Cérémonies d'agɔ
Les cérémonies d'agɔ sont un ensemble de rites funéraires des Goun de Porto-Novo, au Bénin, qui consistent à traiter les « restes » du défunt (ses effets personnels, puis des tessons de poteries représentant son souffle) pour les éloigner du monde des vivants. Le mot agɔ désigne à la fois ces rites et les morts considérés comme des restes actifs et dangereux.
Contexte
modifierPorto-Novo est une ancienne cité-royaume fondée vers 1730 par des lignages adja et aladanu ; elle est le creuset de la culture gun, qui regroupe environ les deux tiers de sa population, à laquelle se sont ajoutés des Yoruba[1]. L'anthropologue Marie-Josée Jamous a observé ces rites en 1967-1968, principalement dans un quartier gun, celui du lignage Dravonu, réputé avoir transmis les coutumes funéraires adja et chargé des funérailles royales[1].
Les funérailles comprennent deux temps : les premières funérailles, d'ordre familial, et les secondes funérailles, collectives, qui mobilisent tout le lignage. La principale officiante des cérémonies est la tanyinon, « mère des tantes paternelles » et prêtresse de l'ancêtre fondateur[1].
Selon Gabriel Kiti, ces rites ne sont pas identiques dans toute la banlieue de Porto-Novo : ils sont surtout complets dans la région d'Adjara et présentent de légères différences chez les Alladanou et les Goun des régions de Tori et de Séto, selon les familles[2].
Agɔ vivɛ, aux premières funérailles
modifierLe troisième jour, tôt le matin, a lieu l'agɔ vivɛ. Des parents brûlent, dans un coin de la palmeraie hors de la ville, la natte sur laquelle le défunt dormait, les vêtements dans lesquels il est mort et les ustensiles de sa vie quotidienne, ensemble que Jamous appelle son « enveloppe ». Au retour, un « enfant de fille » (ñõnuvi) aplanit la tombe avec une tige de palmier, les parents y jettent du sable en souhaitant que le mort s'éloigne, et des chants funéraires sont récités (neuf pour un homme, sept pour une femme). Jamous interprète ce rite comme une expulsion qui écarte provisoirement le danger représenté par le mort[1].
Le lendemain, des jeunes gens purifient la maison avec des feuilles de palmier et de l'eau où ont macéré des feuilles liturgiques, en criant pour que le mort sorte et laisse la place au vodun. Une formule rituelle proclame que « agɔ est sorti, le vodun est rentré »[1].
Agɔ aux secondes funérailles
modifierLes secondes funérailles se déroulent en saison sèche, après la récolte de l'igname, et concernent tous les morts de la période. Elles comptent quatre séquences : l'ayisun (traitement des crânes), le ciɔ wiwo (« attraper les morts »), lagɔ proprement dit, et lasẽyidota (installation du nom du mort dans le sanctuaire de l'ancêtre fondateur). Chez les Dravonu observés, elles avaient lieu tous les deux ou trois ans, alors qu'elles étaient autrefois annuelles ; les familles royales les célèbrent environ tous les dix ans[1],[3].
Le ciɔ wiwo et la place d'agɔ
modifierLes parents capturent d'abord le souffle de chaque mort à un carrefour, en l'appelant par son nom, puis le ramènent dans une natte vers une petite place proche du sanctuaire, appelée « place d'agɔ ». Chaque famille y apporte ensuite un pot (agozẽ) représentant le souffle du défunt ; la tanyinon le brise, et les tessons sont rassemblés en trois tas (hommes, femmes, morts dont on a oublié le nom), au-dessus desquels un abri est dressé. Pendant huit jours, on y dépose des offrandes et des libations. Le huitième soir, un jeune porc, appelé « porc pour disperser agɔ », est sacrifié et son sang versé sur les tas ; la tanyinon ouvre alors les « cassures » pour renvoyer les souffles[1].
Le cortège et le feu d'agɔ
modifierAu petit jour, les tessons sont enveloppés dans des nattes, avec les « bagages » des morts (vêtements de cérémonie, ustensiles). Un cortège se forme : trois porteurs de drapeaux rouge, blanc et noir, puis les porteurs des paquets (enfants de filles ou veuves selon les familles), ceux des bagages, la tanyinon et enfin le lignage, au son de tam-tams de dérision et de chants d'adieu, des hommes brandissant des coutelas. Après un arrêt au marché, le cortège gagne un lieu de la brousse, l'agɔto, où tout est jeté dans un feu. Seuls les « enfants de fille » peuvent s'emparer d'objets des morts. À la fin, l'assistance se purifie dans la lagune[1].
Interprétation
modifierJamous oppose le feu d'agɔ des premières funérailles, rite d'expulsion et de rupture, à celui des secondes funérailles, rite sacrificiel qui marque l'aboutissement de la transformation des morts en ancêtres encore anonymes, les kuvitɔ. Elle note que les informateurs expliquent la présence d'hommes armés par la volonté d'écarter les parents qui voudraient s'emparer des affaires des morts, mais juge l'explication insuffisante : selon elle, la menace s'adresse aussi aux morts, qu'il s'agit de chasser du monde des vivants[1].
Variantes
modifierJamous signale que, chez les Fon, il n'existe pas de rite d'ayisun mais un rite semblable au ciɔ wiwo, appelé ci do hù (« embarquer le mort »), que l'on nomme aussi agɔ à Porto-Novo. Elle note aussi que Kiti décrit, dans la banlieue de Porto-Novo, des rites similaires avec des différences, notamment des balayures de toutes les maisons brûlées avec les offrandes de la famille[1].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 Marie-Josée Jamous, « Fixer le nom de l'ancêtre (Porto-Novo, Bénin) », Systèmes de pensée en Afrique noire, no 13, , p. 121-157 (DOI 10.4000/span.1390, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Gabriel Kiti, « Rites funéraires des Goun (Dahomey) », Anthropos, vol. 32, nos 3-4, , p. 419-434 (lire en ligne, consulté le )
- ↑ https://theses.hal.science/tel-02504874v1/file/PADONOU_Assomption_2019_ED519_INC.pdf