Clédalisme

concept inventé par Salvador Dalí

Le clédalisme est un concept inventé par le peintre Salvador Dalí, inspiré par son personnage de Solange de Cléda, issue de son roman Visages cachés. Dalí en fait d'abord une pratique sexuelle orchestrée avec une précision théâtrale, complétant la trilogie amorcée par le sadisme et le masochisme, mais aussi une expérience esthétique et artistique, empreinte de frustration et de désir.

En définitive, pour Salvador Dalí, « le clédalisme est le plaisir et la souffrance sublimés dans une identification toute transcendante avec l'objet [du désir] », qu'il soit sexuel ou non. Dans cette cosmologie personnelle, le thème de l’apesanteur occupe une place symbolique majeure.

Étymologie

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Le clédalisme tire son nom de Solange de Cléda, héroïne de Visages cachés, l'unique roman de Salvador Dali, elle-même nommée d'après Léda, figure mythologique abusivement séduite par Zeus métamorphosé en cygne, et Clélia, personnage de La Chartreuse de Parme de Stendhal, jeune femme pure obligée d'aimer son amant Fabrice à distance[1].

Principes et définitions

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Un fantasme dalinien

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Pour Salvador Dalí, « la trilogie passionnelle inaugurée par le divin marquis de Sade était restée incomplète : sadisme, masochisme. Il fallait inventer le troisième terme du problème, celui de la synthèse et de la sublimation : le clédalisme[1]. » Dans Les Passions selon Dalí, le peintre explique à Louis Pauwels le fonctionnement de cette pratique[2] : pour lui, il s'agit d'abord de convaincre une quinzaine de participants à se livrer aux fantasmes sexuels du maître selon une organisation méticuleusement préparée et consignée par écrit par des « notaires ». Les participants sont choisis pour leur beauté et leur raffinement, voire leur innocence. Il faut ensuite réunir tout le monde dans un lieu propice et minutieusement préparé pour que chaque séquence soit un théâtre ou un tableau vivant. D'après Salvador Dalí : « On comprendra encore une fois que tout rapprochement entre le clédalisme et l'orgie collective serait une faute contre l'esprit. La partouze se déroule toujours dans l'anarchie gélatineuse, alors que l'érotisme dalinien obéit à une organisation rigoureuse issue de mon délire, à une orchestration et une hiérarchisation des formes, des mouvements, des couleurs »[2]. Salvador Dalí affirme par ailleurs qu'il organise des séances de clédalisme à Paris, New York ou Figueras, souvent dans de grands hôtels (comme le San Regis de New York[2]). Selon lui, il faut parfois plusieurs années pour mener à bien l'organisation pratique, son plaisir suprême étant d'annuler brutalement et au dernier moment la partie préparée depuis si longtemps[2], sans parler des moments où la situation tourne au ridicule parce qu’une position un peu compliquée fait tomber du lit l’un des participants[3].

Un « art de l'orgasme du voyeur » ?

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Pour Robin Chatelain, le clédalisme « est une jouissance de l’achoppement de la relation érotique : l’exaltation est trouvée dans la montée de l’excitation, mais s’arrête avant l’acte sexuel[4] », Dali ne cachant pas son angoisse de la pénétration et de l'impuissance (dont il se libère un peu selon lui après sa rencontre avec Gala[4]). C'est, de même, pour Catherine Millet, « le plaisir dans l’attente qui n’en finit pas, et dans la frustration[3]. » Meredith Etherington-Smith définit le clédalisme comme « l'art de l'orgasme du voyeur[5]. » Selon Catherine Millet, Dali apparaît en effet lors de ces séances comme « le Grand Masturbateur », pratiquant l'onanisme,  « ce plaisir solitaire plus doux que le miel », , pendant lequel il lui arrive même d'avoir des hallucinations[3].

Jean-Louis Ferrier, reprenant ces définitions  qu'il dépasse toutefois dans un second temps , reconnaît le clédalisme dans l'épisode de Visages cachés où Solange rejoint le lit du comte de Grandsailles pour en ressortir aussi rapidement, « plongeant son désir dans un profond désespoir, au cœur duquel les sentiments les plus contradictoires commencèrent à se livrer un combat sans merci[6]. » Pour Pierre Brunel, « le type d’amour intense et pourtant sans contact physique se trouve encore illustré par l’épisode du strip-tease inversé, où deux jeunes gens apparaissent nus l’un à l’autre sans qu’un seul mot soit prononcé et sans qu’aucune étreinte ait lieu[7] » et « où, selon Indira Césarine, le résultat final est un orgasme simultané, fait par l’expression des visages comme la seule communication entre les deux amants[8]. » Ainsi, pour Jean-Louis Ferrier, « le clédalisme, dans son achèvement, est censé accomplir la séparation du corps et de l’âme afin de permettre le fonctionnement libre de celle-ci ; il s’oppose à la vieille idée selon laquelle le corps serait le miroir de l’âme[9]. »

Une clé de compréhension de l'univers dalinien

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Pour Pierre Brunel, la définition de Meredith Etherington-Smith « trop purement sexuelle se révèle vite insuffisante », Pierre Brunel préférant la définition donnée par Salvador Dali lui-même : « Le clédalisme est le plaisir et la souffrance sublimés dans une identification toute transcendante avec l’objet[10]. » De même, pour Jean-Louis Ferrier, le clédalisme n'est pas d'abord un concept érotique « malgré un certain nombre de fantasmes auxquels [Salvador Dali] se plaît à donner une publicité tapageuse », mais une forme d’expérience esthétique et artistique, où le plaisir, la frustration et la souffrance se mêlent et sont transcendés par une très forte identification avec l’objet du désir (que ce soit une personne, une idée ou une œuvre d’art)[9]. Pour Pierre Brunel, le concept est donc pour Dali « l'une des données fondamentales de son art » et une clé pour comprendre la manière dont il invite le spectateur à ressentir ses œuvres[10].

L'apesanteur, thème clédaliste par excellence

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L'apesanteur, dont Jean-Louis Ferrier fait le thème clédaliste par excellence, est un sujet récurrent de l'univers dalinien, comme en témoigne Dalí Atomicus (en) (1948), photographie du peintre par Philippe Halsman. Leda atómica apparaît à la droite de l'image.

Pour Jean-Louis Ferrier, le clédalisme est « le point de départ d'un rêve de lévitation, d'une apesanteur » et Leda atómica (1949) « n’est pas autre chose que l’expression picturale du clédalisme qui correspond à la nature intime de l’artiste[9] », de même que le Tristan fou de 1944 ou l’Éléphant spatial de 1961[9]. Pierre Brunel reprend cette analyse : « L'état d’apesanteur qui semble devenir pour Dali celui de la jouissance esthétique, et pour lui-même et pour celui qui regarde ses tableaux, passe par l'identification[10]. »

Notes et références

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  1. 1 2 Jean-Claude Gateau, « En romancier, Salvador Dalí est aussi génial et fou qu'en peintre », Le Temps, (ISSN 1423-3967, lire en ligne, consulté le )
  2. 1 2 3 4 Dali/Pauwels, Les Passions selon Dali, éditions Denoël, 2004 (ISBN 978-2207256206)
  3. 1 2 3 Catherine Millet, Dalí et moi, extraits, art press, n° 317 (lire en ligne : https://www.artpress.com/wp-content/uploads/2014/12/1985.pdf)
  4. 1 2 Robin Chatelain, « Psychose et création : l'exemple de Salvador Dali », La clinique lacanienne, n° 15 (1), p. 149-166.
  5. (en) Meredith Etherington-Smith, Dali, a Biography, Londres, Sinclair-Stevenson, 1992, traduction française, Paris, L’Archipel, 1994, p. 273.
  6. Jean-Louis Ferrier, « Dali, Léda atomica, anatomie d’un chef-d’œuvre », Denoël-Gonthier, Médiations, n° 166, 1980
  7. Pierre Brunel, « Le secret de Salvador Dali », L’Imaginaire du secret, UGA Éditions, 1998, § 40.
  8. Indira Cesarine, « Le surréalisme, la sexualité et La Femme », juin 1992 (lire en ligne : https://indiracesarine.com/docs/Surrealisme-Sexualite-et-La-Femme-Indira-Cesarine-Columbia-University-Reid-Hall-Paris-1992.pdf).
  9. 1 2 3 4 Jean-Louis Ferrier, « Dali, Léda atomica, anatomie d’un chef-d’œuvre », Denoël-Gonthier, Médiations, n° 166, 1980, p. 33-34
  10. 1 2 3 Pierre Brunel, « Le secret de Salvador Dali », L’Imaginaire du secret, UGA Éditions, 1998, note 42.