Dominique (roman)
Dominique est un roman psychologique romantique, partiellement autobiographique, d'Eugène Fromentin (1820-1876), publié en 1862 dans la Revue des Deux Mondes puis en volume en 1863, dédicacé à la romancière française George Sand (1804-1876).
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Composition
modifierLe narrateur principal, anonyme, de passage dans la région de Villeneuve, en villégiature d'automne, chez un ami médecin récemment installé, croise à la chasse un homme solitaire, M. Dominique. Par « dette de politesse », celui-ci l'invite dans son domaine, lui fait connaître son exploitation. L'année suivante, ou plus tard, le narrateur reçoit les confidences du maître du domaine, ses productions littéraires d'autrefois sous pseudonyme, d'abord de poète, puis de publiciste (en réforme politique). Surtout Dominique lui explique son parcours de vie, sentimental, spirituel, de « petit sauvageon » à « propriétaire terrien », et donc les rencontres remarquables qui l'ont éduqué.
L'enfance se déroule au château des Trembles, ou maison des Trembles, commune de Villeneuve, dans une campagne en bord de mer. Les années de collège se déroulent à Ormesson, petite ville assimilable à La Rochelle. Les années d'études se font à Paris. Avant trente ans, l'adulte est de retour au pays, quelque part dans les Charentes (Sud-Ouest de la France), Angoumois, Aunis ou Saintonge, peu importe.
Le récit-cadre se déroule alors que M. Dominique de Bray a dépassé la quarantaine, et vit dans son exploitation des Trembles, entouré de son épouse (sans prénom) et de leurs deux enfants, Clémence et Jean. La première visite, improvisée, se fait juste après la rencontre du « campagnard chasseur » à pied, lors de la fête des vendanges, « bruyantes bacchanales » : cornemuses, biniou, bourrée.
L'action se déroulerait ainsi dans les années 1820/1830-1860.
Déroulement
modifierLes personnages masculins sont Dominique, Olivier, Augustin, l'oncle, et accessoirement le comte Alfred de Nièvres, André et le père Jacques. Les personnages féminins sont Madeleine, Julie et accessoirement Mme Ceyssac, sœur du père de Dominique.
Dominique de Bray, très vite orphelin, grandit chez lui, entouré des domestiques et des enfants du village. À dix ans, c'est un « enfant sauvage, inculte, en pleine ignorance » que sa tante, Mme Ceyssac, finit par prendre en charge et confie à un précepteur, Augustin. Ce jeune maître d’étude du collége d’Ormesson, de 24 ans, le fait étudier sérieusement, efficacement, sans le brider dans ses divertissements et ses expériences de vie et de travaux à la campagne. Quand, après quatre années, il le juge apte à briller, il le fait entrer au collège/lycée d'Ormesson, en « seconde », et monte lui-même à Paris.
Dominique de Bray y rencontre un autre déraciné, Olivier d'Orsel, arrivé de Paris, s'ennuyant au milieu de « toute une rangée de fils de boutiquiers aux mains sales », logeant chez M. d'Orsel, un oncle vivant avec ses deux filles, Madeleine (18 ans) et Julie (14 ou 15 ans). Dominique fréquente donc cette famille également éclatée, découvrant un substitut de père, un presque frère, deux quasi-sœurs, et lentement de nouvelles émotions, qu'il n'ose pas confier à Olivier : « étourderie de conscience », « double vie de fièvre du cœur, de fièvre d'esprit ». Augustin continue à correspondre avec Dominique par lettres, approuve son niveau de scolarité, mais s'inquiète de tendances narcissiques. La chapitre VI s'achève par ce qui semble une demande en mariage par un certain inconnu, comte Alfred de Nièvres : « Madeleine est perdue, et je l’aime ! »
Le mariage effectué, le couple installé en région parisienne, Madeleine ayant échangé son prénom pour le nom de Madame de Nièvres, Augustin assure une liaison épistolaire d'informations croisées entre Madeleine et Dominique. Ensuite, le baccalauréat obtenu, après trois années d'Ormesson, les deux garçons partent étudier à Paris, et éventuellement rencontrer le couple de Nièvres.
Olivier semble s'épanouir à Paris avec les femmes. Dominique s'étourdit dans les études en bibliothèque, et dans l'écriture. Les rencontres entre Dominique et Madeleine demeurent tout autant espacées, intenses et frustrantes. Dominique trie sa production littéraire, publie, sous pseudonyme, des poèmes, puis avec plus de succès d'estime des projets de réforme politique. Après quelques scènes extrêmes, autant fantasmées que réelles, (loge de théâtre, course équestre, embrassade), Madeleine exige le départ définitif de Dominique.
Après une dizaine d'années, on retrouve M. Dominique de Bray, maître du domaine des Trembles, réenraciné.
Personnages
modifierM. Dominique de Bray, adulte, marié, responsable, chef d'exploitation agricole, maire, est au centre du récit. « C’est un aimable homme, ajouta le docteur, seulement un peu sauvage, excellent, simple et discret, qui se répand beaucoup en services, peu en paroles » (chap. 1). « Il aimait à se confondre avec la multitude des inconnus, qu’il appelait les quantités négatives » (chap. 1), même s'il ne partageait « ni leurs mœurs, ni leurs goûts, ni aucun de leurs préjugés ». Une amitié se met lentement en place, outre « sa réserve ordinaire ». Et le narrateur devient l'invité d'automne du château des Trembles.
Olivier
modifierOlivier d'Orsel, également de retour au pays, est nettement plus distant du « vulgaire » : « l'homme ennuyé », « hypocondrie froide et élégante », « c’était à la fois le dégoût de lui-même avec l’amour excessif du bien-être » : « il était venu s’ensevelir, au fond de ses marais d’Orsel, dans la plus inconvenable solitude ». Peut-être à la suite d'une nouvelle tentative de Mme de Bray de l'inciter à se marier, il fait une tentative de suicide, puis décide de quitter la région : « J’ai manqué d’adresse, et n’ai réussi qu’à me défigurer. N’importe, j’ai tué Olivier. Le peu qui reste de lui attendra son heure. Je quitte Orsel et n’y reviendrai plus. Je n’oublierai pas que tu as été, je ne dirai pas mon meilleur ami, je dis mon seul ami. Tu es l’excuse de ma vie. »
Au temps de leur jeunesse, enfant unique, orphelin, double de Dominique, il était « de complexion plus délicate, blond, mince, avec de jolis yeux bleus doucereux et vifs, le teint pâle et brouillé d'un enfant élevé dans les villes, une mise élégante...». « Toujours partout et nulle part », il se sent « exilé », à la manière de l'Ovide des Tristes.
Déjà à Ormesson, il a quelques succès féminins au bal, dont cette « jeune tête blonde », charmée par ce «Chérubin» qui se voudrait «dom Juan», à qui elle écrit une lettre, qu'il laisse sans réponse. Les confidences de l'Olivier d'alors (« elle ne m'entendra plus ni me plaindre ni la supplier ») annoncent une fréquente pose de Dominique. À Paris, les expériences amoureuses semblent se multiplier. La seule personne qui s'attache à lui est sa cousine Julie, dont il ne veut pas entendre parler, ce qui provoque la grande dépression de Julie. Il se sait incapable d'aimer durablement, capable uniquement de provoquer le malheur de qui l'aimerait. Tout projet de mariage serait une «farce tragique».
Dominique
modifier« Cette demi-mort d’un compagnon de sa jeunesse, du seul ami de vieille date que je lui connusse, avait amèrement ravivé certains souvenirs qui n’attendaient qu’une circonstance décisive pour se répandre. » (chap. 2).
Au seul narrateur anonyme, confident choisi, Dominique livre enfin ses confidences : « ce que j’ai à vous dire de moi est fort peu de chose, et cela pourrait tenir en quelques mots : un campagnard qui s’éloigne un moment de son village, un écrivain mécontent de lui qui renonce à la manie d’écrire, et le pignon de sa maison natale figurant au début comme à la fin de son histoire. Le plat résumé que voici, le dénoûment bourgeois que vous lui connaissez, c’est encore ce que cette histoire contiendra de meilleur comme moralité, et peut-être de plus romanesque comme aventure » (chap. 3). « Le silence que l’éloignement et le temps ont amené pour toujours entre quelques personnages de cette histoire leur a permis de se croire mutuellement pardonnés, réhabilités et heureux » (chap. 18).
Augustin
modifier« Il appartient à des situations qui font de lui un homme public : ou vous le connaissez, ou il vous arrivera probablement de le connaître, et je ne crois pas le diminuer du plus petit de ses mérites en vous avertissant de la médiocrité de ses origines» (chap. 3). Après avoir changé de nom, pour reprendre celui de sa mère, désormais marié, il est devenu le secrétaire d'un grand personnage. « Ce n'est point un grand homme, c’est une grande volonté. Il est aujourd’hui le point de mire de beaucoup de nos contemporains, chose rare qu’une pareille honnêteté parvenant assez haut pour donner aux braves gens l’envie de l’imiter. » (chap. 18)
Le bref roman s'achève avec le départ du narrateur et l'arrivée aux Trembles de l'ancien mentor et confident.
Madeleine
modifier« Quant à la troisième personne dont le contact eut une vive influence sur ma jeunesse, elle est placée maintenant dans des conditions de sécurité, de bonheur et d’oubli, à défier tout rapprochement entre les souvenirs de celui qui vous parlera d’elle et les siens» (chap. 3).
Fréquentant Olivier, il croise plus qu'il ne fréquente Madeleine, légèrement plus âgée que lui. Il découvre tardivement qu'il éprouve aussi de l'attachement pour elle : «Madeleine était perdue pour moi, et je l’aimais» (chap. 7). Il s'émeut de lui-même («mon cœur torturé et brûlant»), d'«amour impossible» à «amour coupable» : «aversion pour le monde», désir, dépression, angoisse, égarement, fièvre, folie, palpitation, risque suicidaire. Il ne parvient pas à suivre le seul conseil d'Olivier, changer d'objet d'amour. Mais c'est surtout Madeleine qu'il fait souffrir : «Vous me persécutez à plaisir», «vous me martyrisez et vous me déchirez». Après une longue séparation, il est rappelé à l'ordre dans l'épisode de l'apparition, le portrait peint supposé (chap. 16) de Madeleine, autrefois «rayonnante», devenue «effigie effrayante de réalité et de tristesse». La relation toxique perdure jusqu'à ce que Madeleine excédée lui avoue son amour passé pour lui et exige sa disparition totale.
M. Dominique de Bray
modifierM. Dominique de Bray, enfin adulte, a désormais surtout le sentiment d' «expier une ancienne vie certainement nuisible et de racheter des torts dont je me sens encore aujourd’hui responsable, parce qu’il y a, selon moi, entre toutes les femmes également respectables, une solidarité instinctive de droits, d’honneur et de vertus» (chap. 18).
Le retour au pays est «retraite» («les effacements de sa province»), «défaite», «démission de lui-même», «obscurité», «renoncement». Pourtant, la «pastorale», à la façon des Bucoliques et des Géorgiques de Virgile, est aussi «guérison du cœur et de l'esprit», «plénitude de vie», organisation du monde proche, «science de la terre».
De confiance, il permet au narrateur d'accéder avec lui à «cette chambre dangereuse, hantée de fantômes, où je sentais que les tentations devaient l'assiéger en foule». Rien n'est oublié : «tout homme porte en lui une ou plusieurs morts». Après cette «ébauche d'une vie inachevée», il garde pour son fils «l'ambition de faire la réussite de sa propre vie manquée».
Madame de Bray
modifierDominique conserve son prénom, elle a perdu le sien ainsi que son nom. L'«heureux couple» se répartit les tâches, elle assure l'administration et la «bienfaisance». L'inconnue à l'écharpe rouge synthétise les figures féminines qui ont formé Dominique.
Réception
modifierLe roman invoque Klopstock (1724-1803) et Goethe (1749-1832), mais signe plutôt la fin du romantisme français.
Annexes
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Yves Ansel, Michel Erre, Marie-Anne Barbéris, Gisèle Valency-Slakta, Pierre Barbéris, Elisheva Rosen, « « Dominique » : La fin du romantisme ? (Le récit - le temps - la femme - la notabilité - la politique) [article] (revue Romantisme) », sur persee.fr, (consulté le ), p. 99-121
- Laurent Jouannaud, « Dominique d’Eugène Fromentin, ou le bourgeois romantique [article] (revue "Littératures") », sur persee.fr, (consulté le ), p. 65-80
- Nathalie de Courson, « Sur la graphomanie de Dominique », sur patte-de-mouette.fr, (consulté le )
- Marc Escola, « Les Lectures du CRP19 : Dominique d’Eugène Fromentin (Paris 3) (appel à colloque, bibliographie) », sur fabula.org, (consulté le )
- Fabienne Bercegol, « Dominique de Fromentin : le leurre du bonheur dans la durée », sur books.openedition.org, (consulté le ), p. 17-31
- Fabienne Bercegol, « Usages romanesques du portrait dans Dominique de Fromentin (article, revue Romantisme) », sur shs.cairn.info, (consulté le ), p. 100-109