Corps-sans-organes

concept philosophique
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Le corps-sans-organes (abrégé en CsO par les auteurs) n'est pas définit comme étant un concept ou une notion mais comme une pratique ou un ensemble de pratiques[1].

«Le CsO, c’est l’œuf. [...] L’œuf désigne toujours cette réalité intensive, non pas indifférenciée, mais où les choses, les organes, se distinguent uniquement par des gradients, des migrations, des zones de voisinage.» Mille Plateaux, VI.

Développé par les philosophes français Gilles Deleuze et Félix Guattari dans leurs œuvres communes : L'Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980). Deleuze en parle dès 1969 dans Logique du sens, et ajoute un chapitre sur le sujet dans son livre Proust et les signes (1964) un an après la rédaction de L'Anti-Œdipe[2]. Et continue d'en faire mention un an après la rédaction de Mille Plateaux dans son ouvrage consacré à Francis Bacon, Logique de la sensation (1981).

L'expression de « corps sans organes » est empruntée au poète français Antonin Artaud, notamment dans sa performance radiophonique Pour en finir avec le jugement de dieu, et donne une consistance conceptuelle à ce terme dans ses cahiers rédigés à l'hôpital psychiatrique durant l'Occupation. Sa théorie du « théâtre de la cruauté » peut être interprétée comme un théâtre du corps sans organes[2].

Le modèle biologique auquel se réfèrent Deleuze et Guattari pour parler du corps sans organes est celui de l’œuf[2]. C'est le modèle d'un corps avant sa représentation organique[3], un corps dont les organes se transforment au gré des intensités qui le traversent[1].

Le poète, qui se dit « insurgé du corps », oppose ce qu'il appelle parfois le corps « atomique » au corps anatomique, le corps-tombeau qui enferme les hommes ; il s'agit donc pour lui de « faire danser l'anatomie humaine », le corps sans organes étant un corps-acte qui participe ainsi d'une recréation de l'homme, ce qu'il nomme « l'Homme incréé ».

Mille Plateaux

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Dans Mille Plateaux, un chapitre entier est consacré au CsO. Celui-ci est défini non pas comme un concept ou une notion qui servirait de catégorie interprétative, mais comme une pratique ou un ensemble de pratiques servant à expérimenter des usages du corps qui ne sont pas normés par les institutions médicales (psychanalyse, anatomie, médecine, etc[1].)

Le CsO est un corps qui ne se définit plus à partir de ses organes mais par les intensités qui le traversent. L'idée est de redéfinir l'organe non pas à partir de sa fonction mais de l'usage que l'on en fait, si bien que les organes peuvent se confondre avec d'autres, dès lors qu'ils sont utilisés de la même manière. Le corps est ainsi pris dans un devenir sans fin qui lutte contre trois niveaux d'enfermement du corps dans des normes sociales : l'organisme, la signifiance et la subjectivation[1].

Le CsO est donc présenté comme un programme à la fois politique et biologique, qui vise à désorganiser le corps, à ce qu'un sujet puisse s'inventer un corps anarchique et immanent, c'est-à-dire non pas vider le corps de ses organes, mais d'en multiplier les usages de manière à dérégler l'organisme, en s'élevant contre toute organisation des organes qui leur attribue une fonction fixe[4]. « Le CsO ne s'oppose pas aux organes [...] il s'oppose à l'organisme, à l'organisation organique des organes[1]. » L'organisme étant défini non pas comme le tout du corps biologique mais comme « une sédimentation qui lui impose des formes, des fonctions, des liaisons, des organisations dominantes et hiérarchisées, des transcendances organisées pour en extraire un travail utile[1] », autrement dit une forme imposée au corps par les institutions médicales, institutions qui interprètent et attribuent du sens à ce que fait le corps, et imposent des subjectivités qui correspondent aux interprétations dominantes des corps, et par là visent à empêcher tout usage qui n'y correspondrait pas.

La portée politique du CsO se fait en affirmant un droit à un corps non normé, et avec un soutien aux corps considérés comme dépravés en regard de cette norme, autrement dit tous les corps qui ne correspondent pas aux normes des institutions médicales (drogués, anorexiques, masochistes, schizophrènes, déviants, malades, suicidaire, dément, etc.) sans nier les impasses dans lesquels ceux-ci peuvent être pris (cancer, totalitarisme, fascisme)[1], et dont le principal écueil serait celui du CsO vide, un usage trop violent des moyens d'autodestruction qui se confondrait avec une pulsion de mort[4].

Logique de la sensation

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L'année suivante, dans le chapitre consacré à l'hystérie de son ouvrage sur le peintre Francis Bacon, Gilles Deleuze reprend le corps sans organes qu'il définit comme « [un corps] qui s'oppose moins aux organes qu'à cette organisation des organes qu'on appelle l'organisme. C'est un corps intense, intensif. [...] Le corps n'a donc pas d'organes mais des seuils ou des niveaux[3]. » Dans la mesure où l'organe naît de la rencontre entre un corps et une sensation, il ne dure que le temps qu'une force et une sensation traverse le corps, les organes peuvent donc apparaître et disparaître. Le corps sans organes n'est pas pensé comme étant vide d'organes mais comme ayant des organes indéterminés et comme ayant des organes déterminés de manière temporaire et provisoire[3]. Ainsi « ce qui est bouche à tel niveau devient anus à tel autre niveau, ou au même niveau sous l'action d'autres forces[3]. »

Selon Deleuze, le travail figuratif de Bacon vise à peindre le corps sans organes, l'ensemble des intensités affectives qui le traversent, des forces émotionnelles qui agissent sur lui et le défigurent ou le désorganisent, sans avoir recours à une exactitude anatomique[3]. L'intensité d'une sensation ou d'un affect est toujours en excès par rapport à l'organisme et relève d'une énergie vitale[3]. Le concept de Figure, dans la philosophie esthétique de Deleuze, s'oppose à celui de corps, elle est le corps sans organes en peinture, qui échappe à toute forme et limite organique[2]. Cette désorganisation que connaît le corps lorsqu'il rencontre des forces et que peint Bacon, Deleuze l'appelle « hystérique » car on retrouve dans les photos de Charcot les mêmes caractères qui animent les corps de Bacon[3].

L'objectif de la peinture de Bacon est, selon Deleuze, de peindre non pas des corps mais des forces, il reprend cette idée aux études phénoménologiques sur Cézanne et cherche à développer cette idée dans une perspective vitaliste[2]. C'est pourquoi la peinture du Bacon est dite cruelle, non pas tant par l'horreur de ce qu'il montre, mais parce qu'au sens où Artaud parle d'un théâtre de la cruauté, elle peint l'action des forces sur le corps. Pour Deleuze la peinture de Bacon « découvre la réalité matérielle du corps » en la libérant de sa représentation organique[3].

Critique de Descartes et de la phénoménologie

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La notion de corps sans organes chez Deleuze est pensée contre deux théories du corps en philosophie : celle du cogito cartésien[4], et celle du corps vécu de la phénoménologie[3].

À partir du Festin Nu de Burroughs, Deleuze développe l'hypothèse d'organes transitoires, qui apparaissent et disparaissent dans la mesure où le corps ne préexiste pas à la sensation qu'on en a, pour autant Deleuze ne fait pas du CsO un équivalent du corps vécu de phénoménologie dans la mesure où il ne peut pas être intentionnel[4]. Ainsi le CsO s'oppose à toute forme de rationalité du corps, comme à toute forme de conscience réflexive de type cartésien, il devient une nouvelle forme de conscience non réflexive qui n'objectifie jamais le monde, il est la conscience du corps en tant qu'il éprouve des sensations et des intensités[4].

Clarification du concept CsO

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Pour comprendre le CsO il est important de saisir la définition deleuzienne du désir. Dans L'Anti-Œdipe (1972), Deleuze et Guattari remettent en cause explicitement la conception psychanalytique du désir. Ce qui constitue le thème central de l'Anti-Œdipe, c'est que, pour Deleuze et Guattari, le désir n'est pas une scène de théâtre, mais une usine qui produit sans cesse, qui crée des agencements, qui est cause de déterritorialisation et de reterritorialisation, des agencements machiniques de choses, des machines désirantes. Le désir compris comme usine nous permet dès lors de concevoir les machines désirantes. Car dans la nature et dans tout corps il n'y a que des agencements machiniques, une multiplicité de machines, machine désirante, mais aussi machine-organe, machine-énergie, et des couples, accouplements de machines. Deleuze unit l'homme et la nature au travers d'un processus couplant les machines : « L'homme et la nature produisent l'un dans l'autre »— paradigme de la coextensivité du corps et de la nature, corps intensif, corps immanent traversé de seuils, de niveaux, de vecteurs, de gradients d'intensité.

Le CsO est une production du désir, il s'oppose à l'organisme que nous font les machines désirantes. Le corps souffre de ne pas avoir d'autre organisation, ou pas d'organisation du tout... Le CsO est un corps sans image (« avant » la représentation organique), une anti-production, mais il est inévitable parce qu'il nous pénètre sans cesse, et sans cesse nous le pénétrons. Le CsO est un programme, une expérimentation et non un fantasme. Produit comme un tout à côté de parties auxquelles il s'ajoute, le CsO s'oppose à l'organisme. Car c'est par le corps, et par les organes, que le désir passe et non par l'organisme.

Dans Francis Bacon : logique de la sensation (1981), Deleuze explique que « le corps sans organes se définit donc par un organe indéterminé, tandis que l’organisme se définit par des organes déterminés. » « Au lieu d’une bouche et d’un anus qui risquent tous deux de se détraquer, pourquoi n’aurait-on pas un seul orifice polyvalent pour l’alimentation et la défécation ? On pourrait murer la bouche et le nez combler l’estomac et creuser un trou d’aération directement dans les poumons — ce qui aurait dû être fait dès l’origine.[5] »

Il y a de multiples possibilités du CsO selon les désirs, les êtres... Citons comme exemple le corps hypocondriaque, dont les organes se détruisent, ou le corps schizophrène, qui mène la lutte contre ses propres organes. Si Deleuze aime à prendre l'exemple du schizophrène, en citant notamment l'œuvre d'Antonin Artaud, il signale que le CsO peut aussi être « gaieté, extase, danse... » mais l'expérimentation n'est pas anodine, elle peut entraîner la mort. Il faut, par conséquent, être prudent même si l'expérimentation du CsO est une question de vie ou de mort. Car pour Deleuze il ne faut pas, comme le prétend la psychanalyse, retrouver notre « moi » mais aller au-delà. Deleuze dit, dans son Abécédaire, qu'« on ne délire pas sur papa-maman, on délire le monde ». Aussi précise-t-il dans Mille plateaux : « Remplacer l'anamnèse par l'oubli, l'interprétation par l'expérimentation. » Deleuze s'oppose à l'idée du désir perçu comme manque ou fantasme.

Pour Deleuze, le grand livre sur le CsO est l'Éthique de Baruch Spinoza : les attributs, les substances, les intensités ignorent l'opposition de l'un et du multiple puisqu'il y a multiplicité de fusions, d'abouchemenents, de glissements : « Le corps n'est plus qu'un ensemble de clapets, sas, écluses, bols ou vases communicants[6] »

Le CsO est comme un œuf sur lequel, et dans lequel, des intensités circulent, intensités qu'il produit et distribue dans un espace intensif, inétendu.

Références

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux - Capitalisme et schizophrénie 2, Les éditions de Minuit, , 647 p. (ISBN 9782707303073), p. 185-204
  2. 1 2 3 4 5 Kuniishi Uno, « II. Les chemins du corps sans organes », dans Agencer les multiplicités avec Deleuze, Hermann, , 31–40 p. (ISBN 978-2-7056-9577-4, lire en ligne)
  3. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Gilles Deleuze, « L'hystérie », dans Francis Bacon Logique de la sensation, Paris, Seuil, , 159 p. (ISBN 978-2-02-050014-2), p. 47-56
  4. 1 2 3 4 5 « QU’EST-CE QU’UN CORPS SANS ORGANES ? », sur journals.openedition.org (DOI 10.4000/philosophique.838, consulté le )
  5. ↑ William Burroughs, Le Festin nu
  6. ↑ Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, p. 189

Voir aussi

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Bibliographie

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  • Gilles Deleuze, Proust et les signes, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », (1re éd. 1964), 224 p. (ISBN 2130478581)
  • Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », , 392 p. (ISBN 2707301523)
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, L'Anti-Œdipe : Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », , 494 p. (ISBN 2-7073-0067-5)
  • Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux : Capitalisme et schizophrénie 2, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Critique », , 645 p. (ISBN 2-7073-0307-0)
  • Gilles Deleuze, « Le corps sans organes et la figure de Bacon », dans Francis Bacon. Logique de la sensation, Paris, Seuil, coll. « L'ordre philosophique », (1re éd. 1981) (EAN 9782020500142), p. 47-52.
  • Arnaud Villani, « Corps sans organes », dans Robert Sasso (dir.) et Arnaud Villani (dir.), Le Vocabulaire de Gilles Deleuze, Nice, Centre de Recherches en Histoire des Idées, coll. « Les Cahiers de Noesis » (no 3), , p. 62-66.
  • Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, coll. « Champs », (1re éd. 1995), 187 p. (ISBN 2-08-081343-9)
  • Évelyne Grossman, Le corps de l'informe, textes réunis et présentés par Évelyne Grossman, Textuel, no 42, Paris 7 - Denis Diderot - revue de l'UFR, 2002, 224 p.
  • Florence Andoka, « Machine désirante et subjectivité dans 'L'Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari », Philosophique, Annales littéraires de l'Université de Franche-Comté, vol. 15,‎ , p. 85-94 (lire en ligne, consulté le ).
  • Serge Agnessan, Corps sans organes, Éditions Poètes de brousse, Montréal, 2022, 82 p.

Articles connexes

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