Colonialisme toxique
Le colonialisme toxique vise à exporter des déchets dangereux des pays développés vers des pays anciennement colonisés. C'est une pratique dans la continuité d’un système colonial fondé sur l’exploitation des territoires et des populations. Ce colonialisme toxique se traduit par des essais nucléaires, ou encore l'exportation de déchets vestimentaires et électroniques.
Définition
modifierLe colonialisme toxique concerne le déversement et l'exportation des déchets toxiques des pays du Nord vers les pays du Sud marginalisés[1]. Le colonialisme toxique est une pratique héritière du colonialisme[1].
Ce terme regroupe l'exportation de déchets, comme des vêtements ou des matériaux électroniques, mais également des produits toxiques comme des déchets nucléaires[1]. Ces pratiques mettent en évidence l’externalisation des coûts environnementaux et sanitaires vers des populations historiquement dominées, dans la continuité de rapports de pouvoir coloniaux[1]. L’exportation des déchets du Nord vers le Sud est alors vue comme une manifestation du colonialisme toxique, avec les habitants et les écosystèmes qui sont encore une fois sacrifiés[1].
Historique
modifierLe terme colonialisme toxique est inventé par le militant Jim Puckett de Greenpeace en 1992[2]. Il utilise ce terme pour dénoncer le transfert de déchets dangereux vers des territoires anciennement colonisés[2]. Dans le contexte américain, il s'applique à l'utilisation des réserves amérindiennes comme sites de déversement pratiques pour les déchets toxiques[1],[2]. Les pratiques du colonialisme toxique ont commencé bien avant avec l'expansion coloniale[3]. Les pays européens ont déplacé vers leurs colonies une partie des activités les plus polluantes et dangereuses[3]. Cette externalisation des nuisances s’inscrit dans la continuité d’un système colonial fondé sur l’exploitation des territoires et des populations[3]. La gestion des pollutions a très tôt reposé sur un déplacement géographique des risques vers les espaces colonisés[3].
Le renforcement des réglementations environnementales dans les pays industrialisés et l’augmentation des coûts de traitement des déchets, incitent ces États à exporter leurs déchets vers des pays en développement[4]. C’est dans ce contexte qu'est créé la notion de « waste colonialism », proche de celle du colonialisme toxique[5]. Les pays du Sud, disposant de réglementations plus souples, deviennent des destinations privilégiées pour les déchets industriels, plastiques ou électroniques[5]. Ces déchets représentent un commerce mondial avoisinant les 6 millions de tonnes, avec chaque année entre 1,5 et 2 millions de tonnes qui transitent des pays membres de l'OCDE vers les pays en développement[4]. Certaines pratiques illustrent des formes particulièrement graves du colonialisme toxique, comme les essais nucléaires[6].
Des tentatives de régulation internationale ont lieu à la fin du XXᵉ siècle, avec la Convention de Bâle, qui vise à encadrer les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux[7]. Avec la mondialisation des échanges, les flux de déchets entre pays du Nord et du Sud se poursuivent, de manière légale ou illégale[4]. Les exportations européennes de déchets plastiques vers les États non-membres de l’OCDE seront interdites d’ici fin 2026[4].
Colonialisme toxique en Afrique
modifierLes déchets nucléaires
modifier
Entre les années 1960 et 1996 ont lieu de nombreux essais nucléaires français[6]. Dix-sept essais nucléaires sont réalisés entre 1960 et 1966[8]. Le , la France fait son premier essai nucléaire dans le désert du Sahara[9]. Cet essai a des répercussions depuis cette époque jusqu'à aujourd'hui[9]. Ces essais engendrent des conséquences sur l'environnement comme des sols vitrifiés, la contamination de l’eau et des nuages toxiques[10]. En plus des conséquences environnementales, beaucoup de dégâts humains sont relevés. En 2 026,120 6 personnes sont reconnues victimes de ces essais[10]. Ces phénomènes ont entraîné maladies, décès prématurés et traumatismes persistants, touchant à la fois les populations locales et les vétérans français qui peinent à obtenir reconnaissance[10].
Les déchets textiles
modifierLe colonialisme toxique en Afrique se manifeste également à travers l’importation massive de déchets[11]. Le marché de Kantamanto, au Ghana, est l’un des principaux lieux de réception de vêtements usagés provenant d’Europe et d’Amérique du Nord[11]. La ville d’Accra est submergée par les déchets textiles qui s’entassent sur les plages et au bord des canaux[11]. Une grande partie de ces textiles est inutilisable et finit en décharge ou brûlée, contribuant à la pollution des sols, de l’air et des cours d’eau, tout en exposant les populations locales à des substances toxiques[12]. Les Ghanéens dénoncent que près de 40 % des vêtements finissent dans les décharges ou dans la mer[13]. Ces tonnes de vêtements arrivant au Ghana, seraient selon Liz Ricketts, dues au colonialisme, qui a obligé à l'époque les populations locales à s'habiller avec des vêtements occidentaux[13]. Chaque semaine, près de 15 millions d’articles se retrouvent sur le marché de Kantamanto, où travaillent près de 30 000 personnes[13].

Les déchets électroniques
modifierPlusieurs pays africains sont devenus des destinations majeures pour les déchets électroniques (ordinateurs, téléphones, appareils électroménagers)[14]. Ces déchets contiennent des substances dangereuses et toxiques comme le plomb, le mercure ou le cadmium qui contaminent le sol, l’eau et l’air[14]. Les travailleurs et les résidents à proximité des sites de recyclage des déchets électroniques sont exposés à des substances toxiques qui peuvent provoquer des problèmes respiratoires, des lésions neurologiques et d’autres problèmes de santé comme le cancer[14]. En 2022, 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produites à l’échelle mondiale[15]. La décharge d'Agbogbloshie, au Ghana, est l'une des plus grandes et des plus connues d'Afrique[15]. D'autres décharges sont au Nigeria, au Togo, au Bénin ou en Côte d'Ivoire[15]. Ce sont des décharges où sont démontés, brûlés, désossés des déchets électriques et électroniques de toutes sortes[15]. Selon l'Organisation internationale du travail, plus de 16 millions d'enfants travaillent dans le secteur industriel, dont le traitement des déchets[15]. C'est une activité qui présente des risques pour leur santé avec des retards de développement neurologique en raison de l'exposition au plomb ou encore une diminution des capacités pulmonaires et respiratoires provoquées par l'inhalation de fumées toxiques[15].
Articles connexes
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 Les déchets du monde: envers du décor : points de vue du Sud, Syllepse, coll. « Alternatives Sud », (ISBN 979-10-399-0332-5)
- 1 2 3 (en-US) #author.fullName}, « Thistle Diary: Toxic wastes and other ethical issues - Comment from Westminster by Tam Dalyell », sur New Scientist (consulté le )
- 1 2 3 4 François Jarrige et Thomas Le Roux, La contamination du monde: une histoire des pollutions à l'âge industriel, coll. « Points Histoire$lH566 », (ISBN 978-2-7578-8639-7)
- 1 2 3 4 « La difficile régulation des exportations de déchets plastiques », sur Alternatives Economiques, (consulté le )
- 1 2 (en) Fadi Gedeon, « How Traditional Practices and Modern Solutions Can End Waste Colonialism? - Greenpeace Middle East and North Africa », sur Greenpeace Middle East and North Africa, (consulté le )
- 1 2 Coline Vigot, « Dans «Toxicité coloniale», Samia Henni dénonce la violence des essais nucléaires français dans le Sahara »
, sur Vert, (consulté le ) - ↑ (en) « United Nations Treaty Collection », sur treaties.un.org (consulté le )
- ↑ Mounir Satouri, « Les conséquences des essais nucléaires français en Algérie »
, sur Les eurodéputés Europe Écologie au Parlement européen, (consulté le ) - 1 2 Yousra Larbi Alami, « Essais nucléaires au Sahara : un poison pour les populations… et les relations Alger-Paris », sur Courrier international, (consulté le )
- 1 2 3 Margaux Otter, « Essais nucléaires français en Algérie et Polynésie : « Les autorités savaient pertinemment qu’elles exposaient les populations locales à un danger » »
, sur Le Nouvel Obs, (consulté le ) - 1 2 3 « Quand les déchets des géants du textile atterrissent dans des aires protégées du Ghana », sur Courrier international, (consulté le )
- ↑ «La fast fashion produit chez nous des montagnes de déchets», sur www.publiceye.ch (consulté le )
- 1 2 3 Reporterre, « Friperie du monde, le Ghana croule sous nos vêtements », sur Reporterre, le média de l'écologie - Indépendant et en accès libre, (consulté le )
- 1 2 3 « L’impact des déchets électroniques sur l’environnement et la santé humaine en Afrique - Right for Education », (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 « En Afrique, l'épineux problème des déchets électriques et électroniques », sur RFI, (consulté le )
