est pratiquée de façon traditionnelle en Floride (États-Unis) et comme discipline sportive au Royaume-Uni [4],[16].

Stimulation électrique

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L'électrostimulation consiste à faire circuler un courant de faible intensité dans le sol au moyen de deux électrodes, provoquant la remontée immédiate des lombrics. Utilisée principalement à des fins scientifiques pour les inventaires faunistiques, elle est réglementée ou interdite dans plusieurs pays en raison de son impact sur l'ensemble de la mésofaune du sol [8],[17].

Application de solutions irritantes

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L'application d'une solution diluée de moutarde (à 0,2 % d'isothiocyanate d'allyle) irrite les récepteurs cutanés des vers et les pousse à remonter. Cette méthode fait partie du protocole TSBF (Tropical Soil Biology and Fertility), référence internationale pour l'échantillonnage standardisé des lombriciens. Elle est peu invasive et ne laisse pas de résidu toxique durable dans le sol [8],[18],[19].

Capture nocturne

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Par nuit humide, les vers anéciques sortent partiellement de leurs galeries pour se nourrir. L'utilisation d'une lampe à lumière rouge (moins perturbante pour leurs photorécepteurs) permet de les repérer et de les saisir avant qu'ils ne se rétractent. Les turricules (tortillons de terre rejetés en surface) signalent les zones les plus actives [6].

Technique Outils Efficacité Impact environnemental
Fouille manuelle Bêche, fourche Modérée Faible (perturbation locale)
Vibrations (worm charming) Pieu, lame, instruments Élevée Faible
Électrostimulation Électrodes, générateur Très élevée Modéré (mésofaune non cible)
Solution de moutarde (TSBF) Arrosoir, solution 0,2 % Modérée Très faible
Capture nocturne Lampe à lumière rouge Modérée Nulle

Compétitions dans le monde

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Plusieurs compétitions de chasse aux vers de terre sont organisées à l'échelle internationale. Le principe général consiste à capturer, sur une parcelle délimitée et en un temps fixé, le plus grand nombre possible de vers vivants, sans creuser le sol ni employer de substances chimiques [20].

Compétition de chasse aux vers, Angleterre, 1980.

Royaume-Uni : World Worm Charming Championships (Willaston, Cheshire)

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Organisé depuis 1980 à l'école primaire de Willaston (Cheshire), ce championnat est reconnu par le Guinness World Records comme le plus ancien au monde. Chaque équipe dispose d'une parcelle de 3 × 3 mètres et de 30 minutes pour attirer les vers par vibrations uniquement ; tout liquide, produit chimique ou outil de fouille est interdit. Le record absolu a été établi le 27 juin 2009 par Sophie Smith, alors âgée de dix ans, avec 567 vers collectés, surpassant le précédent record de 511 établi en 1980 par Tom Shufflebotham [20],[21].

Royaume-Uni : Blackawton International Festival of Wormcharming (Devon)

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Fondé en 1984 à Blackawton (Devon), ce festival annuel se tient chaque année le dimanche du week-end de mai férié. Les équipes de trois participants disposent de 15 minutes de compétition effective, précédées de 5 minutes de préparation. Seules les vibrations sont autorisées ; aucun liquide ni produit chimique n'est admis. Le record local de 149 vers date de 1986 [22].

États-Unis : Sopchoppy Worm Grunting Festival (Floride)

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Organisé chaque printemps à Sopchoppy (Floride), ce festival perpétue une tradition régionale de collecte de vers par worm grunting, autrefois pratiquée à des fins commerciales par des familles locales. Un concours de collecte y est organisé, accompagné d'activités culturelles [4].

Usage pédagogique et scientifique

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Comptage de vers de terre en Angleterre

La chasse aux vers de terre est utilisée comme support d'enseignement en biologie, en particulier dans les cycles primaire et secondaire. Elle permet d'aborder de façon concrète la biodiversité du sol, le cycle des matières organiques et le rôle des invertébrés dans les processus pédologiques [2].

Sur le plan scientifique, des protocoles standardisés de collecte (notamment la méthode TSBF (solution de moutarde diluée) et l'extraction manuelle par quadrat) permettent d'estimer la densité et la richesse spécifique des communautés de lombriciens, indicateurs reconnus de la qualité des sols et des effets des pratiques agricoles [8].

Impact environnemental

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Pratiquée de façon occasionnelle, la chasse aux vers de terre n'affecte pas significativement les populations locales, qui se reconstituent à partir des individus demeurés dans les galeries profondes et des cocons en cours d'incubation [14]. En revanche, une collecte intensive ou l'emploi de substances chimiques à doses excessives peut perturber l'ensemble de la mésofaune du sol, notamment les espèces non ciblées [8].

Des travaux de recherche ont montré que le déclin des populations de lombriciens dans les agrosystèmes est principalement attribuable à l'usage de pesticides et aux pratiques de labour intensif, et non à la collecte occasionnelle [9]. Dans plusieurs pays, la collecte commerciale à grande échelle de vers sauvages est encadrée par des réglementations relatives à la protection de la faune sauvage.

Notes et références

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  1. Peche-Assistant.fr, « Pêche au Ver de Terre : Guide Complet Techniques et Montages », sur peche-assistant.fr, (consulté le )
  2. 1 2 Karine Racapé, « La chasse aux vers de terre », sur ecole-sacre-coeur-lorient.com
  3. « Observatoire Participatif des Vers de Terre - Observer la biodiversité - portail OPEN », sur www.open-sciences-participatives.org (consulté le )
  4. 1 2 3 4 (en) Kenneth C. Catania, « Worm Grunting, Fiddling, and Charming—Humans Unknowingly Mimic a Predator to Harvest Bait », PLOS ONE, vol. 3, no 10, , e3472 (ISSN 1932-6203, PMID 18852902, PMCID 2566961, DOI 10.1371/journal.pone.0003472, lire en ligne, consulté le )
  5. Marcel Sire, Les élevages des petits animaux. Leurs enseignements, P. Lechevalier, , p. 78
  6. 1 2 Olivier Lalouf, « Le ramassage et la conservation des vers de terre pour pêcher », sur Peche.com (consulté le )
  7. julien, « L'universel ver de terre - Peche et Poissons | Carnassiers, carpe, truite, mer, coup… Toute l’actu de la pêche », sur Pêche & Poissons, (consulté le )
  8. 1 2 3 4 5 Jaswinder Singh, Sharanpreet Singh et Adarsh Pal Vig, « Extraction of earthworm from soil by different sampling methods: a review », Environment, Development and Sustainability, vol. 18, no 6, , p. 1521–1539 (ISSN 1573-2975, DOI 10.1007/s10668-015-9703-5, lire en ligne, consulté le )
  9. 1 2 (en) Michel Bertrand, Sébastien Barot, Manuel Blouin et Joann Whalen, « Earthworm services for cropping systems. A review », Agronomy for Sustainable Development, vol. 35, no 2, , p. 553–567 (ISSN 1773-0155, DOI 10.1007/s13593-014-0269-7, lire en ligne, consulté le )
  10. « jardibiodiv - Vers de terre », sur ephytia.inrae.fr (consulté le )
  11. 1 2 Museum national d'Histoire naturelle, « Lumbricus terrestris Linnaeus, 1758 - Lombric commun, Ver de terre commun » [archive du ], sur Inventaire National du Patrimoine Naturel (consulté le )
  12. Pascal Barraillé, « Le ver de terre, un appât populaire et efficace pour les auteurs halieutiques », sur Peche.com (consulté le )
  13. 1 2 « Déterminer les vers de terre »
  14. 1 2 3 « Lombric commun, Lumbricus terrestris, Découvrez ce discret ingénieur de nos écosystèmes. »
  15. (en) Jean-Claude MOSCHETTI, « Prélèvement de lombriciens dans le cadre d'un échantillonnage de vers de terre | CNRS Images », sur images.cnrs.fr (consulté le )
  16. (en) « Ecology: Grunter gathering », Nature, vol. 455, no 7216, , p. 1011–1011 (ISSN 1476-4687, DOI 10.1038/4551011b, lire en ligne, consulté le )
  17. (en) Jaswinder Singh, Sharanpreet Singh et Adarsh Pal Vig, « Extraction of earthworm from soil by different sampling methods: a review », Environment, Development and Sustainability, vol. 18, no 6, , p. 1521–1539 (ISSN 1573-2975, DOI 10.1007/s10668-015-9703-5, lire en ligne, consulté le )
  18. (en-US) Amy Paulson Lawrence et Michael A Bowers, « A test of the ‘hot’ mustard extraction method of sampling earthworms », Soil Biology and Biochemistry, vol. 34, no 4, , p. 549–552 (ISSN 0038-0717, DOI 10.1016/S0038-0717(01)00211-5, lire en ligne [archive du ], consulté le )
  19. (en-US) Kwong-Yin Chan et Katrina Munro, « Evaluating mustard extracts for earthworm sampling », Pedobiologia, vol. 45, no 3, , p. 272–278 (ISSN 0031-4056, DOI 10.1078/0031-4056-00084, lire en ligne [archive du ], consulté le )
  20. 1 2 (en-GB) « https://www.guinnessworldrecords.com/world-records/most-worms-charmed » [archive du ], sur www.guinnessworldrecords.com (consulté le )
  21. (en-GB) « Vibrations and victories at the World Worm Charming Championships », sur Huck, (consulté le )
  22. « Blackawton International Festival of Wormcharming - origin & history », sur www.wormcharming.co.uk (consulté le )