Coût de transaction

(Redirigé depuis Coûts de transaction)

L'expression coût de transaction désigne l'ensemble des coûts nécessaires à la réalisation d'une transaction, lorsque celle-ci se déroule sur un marché. En économie et en sciences de gestion, le terme de transaction fait référence à une opération commerciale, c'est-à-dire à l'exécution d'un contrat entre un vendeur et un acheteur. Mais la notion de coût de transaction peut être utilisée dans d'autres domaines, telle que les sciences politiques[1].

Cette notion est au cœur de la théorie des coûts de transaction qui pose comme principe que toute transaction économique sur un marché engendre des coûts inévitables liés à sa réalisation. Il s'agit du point central du courant de l'institutionnalisme porté par Oliver Williamson[2].

Ce courant a connu une importante notoriété lorsqu'Olivier Williamson reçoit, avec Elinor Ostrom, le prix dit Nobel d'économie le « pour leurs travaux sur la gouvernance économique »[3].

Les coûts de transaction constituent, avec les coûts de production, l'un des enjeux les plus importants dans la gestion des entreprises.

Intuition et exemples

modifier

Les coûts de transaction peuvent survenir en amont ou à l'issue de la transaction. On peut dresser une typologie des principaux coûts de transaction.

Exemples de coûts ex ante (survenant avant la réalisation de la transaction) :

  • coût de recherche de partenaires : prospection, participation à un salon...
  • coût de collecte d'informations : enquête sur la fiabilité d'un partenaire, prise en compte d'éléments techniques devant figurer dans le cahier des charges, analyse des obligations réglementaires...
  • coût à la signature du contrat : rédaction, frais d'avocats, enregistrement...

Exemples de coûts ex post (à l'issue de l'exécution du contrat) :

  • frais de transaction : commission de change, frais bancaires...
  • coût de contrôle : vérification de conformité du produit ou du service, respect des délais...
  • coûts d'ajustement : modification de délais de livraison...

Ces coûts s'ajoutent de manière directe ou indirecte, voire parfois de façon invisible, au prix de l'objet de la transaction. Ces coûts sont liés au fonctionnement-même du marché, vendeur et acheteur devant réaliser des opérations pour pouvoir mener la transaction à son terme.

Définition

modifier

Un coût de transaction est un coût lié à un échange économique, plus précisément à une transaction sur le marché[4]. Ce coût n'est pas pris en compte dans le cadre de la concurrence pure et parfaite. Il peut être direct (commission de bourse) ou indirect (coût de prospection, temps et effort passés à la négociation et à la vérification de la transaction...). On peut le définir de manière générique comme l'ensemble des coûts engendrés par la coordination entre les agents économiques ainsi que les coûts qui limitent la coordination entre les agents, tels que le coût lié à l'incertitude qui impose à l'agent de s'informer avant de réaliser une transaction économique.

Coûts de transaction en sciences économiques

modifier

Émergence de la notion

modifier

L'idée de coûts de transaction remonte aux années 30 : elle est introduite dès 1931 par John Rogers Commons et utilisée par l'économiste Ronald Coase dans son article The Nature of the Firm (1937)[5].

L'idée qu'un système de prix puisse engendrer un coût pour assurer son propre maintien a été évoquée pour la première fois par Ronald Coase, dans son article The Nature of the Firm (1937). Il explique que : « Lorsque l’on souhaite opérer une transaction sur un marché, il est nécessaire de rechercher son ou ses contractants, de leur apporter certaines informations nécessaires et de poser les conditions du contrat, de conduire les négociations instaurant ainsi un véritable marché, de conclure le contrat, de mettre en place une structure de contrôle des prestations respectives des obligations des parties, etc. »[6].

L'ensemble des coûts induits par ces actions forment les coûts de transaction. Carl J. Dahlman[7] les regroupe en trois catégories :

  1. « coûts de recherche et d’information » : prospection, comparaison du rapport qualité/prix des différentes prestations proposées, étude de marché, etc. ;
  2. « coûts de négociation et de décision » : rédaction et conclusion d'un contrat, etc. ;
  3. « coûts de surveillance et d’exécution » : contrôle de la qualité de la prestation, vérification de la livraison, etc.

Selon Coase, ce concept permet d'expliquer pourquoi toutes les transactions ne sont pas des transactions de marché, et, par là-même, l'existence d'entreprises ou firmes, qui peuvent efficacement limiter ces coûts en imposant la coopération entre les employés.

La paternité de l'expression « coût de transaction » revient à Joseph Kenneth Arrow[8].

Apports de Ronald Coase

modifier

L’apport décisif de Coase est d’avoir montré que l’utilisation du mécanisme des prix n’est pas gratuite et qu’elle engendre elle‑même des coûts d’organisation. Dans The Nature of the Firm (1937), il souligne que « le coût le plus évident de l’“organisation” de la production au moyen du mécanisme des prix est celui de la découverte des prix pertinents ». Ce coût informationnel peut être réduit par l’existence d’intermédiaires spécialisés (agences d’information, courtiers, plateformes), mais non supprimé. Steven N. S. Cheung reprend et discute ce passage dans son article « The Contractual Nature of the Firm », en rappelant que Coase précise en note que l’hypothèse selon laquelle tous les individus connaîtraient tous les prix pertinents est manifestement irréaliste.

Dans l’article de Coase, le problème central n’est pas tant l’incertitude au sens de Knight que la difficulté d’identifier et d’utiliser les « prix pertinents » dans un monde réel. La situation limite dans laquelle tous les prix seraient pleinement pertinents et les coûts de transaction négligeables correspond à un univers de producteurs et d’acheteurs indépendants, bien informés sur la valeur et les coûts des biens échangés. Cheung illustre cette situation en reprenant l’exemple de la « manufacture d’épingles » d’Adam Smith : si tous les coûts de transaction étaient nuls, l’acheteur d’une épingle effectuerait un paiement séparé à chacun des nombreux contributeurs à sa production. Dans ce cas, la coordination pourrait se faire entièrement par le marché et l’entreprise comme structure hiérarchique deviendrait superflue ; c’est précisément parce que ces coûts de transaction existent que la firme émerge comme une forme alternative d’organisation de la production.

Vers la théorie des coûts de transaction

modifier

Voir l'article détaillé

Oliver Williamson formalise, dans les années 70, une nouvelle approche des organisations économiques en s'appuyant sur ces coûts : il bâtit ainsi la théorie des coûts de transaction.

Cas particuliers de la loi de Coase à l'ère d'internet

modifier

Dans Wikinomics, Don Tapscott et Anthony D. Williams proposent de relire la « loi de Coase » à la lumière de la baisse massive des coûts de transaction permise par Internet. Du temps de Coase, l’existence de coûts de recherche d’information, de négociation et de coordination justifiait la formation d’entreprises intégrées, maîtrisant une grande partie du cycle de vie des produits. Avec la généralisation des réseaux numériques, ces coûts sont fortement réduits : il devient plus facile de coordonner des acteurs externes, de recourir à l’open source ou à des formes de production distribuée. Tapscott et Williams en concluent qu’« aujourd’hui, les entreprises doivent réduire leur périmètre jusqu’au point où les coûts de réalisation interne n’excèdent plus les coûts de recours à l’extérieur » (paraphrase d’une idée récurrente dans Wikinomics). Cette intuition se vérifie notamment dans le cas des logiciels libres et, plus généralement, dans le mouvement d’externalisation et de sous‑traitance d’un grand nombre de fonctions auparavant internalisées dans les firmes.

Interprétation économique

modifier

Un coût de transaction peut être interprété comme l’écart entre un « prix essentiel » — c’est-à-dire le prix théorique qu'aurait un produit ou un service dans un cadre parfaitement transparent et sans aucune « friction » — et le prix effectivement constaté sur le marché. Cet écart reflète l’ensemble des coûts nécessaires à l’organisation des échanges : recherche d’information, négociation, rédaction et contrôle des contrats, coordination des acteurs...

Dans cette perspective, plus un bien ou un service est techniquement complexe, plus les opérations de mesure, de vérification et de coordination qu’il requiert sont importantes, ce qui tend à accroître les coûts de transaction. À l’inverse, un système productif reposant sur des technologies simples ou « low-tech » se caractérise généralement par des coûts de transaction plus faibles, sans que cela implique nécessairement un moindre niveau de bien-être ou de richesse. On peut toutefois faire remarquer que le développement d'internet a permis, d'un autre côté, de baisser les coûts de transaction liés à la recherche d'information.

Comme le souligne Steven N. S. Cheung, dans un monde sans coûts de mesure ni de tarification des performances, les organisations productives (comme les entreprises) perdraient leur raison d’être (c'est-à-dire qu'elles deviendraient inutiles) et la valeur des productions collectives (social outputs) serait maximale[9]. Dès lors, les coûts d’organisation, c'est-à-dire les coûts de fonctionnement d'une organisation telles que des entreprises, des marchés ou des institutions, peuvent être interprétés comme des coûts de transaction : ils traduisent l’écart entre un idéal théorique de coordination (sans friction) et la réalité des arrangements économiques.

Ainsi, la « valeur ajoutée » issue d'une organisation productive peut être envisagée comme une approximation de ces coûts de transaction, dans la mesure où elle incorpore les dépenses nécessaires à la coordination des activités. Plus largement, ces coûts renvoient aussi à des dimensions institutionnelles et sociales — telles que les formes de propriété, les modes de coopération ou les préférences pour certains types d’organisation — qui structurent et parfois alourdissent les modalités concrètes de l’échange économique.

Interprétation sociologique

modifier

D’un point de vue sociologique, les coûts de transaction ne relèvent pas seulement de contraintes informationnelles ou purement contractuelles au sens de Coase et Williamson : ils peuvent également s'interpréter comme un ensemble d’attachements sociaux et psychiques, voire à une adhésion souvent quasi fétichiste aux formes instituées de coopération (l’entreprise, l’organisation hiérarchique) et à la propriété privée exclusive.

Les modes de consommation contemporains, orientés vers le confort, rigidifient les possibles institutionnels (c'est-à-dire notre capacité à envisager d'autres formes d'organisation politique et économique) et alourdissent les coûts de coordination. Dans la lignée des analyses du fétichisme de la marchandise et du fétichisme juridique chez Karl Marx[10], ces attachements peuvent être interprétés comme des formes de réification : des rapports sociaux historiquement déterminés se présentent comme des choses naturelles, rendant plus coûteuse toute tentative de transformation des structures d’échange et de propriété.

Applications à d'autres domaines

modifier

Coûts de transaction en sciences politique

modifier

La théorie des coûts de transaction à la science politique en analysant les démocraties représentatives comme des systèmes de délégation et de contrats imparfaits. La théorie de l'agence permet d’interpréter la représentation politique comme une relation principal–agent : les citoyens‑électeurs (le principal) délèguent du pouvoir à des représentants élus (les agents), chargés de défendre leurs intérêts. Mais contrôler l’action de ces représentants, vérifier s’ils respectent leurs promesses électorales ou le « mandat » implicite qui leur est confié à travers les élections et les référendums, exige pour les électeurs un investissement considérable en temps, information et organisation, ce qui constitue un coût de transaction politique élevé.

Cette analyse, en termes de coûts de transaction, peut être étendue au « marché politique » où partis et acteurs collectifs négocient des coalitions, des compromis programmatiques et des accords de gouvernement. Les « biens » échangés dans ce contexte (soutiens, portefeuilles ministériels, programmes de politique publique, concessions symboliques) sont difficilement quantifiables, et les engagements pris sont souvent incomplets ou non vérifiables juridiquement, ce qui rend leur formalisation contractuelle très imparfaite. Il en résulte des coûts élevés de négociation, de surveillance et de révision des accords, qui expliquent en partie l’instabilité des coalitions, les décalages entre promesses et politiques effectives, ainsi que le recours à des institutions et procédures (règles électorales, discipline partisane, votes de confiance) destinées à réduire ces coûts de transaction politiques.

Notes et références

modifier
  1. Stefan Kotte: Politische Transaktionskosten in der Demokratie. Verlag Peter Lang 2004, (ISBN 978-3-631-53141-9) (en allemand).
  2. (en) Óliver Williamson, « Outsourcing: Transaction Cost Economics and Supply Chain Management », Journal of Supply Chain Management,
  3. Sveriges Riksbank Prize in Economic Sciences in Memory of Alfred Nobel 2009
  4. Jean-Yves Capul, Dictionnaire d'économie et de sciences sociales, Hatier, , 575 p. (ISBN 978-2-218-92676-1), p. 103
  5. Coase, R.H. (1937), The Nature of the Firm. Economica, 4: 386-405. https://doi.org/10.1111/j.1468-0335.1937.tb00002.x
  6. Coase R., L’entreprise, le marché et le droit, éd. d'Organisation, 2005, p. 23.
  7. Dahlman C. J., « The Problem of Externality », The Journal of Law and Economics, vol. 22, n ̊ 1, avril 1979, p. 148 cité par Coase R., op. cit. p. 23.
  8. Arrow K. (1969), "Classificatory Notes on the Production and Transmission of Technological Knowledge", American Economic Review. Papers and Proceedings, 59 (2): 29-35.
  9. Steven N. S. Cheung, « Economic Organization and Transaction Costs », in The New Palgrave: A Dictionary of Economics, éd. J. Eatwell, M. Milgate, P. Newman, Londres, Macmillan, 1987, page 56.
  10. Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx, le marxisme comme théorie critique. Syllepse, Paris, 2006

Voir aussi

modifier