Dorothea von Benckendorff
Dorothea von Benckendorff (en russe : Дарья Христофоровна Ливен, Daria Christoforovna Liven), comtesse puis princesse de Lieven, est une aristocrate russe d'origine germano-balte, née à Rīga (gouvernement de Riga) en 1785 et morte à Paris le .
| Princesse |
|---|
| Naissance | |
|---|---|
| Décès | |
| Nom de naissance |
Doroteja von Benkendorf |
| Nationalité | |
| Formation |
Institut Smolny (en) |
| Activités | |
| Famille | |
| Père |
Christopher Ivanovich Benkendorf (d) |
| Mère |
Anna Juliane von Benckendorff (d) |
| Fratrie |
Alexandre von Benckendorff Natalie Marie Elisabeth Schewitsch (d) Konstantin von Benckendorff |
| Conjoint | |
| Enfant |
Alexander Graf (später Fürst) Lieven (d) |
Biographie
modifierFamille et jeunesse
modifierFille du général russe Christoph von Benckendorff, ministre de la police du tsar Paul Ier, elle est la sœur des généraux Alexandre von Benckendorff et Konstantin von Benckendorff[1]. Sa mère, Anna Juliane Charlotte Schilling von Canstatt, est la dame d'honneur et l'amie de l'impératrice Sophie-Dorothée de Wurtemberg. Elle est éduquée à l'Institut Smolny, avant d'être nommée demoiselle d'honneur de l'impératrice en 1799. Le 1er février 1800, elle épouse à Saint-Pétersbourg le le lieutenant-général-comte, puis prince, Christophe de Lieven. Bien que le mariage soit arrangé, le couple vit longtemps en harmonie avant de finir par se séparer. Ils ont cinq enfants :
- Magdalena (15 janvier 1804 - 1805),
- Paul (24 février 1805 - 13 octobre 1864),
- Alexander (9 mars 1806 - 5 octobre 1885), diplomate,
- Konstantin (24 avril 1807 - 17 octobre 1838),
- Georg (27 octobre 1819 - 20 février 1835), filleul de George IV,
- Arthur (1825 - 23 mars 1835), filleul du duc de Wellington.
Vie à Londres
modifierElle suit son époux dans ses différents postes diplomatiques, d'abord à Berlin, de 1809 à 1811, puis à Londres, de 1811 à 1834. À Londres, elle joue un rôle politique et diplomatique majeur[2], qui lui vaut le surnom de « Sibylle diplomatique de l'Europe ». Les principaux responsables politiques se retrouvent dans son salon, dont le futur George IV, le duc de Wellington, le duc d'Orléans et Robert Peel. Elle a brièvement pour amant le prince de Metternich, et on lui prête également une liaison avec Lord Palmerston, bien qu'aucune preuve formelle ne le confirme[3]. Amie proche de Lord Castlereagh, elle est parmi les premières à s'inquiéter de son comportement de plus en plus étrange dans les semaines précédant son suicide[4]. Elle est aussi la confidente de Lord Grey, qui lui fait même part de son profond chagrin à la mort de son petit-fils Charles en 1831 ; en revanche, elle admet que les détails du Reform Act 1832 l'ont totalement surprise, ce qui pourrait indiquer que Grey ne lui faisait pas entièrement confiance, malgré leur amitié[5].
Grande, élégante, d'une distinction incomparable, excellente musicienne, parlant quatre langues, elle est réputée pour sa conversation brillante. Elle devient donc une figure de proue de la haute société ; ses invitations sont très prisées, et elle est la première étrangère à être élue patronne d'Almack's, le club le plus huppé de Londres. Elle est considérée comme ayant introduit la valse en Angleterre[6]. Malgré son caractère apparemment frivole, elle nourrit une foi religieuse profonde et semble désapprouver la peine de mort[7]. On la décrit comme quelque peu snob et elle se fait de nombreux ennemis en raison de son attitude prétendument hautaine envers ceux qu'elle considère comme socialement inférieurs[8]. De fait, elle écrit à son frère : « Ce n'est pas à la mode là où je ne suis pas. ».
La position de Dorothea von Lieven en tant qu'épouse de l'ambassadeur de Russie, ses amitiés et son intelligence font d'elle une figure politique majeure. Bien que déférente en apparence envers son mari, elle est de loin la plus forte personnalité de leur couple et ne tarde pas à l'éclipser complètement : la société londonienne les surnomme ainsi « les deux ambassadeurs russes »[9].
En 1825, le tsar Alexandre Ier confie à Dorothea une démarche secrète auprès du gouvernement britannique. « Il est dommage que la comtesse Lieven porte des jupes », écrit-il à son ministre des Affaires étrangères Karl von Nesselrode-Ehreshoven, « elle aurait fait un excellent diplomate. » En octobre 1825, alors qu'ils séjournent tous deux dans la même station balnéaire de Brighton, la comtesse Lieven, lors d'une conversation informelle avec le ministre britannique des Affaires étrangères George Canning, lui confie que la Russie souhaite une médiation bilatérale anglo-russe dans la guerre d'indépendance grecque[10]. Elle évoque également le « projet de barbarisation » que le gouvernement turc aurait prévu pour la Grèce, et qui aurait entraîné la déportation massive de la population chrétienne grecque. Lieven transmet à Canning la note suivante :
« La Cour de Russie a reçu des informations confirmées selon lesquelles, avant la mise en marche de l'armée d'Ibrahim Pacha, un accord a été conclu entre la Sublime Porte et le pacha d'Égypte stipulant que toute partie de la Grèce qu'Ibrahim Pacha conquérirait serait à sa disposition ; et que son plan pour disposer de sa conquête (qui a été déclaré à la Sublime Porte et approuvé par elle) consiste à déporter toute la population grecque, à la réduire en esclavage en Égypte ou ailleurs, et à repeupler le pays avec des Égyptiens et d'autres personnes de confession musulmane. »[11]
Ces entretiens aboutissent au protocole de Saint-Pétersbourg de 1826, dans lequel la Grande-Bretagne et la Russie proposent de jouer un rôle de médiateur, par la force si nécessaire, pour mettre fin à cette guerre.
Cette mission marque les débuts de Dorothea von Lieven comme diplomate à part entière. Son importance égale alors au moins celle de son époux. Durant l'ambassade de son époux en Angleterre, la princesse joue donc un rôle dans la naissance de la Grèce moderne et contribue aussi de manière significative à la création du royaume de Belgique. La nomination de Lord Palmerston au poste de ministre des Affaires étrangères en 1830 est généralement attribuée en partie à son amitié avec Dorothea, qui fait vigoureusement pression sur Lord Grey en sa faveur. Sa conviction que Palmerston serait un allié indéfectible de la Russie s'avère toutefois erronée, puisque c'est sa querelle avec le tsar qui la contraint finalement à quitter l'Angleterre[12]. Son amitié avec Palmerston repose, disait-on, sur une similitude dans leur façon de penser : « une intelligence qui ne dépendait pas de l'instruction, mais de l'expérience et d'une longue observation des hommes et des femmes ». Elle est toutefois assez sage pour utiliser son influence discrètement : comme elle l'observe, un étranger qui s'immisce dans la politique anglaise « risque de finir avec la nuque brisée »[13].
Vie à Paris
modifierEn 1834, alors que les relations diplomatiques entre la Russie et la Grande-Bretagne se tendent, le tsar Nicolas Ier rappelle le prince Lieven pour le nommer gouverneur du tsarévitch, le futur Alexandre II. Bien que résidant à Londres, la princesse a déjà été nommée dame d'honneur de la tsarine Charlotte de Prusse dès 1829. Après plus de vingt ans passés en Angleterre, elle est horrifiée à l'idée de quitter sa vie confortable et tous ses amis ; elle ne souhaite pas retourner en Russie, un pays où elle n'est plus heureuse et dont le climat rigoureux lui est désormais insupportable. Elle ne pardonna jamais ce départ forcé à son ancien ami, Lord Palmerston, dont l'intransigeance face à ce qui n'aurait dû être qu'un différend diplomatique mineur concernant le choix du nouvel ambassadeur britannique en Russie est en grande partie responsable de la décision du tsar de rappeler son époux[14]. Peu après le retour du couple en Russie, leurs deux plus jeunes fils décèdent subitement. Cette tragédie, conjuguée à sa santé déclinante, pousse la princesse à quitter son pays natal et à s'installer à Paris, contre la volonté de son mari et du tsar. Elle ne revit jamais son époux, mais elle est sincèrement affligée lorsqu'il meurt en janvier 1839[15].
Dans une ville où les salons jouent un rôle social et politique important, la princesse Lieven tient rue de Rivoli un salon très en vue qui devient célèbre sous le nom de « poste d'écoute et d'observation de l'Europe ». Un séjour inoubliable à Valençay auprès de son ami le prince de Talleyrand, en juin 1836, déplaît fort à la duchesse de Dino, sa rivale en influence politique. En 1837, elle entame une relation étroite avec François Guizot qui dure jusqu'à sa mort et qui est marquée par un échange de plus de 5 000 lettres[16]. Il est décrit par Hyde comme « le plus grand, et peut-être le seul véritable amour de sa vie »[17].

À la mort de Talleyrand en 1838, elle loue un entresol dans son hôtel de la rue Saint-Florentin à son nouveau propriétaire, le baron James de Rothschild. Dans son salon, on croise Metternich, la comtesse de Boigne, et nombre d'hommes politiques : les frères André et Charles Dupin, le comte Duchâtel, Charles de Rémusat, Victor Cousin, Paul de Noailles qu'elle fait entrer à l'Académie, Adolphe Thiers, le philosophe Jean-Philibert Damiron, François-Auguste Mignet et quelques vieux révolutionnaires comme Pierre-Louis Roederer, Dominique Joseph Garat, Joseph Lakanal sans oublier Augustin Thierry, Pauline von Metternich ou Chateaubriand, qui dresse d'elle, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, un portrait peu flatteur.
La princesse Lieven retourne brièvement à Londres au moment de la révolution de 1848, puis revient à Paris. Durant la guerre de Crimée, elle joue un rôle d'intermédiaire informel et de confiance entre les belligérants. À son grand désarroi, tous les Russes reçoivent l'ordre de quitter la France au début du conflit, et elle s'installe quelque temps à Bruxelles, qu'elle déteste. Finalement, la vie y devient si monotone qu'elle retourne à Paris sans autorisation, et le gouvernement russe n'insiste pas[18]. Elle meurt en janvier 1857, dans la pièce même où Talleyrand s'est éteint.
La princesse de Lieven a laissé une importante œuvre d'épistolière. Son influence politique se mesure ainsi aux ministres et diplomates avec lesquels elle a échangé une correspondance pendant de longues années. Plusieurs de ses correspondances ont ainsi été publiées, à commencer par celle échangée pendant vingt ans avec François Guizot ; l'on peut également signaler les publications de sa correspondance avec Earl Grey, le premier ministre Palmerston, le prince de Metternich ou Charles de Morny[19].
Œuvres
modifier- Fantaisie en mi mineur
- Sonate pour piano en do mineur
Notes et références
modifier- ↑ Hyde, H. Montgomery, Princess Lieven, London, George Harrap and Co., 1938, p. 17-21.
- ↑ « Les femmes "diplomates" en Europe de 1815 à nos jours », sur Écrire une histoire nouvelle de l'Europe (consulté le ).
- ↑ Ridley Jasper, Lord Palmerston, Constable, London, 1970, p. 42-43.
- ↑ Hyde, H. Montgomery, The Strange Death of Lord Castlereagh, William Heinemann, London, 1959, p. 97.
- ↑ Fraser, Antonia, Perilous Question- the Drama of the Great Reform Bill 1832, Weidenfeld & Nicolson, 2013, p. 82.
- ↑ Ridley p.43
- ↑ Hyde (1959), p. 138-139.
- ↑ Ridley p.43
- ↑ Hyde (1938) p.147
- ↑ Brewer, David, The Greek War of Independence The Struggle for Freedom from Ottoman Oppression, London, Overlook Duckworth, 2011, page 254.
- ↑ Brewer, David, The Greek War of Independence The Struggle for Freedom from Ottoman Oppression, London, Overlook Duckworth, 2011, page 254.
- ↑ Ridley pp.104–5
- ↑ Hyde (1959) p.95
- ↑ Ridley p.179
- ↑ Hyde (1938) p.237
- ↑ Madeleine Bingham, Princess Lieven – Russian intriguer, Hamish Hamilton, 1982, p. 213.
- ↑ Hyde (1938)
- ↑ Hyde (1938) p.267
- ↑ Geneviève Gille, "Au temps de la guerre de Crimée", Revue des deux mondes, 1er février 1966, p. 328-345, et 15 février, p. 545-559 - L'auteur n'a publié qu'une partie de cette correspondance, qui concerne les années 1854 et 1855.
Bibliographie
modifier- Ernest Daudet, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La Princesse de Lieven, Paris, Plon, 1910.
Liens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :