Denys l'Aréopagite
Denys l'Aréopagite (en grec moderne : Διονύσιος ο Αρεοπαγίτης) est un Athénien dont le nom est mentionné au verset 34 du chapitre 17 du livre des Actes des Apôtres. Il a été confondu avec le Pseudo-Denys l'Aréopagite, un auteur du VIe siècle.
La conversion de Denys
modifierAu chapitre 17 des Actes des Apôtres, Paul se trouve à Athènes, où il prononce le discours de l'Aréopage. Selon Actes 17:34, c'est à la suite de ce discours que Denys se convertit au christianisme[1].
« Quelques hommes cependant s'attachèrent à lui et embrassèrent la foi. Denys l'Aréopagite fut du nombre. Il y eut aussi une femme nommée Damaris, et d'autres avec eux. »
D'après Eusèbe de Césarée, Denys devient ensuite le premier évêque d'Athènes[2].
Attributions pseudépigraphiques
modifierDenys l’Aréopagite est surtout connu pour s’être vu attribuer des traités mystiques (le Corpus Dionysiacum) qui, selon le consensus académique dominant depuis la fin du XIXᵉ siècle, auraient été rédigés au Vᵉ ou au VIᵉ siècle[3],[4]. Ce consensus s’appuie principalement sur la démonstration, formulée indépendamment par Hugo Koch et Joseph Stiglmayr en 1895, d’une dépendance textuelle et conceptuelle à l’égard de Proclus (mort en 485), ainsi que sur l’absence de citations antérieures clairement identifiées et sur la présence de traits jugés anachroniques (liturgie, christologie, sacramentaire).
Toutefois, cette datation et cette attribution pseudépigraphique ne font pas l’unanimité. Plusieurs savants, parmi lesquels le théologien roumain Dumitru Stăniloae et, plus récemment, Evangelos Nikitopoulos et Craig Truglia, contestent ce consensus[5]. Ils arguent que certains passages de Grégoire de Nazianze et de Jérôme, ainsi que des parallèles lexicaux avec la tradition alexandrine (Pantène, Clément, Origène), indiqueraient une connaissance du corpus dès le IVᵉ siècle, voire une composition antérieure au IIIᵉ siècle. Selon ces auteurs, c’est Proclus qui dépendrait de Denys, et non l’inverse. Ces positions demeurent minoritaires et font l’objet de débats vifs.
Quelle que soit la solution retenue quant à l’identité réelle de l’auteur, l’attribution des écrits à Denys l’Aréopagite (le converti de Paul mentionné en Ac 17,34) n’est pas indifférente. Choisir ce nom permettait de situer l’œuvre dans un courant à la fois philosophique et chrétien, et de la présenter comme l’expression d’un enseignement apostolique[6]. En outre, la théologie apophatique développée par l'auteur résonnait avec la référence de la catéchèse paulinienne « au dieu inconnu ».
La collection des ouvrages du pseudo-Denys fut offerte à Louis le Pieux par l'empereur Michel le bègue en 827. Traduits une première fois en latin par Hilduin entre 827 et 835, ces ouvrages furent traduits une deuxième fois par Jean Scot Érigène vers 860. Cette dernière version resta la référence jusqu'à la fin du XIIe siècle. Ces textes mystiques imprégnés de néoplatonisme marquèrent l'époque. Ils influencèrent Jean Scot Érigène qui s'appuya sur leur autorité pour promouvoir ses idées[7].
L'identification au premier évêque de Paris
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Denys l'Aréopagite, le converti de Paul, est considéré comme le premier évêque d'Athènes. À partir du IXe siècle, les Parisiens l'ont aussi identifié à leur premier évêque, Denis de Paris martyrisé au troisième siècle sous le règne de l'empereur Dèce. Hilduin (775-840), abbé de Saint-Denis popularisa cette idée dans sa Vita.
Alain de Libera évoque cette « légende extravagante » comme relevant d'un transfert symbolique du « centre des études » d'Athènes à Paris. Il s'agit d'une translation de la même manière qu'un lieu peut devenir un nouveau sanctuaire grâce à une translation de reliques. Dans un contexte intellectuel où la filiation de la pensée chrétienne à la philosophie grecque était largement valorisée, que Paris soit reconnu comme un siège épiscopal fondé par un philosophe de l'Aréopage athénien a pour enjeu de savoir où se trouve la capitale de la philosophie.
L'ancienne Lutèce s'affirmait ainsi être devenue à la pensée chrétienne ce qu'Athènes était au monde antique. Cette revendication pour la capitale du roi Charles le Chauve était plus largement répandue dans l'Europe carolingienne. Quelques années plus tard, Notker de Lippu (950-1022) l'abbé de Saint-Gall développa ainsi le thème de la transitio studiorum, tandis que d'autres traditions allemandes relataient la « translation des reliques de saint Denys » à Ratisbonne[8].
L'identification de l'auteur des traités de mystique au converti de Paul fut contestée à partir du XVe siècle en même temps que la légende le liant au premier évêque de Paris. Il y eut un procès entre le chapitre de Notre-Dame de Paris et les moines de l'abbaye Saint-Denis. Le parlement de Paris a tranché : la tête de l'Aréopagite se trouve à l'abbaye de Saint-Denis et celle du Corinthien, à Notre-Dame de Paris.
Au XVIe siècle, deux humanistes allemands, Johannes Aventinus (1477-1534) et Albert Krantz (1448-1517), affirment que le corps de l'Aréopagite se trouve dans l'église Saint-Emmeran de Ratisbonne. Jean Doc, grand prieur de l'abbaye rédige alors une Vita, passio, sepultura Christi martyris aeropagitae dionysii sociorumque, éditée en 1549. Des critiques contre cette affirmation ont commencé au temps des derniers Valois pour s'arrêter pendant le règne d'Henri IV.
Un moine de Saint-Denis, Jacques Doublet, va écrire en 1625 pour désigner les adversaires de la thèse de l'Aréopagite évêque de Paris et réfuter leur thèse. Dans son ouvrage sur les conciles des Gaules, Jacques Sirmond (1559-1651) a relancé la critique en 1629. En 1636, François du Bosquet, encore jeune magistrat avant d'être évêque, a publié Ecclesiae gallicanae historiarum liber primus (lire en ligne) et demandé aux prélats de nettoyer les erreurs. Dans la chronologie jointe, contenant ce qui est admis et les rectifications qu'il a faites, il a noté l'envoi de Denis avec six évêques en Gaule en , Ursin, Pothin, Nicaise, Gatien, Taurin et Paul. Il cite aussi Denis en avec Trophime, Saturnin, Julien, Austremoine et Paul cités par Grégoire de Tours. Il a affuté les arguments en 1636 à partir de la seconde passion latine de saint Denis. Un moine de Saint-Denis, Germain Millet, répond dans Vindicata ecclesiae galicanae de suo Aeropagita dyoniso gloria. Les controversistes se réfèrent dans leurs critiques aux travaux de Nicolas Le Fèvre qui pourtant n'a écrit qu'une brève ébauche (schediama) critique sur Denis, publiée dans ses Opuscula parues en 1618. Un jésuite, Lansselius, répond à ceux qui doutent de la mission de l'Aréopagite en Gaule dans sa Disputatio apologetica, en tête des Opera omnia de l'Aréopagite[9].
Pour Tillemont (1637-1698), trois Denys doivent être distingués : Denys le converti de Paul et premier évêque d'Athènes ayant vécu au Ier siècle, Denys de Paris, ayant vécu au IIIe, et enfin, le Pseudo-Denys l'Aréopagite auteur des traités de mystique, ayant probablement vécu au tournant des Ve et VIe siècles.
Dans le Martyrologe romain, Denys l'Aréopagite, premier évêque d'Athènes est fêté le , tandis que le premier évêque de Paris et le Pseudo-Denys l'Aréopagite sont fêtés ensemble le .
Références
modifier- ↑ "Dionysius The Areopagite". Encyclopedia Britannica.
- ↑ Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III: iv.
- ↑ (de) Hugo Koch, « XXVI. Proklus als Quelle des Pseudo - Dionysius Areopagita in der Lehre vom Bösen », Philologus, vol. 54, nos 1-4, , p. 442–458 (ISSN 2196-7008 et 0031-7985, DOI 10.1524/phil.1895.54.14.442, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (de) Joseph Stiglmayr, « Der Neuplatoniker Proklos als Vorlage des sog. Dionysius Areopagita in der Lehre vom Übel », Historisches Jahrbuch, München, Herder, vol. 16, , p. 253-273 et 721-748 (ISSN 0018-2621, lire en ligne)
- ↑ (ro) Pr. Dumitru Stăniloae, « Introduction », dans Sfântul Dionisie Areopagitul: Opere complete și Scoliile Sfântului Maxim Mărturisitorul, Bucarest, Paideia, , 288 p. (ISBN 973-9131-66-2, lire en ligne), p. 7-13
- ↑ Ysabel De Andia (dir.) (préf. Maurice de Gandillac), Denys l'Aréopagite : tradition et métamorphoses, Paris, Vrin, coll. « Histoire de la philosophie », , 352 p. (ISBN 978-2-7116-1903-0).
- ↑ Émile Bréhier, La Philosophie du Moyen-Âge, Les Échos du Maquis, (lire en ligne)
- ↑ Alain de Libera, La philosophie médiévale, Paris, PUF, coll. « Quadrige », (ISBN 978-2-13-054319-0)
- ↑ Jean-Marie Le Gall, Le Mythe de Saint Denis : Entre renaissance et révolution, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », , 536 p. (ISBN 978-2-87673-461-6, lire en ligne), p. 237
Annexes
modifierArticles connexes
modifierBibliographie
modifierTraductions
modifier- Œuvres de saint Denys l'Aréopagite (trad. du grec par l'Abbé Georges Darboy), Paris, éd. Sagnier et Bray, , 522 p. (BNF 30324287) (Wikisource)
- Traité des Noms divins (trad. M. de Gandillac), éd. Aubier, .
- Les Noms divins, La Théologie mystique, trad. Ysabel de Andia (Sources chrétiennes 578-579), éd. Cerf, 2016 (ISBN 978-2-204-10465-4 et 978-2-204-10790-7).
- (grc) La Hiérarchie céleste (trad. du grec ancien par Maurice de Gandillac), Paris, éd. Cerf, , 416 p. (BNF 32016180)
- Thomas d'Aquin (trad. S. Pronovost), Commentaire de saint Thomas d'Aquin sur « Les Noms Divins » de Denys le Mystique, .
- (fr + la) Dominique Poirel (directeur), Hugonis de Sancto Victore Super ierarchiam Dionisii, Turnhout, Brepols, coll. « Continuatio mediaevalis / Corpus Christianorum » (no 178), , 748 p. (ISBN 978-2-503-04781-2).
Études
modifier- Ysabel de Andia, « L’hymnologie des noms divins et le silence devant l’Ineffable chez Denys l’Aréopagite », Revue des sciences religieuses, vol. 95, nos 1-2, , p. 139-159. (lire en ligne)
- Henri-François Delaborde, « Le procès du chef de saint Denis en 1410 », dans Mémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, t. 11, (lire en ligne), p. 297-409
Liens externes
modifier- Ressource relative aux beaux-arts :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :