Conventum
Le Conventio Hugonis ou Conventum est un texte latin datant des environs de 1030 qui relate les démêlés entre le duc Guillaume V d'Aquitaine et le seigneur Hugues IV de Lusignan au cours des vingt années précédentes. La nature exacte de ce texte est l'objet de débats entre les spécialistes. Il a été interprété tantôt comme le compte rendu d'un accord juridique, tantôt comme un texte littéraire préfigurant la chanson de geste . Il relate les différends qui opposèrent Hugues à divers autres barons d'Aquitaine au sujet de terres et de châteaux, et le refus de Guillaume de lui venir en aide. Le texte est écrit du point de vue d'Hugues.

Transmission
modifierLe Conventum a été transmis par trois manuscrits, dont aucun n'est original.[1]
Dans deux manuscrits conservés aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France à Paris, le Conventum figure aux côtés de la Chronique d'Adémar de Chabannes. Le plus ancien, le Latin 5927, a probablement été réalisé dans les deux décennies qui ont suivi les événements relatés dans le Conventum.[2] Il s'agit probablement d'une copie du document original de l'abbaye Saint-Martial de Limoges.[1] Le Conventum occupe les pages 266 à 280[3] et compte 341 ou 342 lignes[4]. Il est de la main d'un unique copiste qui a utilisé la ligature « & » pour la combinaison de lettres « et », même lorsqu'elle apparaît au milieu d'un mot.[3]
Le second manuscrit de la BnF, le Latin 9767, date du XVe siècle. Son contenu est très similaire à celui du Latin 5927. Le Conventum se trouve aux folios 62v–66r.[5] Jules Chavanon a soutenu qu’il avait été copié directement à partir du Latin 5927.[6] Il est toutefois plus probable qu'il ait été réalisé à partir d'un exemplaire défectueux du Conventum, puisqu'une grande partie est manquante, correspondant peut-être à un folio manquant dans son modèle . Il est pour le reste presque identique au latin 5927.[5]
La troisième copie, réalisée vers la fin du XIe siècle, se trouve aux folios 89v–93r du manuscrit latin F.v.IVN3 de la Bibliothèque nationale de Russie à Saint-Pétersbourg. Il s'afit probablement d'une copie du Latin 5927.[1]
Outre les trois exemplaires connus, il existe un « fragment réécrit » du début du Conventum dans un manuscrit parisien du XVIIe siècle, aujourd’hui conservé dans la Collection Dupuy 822 à la BnF. Le copiste indique qu’il provient « d’un ancien codex », ce qui pourrait indiquer qu’un quatrième exemplaire a existé autrefois.[1]
Éditions
modifierIl existe cinq éditions publiées du Conventum . La première est celle réalisée par Jean Besly pour son Histoire des comtes de Poictou et ducs de Guyenne, publiée à Paris en 1647. La deuxième est celle de Philippe Labbe, parue à Paris en 1657, d'après le Latin 5927. Une troisième édition, basée sur les deux précédentes, a été réalisée par Martin Bouquet pour le Recueil des historiens des Gaules et de la France en 1767. Les éditions Besly et Bouquet sont fautives.[7] Une nouvelle édition basée sur le Latin 5927 a été réalisée par Jane Martindale en 1969.[8] La dernière édition, accompagnée de traductions française et anglaise, a été publiée en 1995[9].
Date et auteur
modifierLe Conventum ne comporte aucune date. Des indices internes suggèrent que les événements qu'il relate se sont déroulés sur une période de plusieurs années, peut-être jusqu'à quinze. Tous les personnages identifiables qui y sont mentionnées ont été actifs entre 1010 et 1030 environ.[10] Plus précisément, le conflit central peut être situé entre 1022 et 1028 environ. Il a débuté alors que Gislebert et Gérald Ier étaient respectivement évêques de Poitiers et de Limoges, et les deux évêques semblent être décédés en 1023. Le différend a été résolu grâce à l'intervention du comte Guillaume II d'Angoulême, décédé en mars 1028.[11] Le Conventum a probablement été composé vers 1030, puisqu'il présente le duc et Hugues comme étant encore vivants, alors que le duc mourut en 1030 et Hugues en 1032.[1]
L'auteur du Conventum est anonyme et non identifié. Il ne semble pas avoir reçu une instruction poussée et ne manifeste aucun intérêt particulier pour les affaires ecclésiastiques. Il est néanmoins fort probable qu'il s'agisse d'un clerc, probablement un moine, originaire de la région où se déroule le récit.[12] Il est probable que seul un clerc, à cette époque et en ce lieu, aurait pu faire preuve d'une connaissance d'Augustin d'Hippone, Isidore de Séville et Jérôme, comme le fait l'auteur du Conventum .[13][13] Painter suppose qu'il était moine à Notre-Dame de Lusignan (de).[12] La qualité de son latin empêche de l'identifier à Ademar, dont la Chronique est transmise aux côtés du Conventum dans deux manuscrits.[14] L'auteur a probablement travaillé à Angoulême.[1]
Langue et genre
modifierLa langue du Conventum est un latin rudimentaire, fortement influencé par les langues romanes vernaculaires.[12] Bien que certaines particularités du texte conservé puissent être dues aux scribes, l'influence vernaculaire sur l'orthographe et le manque total de cohérence dans l'orthographe des noms propres sont probablement d'origine.[15] L'orthographe des noms est représentative de l'usage parlé dans la région, avec, par exemple, la forme Ioszfreddus (Geoffroy) préférée à Goszfreddus (Godfrey). [16]
Le Conventum ne ressemble à aucun autre texte de la France du XIe siècle et son genre a fait l'objet de débats. Il ne porte aucun titre dans aucun des manuscrits.[17] La forme complète du titre que lui a donné Labbe est Conventio inter Willelmum ducem Aquitaniae et Hugonem chiliarchum, révisée par Martindale en Conventum inter Guillelmum comitem Aquitanorum et Hugonem chiliarchum.[18] L'explicite du texte indique, en majuscules, FINIUNT CONVENTI INTER COMITEM ET UGONEM, ce qui a amené Jean Besly à l'intituler Conventum inter comitem et Ugonem.[19] Le simple titre conventionnel, Conventum, implique qu'il s'agit d'un protocole d'accord formel entre Guillaume et Hugues.[17] Dans son édition, Martindale l'a qualifié de « seul exemple subsistant du début du XIe siècle d'un accord écrit entre un homme et son seigneur ».[20] Il s'apparente à la convenientia formelle, mais ne peut être classé comme telle.[21] Il lui manque les éléments formels et d'authentification des chartes, et il est beaucoup plus long qu'une convenientia typique.[17] Les termes conventum et convenientia apparaissent toutefois dans le texte.[22][21]
Georges Beech écarte l’hypothèse selon laquelle le Conventum serait un ouvrage historiographique, au motif qu'il ne comporte aucune date et a fréquemment recours au discours direct. Plus de 40% du texte est en effet constitué de discours direct, ce qui est tout à fait inhabituel dans les écrits historiques de cette période. Le Conventum ne s’apparente pas non plus à l'hagiographie. Sur le plan stylistique, il se rapproche de la Vulgate.[23]
Récit
modifierGuillaume est présenté comme le « comte des Aquitains ». Il n'est jamais appelé « duc », titre sous lequel il est généralement connu aujourd'hui. Hugues se voit attribuer le titre ou surnom inhabituel de « chiliarque » (chiliarcum ), signifiant « chef d'un millier d'hommes », ce qu'Alfred Richard a interprété comme indiquant qu'il était le commandant en chef du comte.[18]
Guillaume promit à Hugues qu'à la mort du vicomte Boso, il lui cèderait le fief de ce dernier (« donne l'honor de Boso à Hugues en commande »). À la mort de Savaric, vicomte de Thouars, qui avait occupé des terres que Hugues tenait de Guillaume, ce dernier promit de les lui restituer, mais les donna secrètement au frère de Savaric, Ralph. Hugues accepta alors d'épouser la fille de Ralph en échange de terres d'une valeur égale ou supérieure, mais Guillaume le persuada de rompre cet accord. À la place, il offrit à Hugues le fief et la veuve de Joscelin de Parthenay. Finalement, Hugues ne reçut rien et entra en conflit ouvert avec Ralph, subissant de lourdes pertes.[24]
À la mort de Ralph, Hugues n'avait toujours pas récupéré ses terres usurpées, que Guillaume avait confirmées au neveu de Ralph, Geoffroy. Puis, « en raison des méfaits commis par Hugues pour le compte du comte », Geoffroy reprit le différend de son oncle et incendia la forteresse de Mouzeil, capturant et mutilant plusieurs hommes d'Hugues. D'autres terres d'Hugues furent occupées et il captura à son tour 43 cavaliers de Thouars, qu'il refusa de rançonner, même pour 40 000 sous. Guillaume cependant força Hugues à lui livrer les hommes.[24]
Après la mort de son oncle Joscelin, Hugues reçut le château de Vivonne, qu'il devait détenir conjointement avec l'évêque Ysembert, mais le comte finit par s'approprier les meilleures terres. Guillaume ordonna alors à Hugues de prêter hommage à Bernard Ier de la Marche, comte de la Marche, pour le château de Civray, qui avait appartenu au père d'Hugues. Hugues vint en aide à Bernard contre le vassal de ce dernier, Aimery de Rançon, qui s'était emparé du château. Hugues subit de lourdes pertes dans cette guerre, mais finalement Guillaume « commença à construire une forteresse appelée Couhé, mais ne l'acheva pas pour Hugues ; au contraire, il négocia avec Aimery, abandonna la forteresse et ne fit rien pour aider Hugues ».[24]
Hugues soutint pourtant Guillaume contre Aimery après la prise du château de Chizé par ce dernier. Il aida Guillaume à assiéger et à prendre Malval. Finalement, Guillaume conclut un accord avec Aimery sans consulter Hugues, qui ne reçut rien en contrepartie de son aide. À la mort d'Aimery, un nouveau conflit éclata entre Hugues et le fils d'Aimery, qui portait le même nom. Les hommes du château de Civray, jugeant l'autorité d'Hugues insupportable, se rallièrent à Bernard, qui prit le parti d'Aimery contre Hugues.[24]
Avec l'aide de l'évêque Gérald, Hugues fit construire une forteresse à La Marche, mais Guillaume la fit raser. Guillaume négocia ensuite une trêve entre Bernard et Hugues et convoqua ce dernier. Alors que Hugues assistait à une assemblée à Blaye entre Guillaume et le comte Sanche, et alors que la trêve était toujours en vigueur, Bernard attaqua Confolens, où il causa plus de 50 000 sous de dégâts et assiégea l'épouse d'Hugues avant de se retirer.[24]
Hugues s'empara ensuite du château de Gençay, qu'il accepta de reconstruire et de défendre pour le compte du comte Foulques. Lorsque celui-ci réclama la forteresse, Hugues « y entreposa toutes les provisions nécessaires et se prépara à la défendre contre tous », mais finit par accepter de la céder à Guillaume en échange d'un autre fief, à condition que Gençay ne soit pas donné à Aimery. Finalement, Hugues ne reçut rien du comte et « rompit donc son serment envers le comte, tout en épargnant la ville et la personne du comte, aux yeux de tous ».[24]
Cela déclencha une guerre entre Guillaume et Hugues. De nombreux fiefs appartenant aux hommes d'Hugues furent saisis, et Hugues s'empara du château de Chizé, qu'il revendiquait comme un droit héréditaire. Guillaume proposa alors à Hugues l'ancien fief de son oncle. Tous les différends antérieurs furent abandonnés et Hugues rendit Chizé. Le fils de Guillaume était également partie prenante à cet accord, qui fut mis en application.[24]
Le Conventum se termine par les mots « Ceci est la fin des accords entre le comte et Hugues ».[24]
Valeur historique
modifierLe Conventum s'appuie sur des personnages et des lieux historiques, et se situe dans une période bien définie. Sur les dix-huit personnes citées dans le texte, seize sont des figures historiques identifiables. Toutes ont vécu entre 1010 et 1030 environ.[10] Le Conventum présente une cohérence et une plausibilité qui, selon Jane Martindale, « justifient sa valeur générale pour l'historien ».[25] Cependant, les événements historiques mentionnés dans le Conventum — George Beech en recense treize — ne sont rapportés dans aucune autre source.[26]
Le Conventum est écrit du point de vue d'Hugues.[20] Malgré ce parti pris inhérent, Sidney Painter interprête le texte d'une manière très défavorable à Hugues, qu'il dépeint comme avide de terres et de châteaux, agressif et pratiquant une guerre « féroce et impitoyable », tandis que le duc Guillaume fait obstacle à ses ambitions.[27]
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 Beech 2002, p. 40.
- ↑ Martindale 1969, p. 529–530.
- 1 2 Martindale 1969, p. 538–539.
- ↑ Beech 2002, p. 39: 341; Beech, Chauvin et Pon 1995, p. 7: 342.
- 1 2 Martindale 1969, p. 539–540.
- ↑ Martindale 1969, p. 530.
- ↑ Martindale 1969, p. 540–541.
- ↑ Martindale 1969, p. 541–548.
- ↑ Beech, Chauvin et Pon 1995, p. 123–138 (Latin), 139–147 (French), 147–154 (English).
- 1 2 Beech 2002, p. 40–41.
- ↑ Martindale 1969, p. 530–531.
- 1 2 3 Martindale 1969, p. 531–532.
- 1 2 Beech 2002, p. 41.
- ↑ Martindale 1969, p. 529.
- ↑ Martindale 1969, p. 539.
- ↑ Martindale 1969, p. 539 n3.
- 1 2 3 Beech 2002, p. 41–42.
- 1 2 Martindale 1969, p. 528.
- ↑ Beech, Chauvin et Pon 1995, p. 20.
- 1 2 Martindale 1969, p. 533.
- 1 2 Kosto 2001, p. 21–22.
- ↑ Martindale 1969, p. 528 n1.
- ↑ Beech 2002, p. 42–43.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 Reynolds, Martindale et Hyams 1988.
- ↑ Martindale 1969, p. 531.
- ↑ Beech 2002, p. 42.
- ↑ Painter 1957, p. 30–32.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- Bernard S. Bachrach, Fulk Nerra, the Neo-Roman Consul, 987–1040, University of California Press,
- Dominique Barthélemy, « Du nouveau sur le Conventum Hugonis? », Bibliothèque de l'École des chartes, vol. 153, no 2, , p. 483–495 (DOI 10.3406/bec.1995.450788, lire en ligne).

- George T. Beech, Yves Chauvin et Georges Pon, Le Conventum (vers 1030): Un précurseur aquitain des premières épopées, Geneva, Librairie Droz, .

- George T. Beech, « The Lord/Dependant (Vassal) Relationship: A Case Study from Aquitaine ca. 1030 », Journal of Medieval History, vol. 24, , p. 1–30 (DOI 10.1016/S0304-4181(97)00019-5)
- George T. Beech, Latin Culture in the Eleventh Century: Proceedings of the Third International Conference on Medieval Latin Studies Cambridge, 9–12 September 1998, vol. 1, Turnhout, Brepols, coll. « Publications of the Journal of Medieval Latin », , 39–56 p. (ISBN 978-2-503-51255-6, DOI 10.1484/M.PJML-EB.3.2814), « Narrative Structures and Techniques in the Conventum of Aquitaine ca. 1030 ».

- Adam J. Kosto, Making Agreements in Medieval Catalonia: Power, Order, and the Written Word, 1000–1200, Cambridge University Press, .

- Jane Martindale, « Conventum inter Guillelmum Aquitanorum comes et Hugonem Chiliarch », The English Historical Review, vol. 84, no 332, , p. 528–548 (DOI 10.1093/ehr/LXXXIV.CCCXXXII.528, JSTOR 562483).

- Jane Martindale, « Review of Beech, Chauvin et Pon 1995 », The English Historical Review, vol. 112, no 446, , p. 428–429 (DOI 10.1093/ehr/CXII.446.428, JSTOR 578192)
- (en) Sidney Painter, « The Lords of Lusignan in the Eleventh and Twelfth Centuries », Speculum, vol. 32, no 1, , p. 27–47 (DOI 10.2307/2849244, JSTOR 2849244, S2CID 161153870, lire en ligne).

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