Duane Michals
Duane Stephen Michals, plus connu sous le nom de Duane Michals, né le à McKeesport, en Pennsylvanie, et mort le à New York, est un photographe américain.
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Duane Stephen Michals |
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À partir des années 1960, il renouvelle la photographie narrative en réalisant des séquences mises en scène dans lesquelles plusieurs images successives racontent une rencontre, un rêve, une transformation ou une apparition. Il emploie également la surimpression, le flou et les reflets afin de représenter des phénomènes invisibles comme la pensée, l’âme, le désir et la mort.
Dès les années 1970, il écrit directement sur les marges de ses tirages. Ses textes manuscrits, à la fois poétiques, autobiographiques et philosophiques, ne servent pas de simples légendes mais développent une signification parallèle à celle des images.
Influencé notamment par le surréalisme et par René Magritte, Michals réalise aussi de nombreux portraits d’artistes et de personnalités. Son œuvre aborde de manière récurrente l’identité, l’homosexualité, le corps masculin, la mémoire, le vieillissement et la disparition.
Biographie
modifierDuane Stephen Michals naît le à McKeesport, ville industrielle située près de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Il grandit dans une famille ouvrière d’origine slovaque. Son père et son grand-père travaillent dans l’industrie sidérurgique de la région.
Élevé dans la religion catholique, il s’intéresse très tôt à l’art, à la musique, au théâtre et à la littérature. Il étudie à l’Université de Denver, où il obtient en 1953 un diplôme en arts[1].
Après deux années de service dans l’armée américaine, il s’installe à New York. Il suit brièvement les cours de la Parsons School of Design avec l’intention de devenir graphiste, mais abandonne cette formation. Il travaille ensuite dans le domaine du graphisme et de l’édition.
En 1958, au cours d’un voyage en Union soviétique, il commence à photographier les personnes rencontrées dans les rues et les lieux visités. Il n’a alors reçu aucune formation photographique professionnelle. Ces images, réalisées avec un appareil emprunté, sont présentées en 1963 lors de sa première exposition personnelle à l’Underground Gallery de New York[2].
Au début des années 1960, il photographie également New York tôt le matin, lorsque les rues, les stations de métro, les commerces et les gares sont presque vides. Cette série, ultérieurement intitulée Empty New York, transforme la ville en une succession de décors silencieux et de scènes en attente d’un événement[3].
Michals travaille parallèlement pour la presse, la publicité et la mode. Il réalise des portraits d’écrivains, d’acteurs, d’artistes et de personnalités culturelles, parmi lesquels Andy Warhol, Marcel Duchamp, René Magritte, Louise Nevelson, David Hockney, Joseph Cornell, Robert Rauschenberg et Tennessee Williams.
À partir du milieu des années 1960, il se détourne progressivement de la photographie documentaire fondée sur l’image unique. Il commence à organiser plusieurs photographies en séquences destinées à raconter une action, une transformation ou un événement imaginaire.
Le Museum of Modern Art de New York lui consacre en 1970 une première exposition personnelle institutionnelle intitulée Duane Michals: Sequences. Ces récits photographiques contribuent à sa reconnaissance internationale[4].
Au cours des années 1970, il commence également à écrire directement sur les marges de ses tirages. Ses textes manuscrits prennent la forme de récits, de poèmes, de questions, de confessions ou de commentaires philosophiques.
Son œuvre fait l’objet de nombreuses publications et expositions. En 2014, le Carnegie Museum of Art de Pittsburgh organise Storyteller: The Photographs of Duane Michals, rétrospective réunissant environ cent cinquante-cinq œuvres réalisées sur six décennies[5].
En 2019, la Morgan Library & Museum de New York présente The Illusions of the Photographer: Duane Michals at the Morgan, exposition rétrospective associant ses photographies à une sélection d’œuvres choisies par l’artiste dans les collections du musée[6].
Duane Michals meurt le à New York, à l’âge de 94 ans[7].
Œuvre
modifierUne photographie narrative
modifierDuane Michals remet en cause la primauté traditionnellement accordée à la photographie unique. Alors que le reportage et la photographie de rue valorisent souvent l’image autonome capable de condenser un événement, il organise plusieurs prises de vue successives afin de construire un récit.
Le Carnegie Museum of Art souligne qu’il s’éloigne dès les années 1960 de la domination de l’image unique défendue notamment par Henri Cartier-Bresson ou Ansel Adams, pour employer des séquences photographiques comparables à de courts récits visuels[1].
Ces séquences sont généralement composées de petits tirages noir et blanc disposés horizontalement ou verticalement. Elles peuvent montrer une rencontre, un rêve, une apparition, une disparition ou la transformation progressive d’un personnage.
Le passage d’une image à la suivante crée une durée. L’action n’est pas donnée entièrement dans une photographie isolée : elle doit être reconstruite mentalement par le spectateur.
Michals se définit ainsi davantage comme un conteur que comme un témoin chargé d’enregistrer un événement extérieur. La photographie devient un moyen de représenter des expériences imaginaires, des pensées, des souvenirs et des questions métaphysiques.
Le refus de l’« instant décisif »
modifierLe travail de Michals se construit en opposition à l’idée selon laquelle la fonction principale du photographe serait de reconnaître et de saisir un instant exceptionnel dans le cours de la réalité.
Ses images sont fréquemment préparées, dirigées et répétées. Des amis, des membres de sa famille, des artistes ou des modèles interprètent des rôles devant l’appareil.
Il ne cherche pas à dissimuler la fiction derrière une apparence de reportage. La mise en scène, les surimpressions et les textes signalent que la photographie produit un monde imaginaire plutôt qu’une preuve objective.
Cette position ne signifie pas qu’il rejette toute observation du réel. Ses premières images de l’Union soviétique, de New York et ses portraits témoignent d’une attention aux personnes et aux lieux. Il considère cependant que la réalité visible ne suffit pas à représenter les émotions, les désirs, les rêves et les idées.
Son œuvre déplace donc la photographie du domaine de la constatation vers celui de l’invention.
Les séquences photographiques
modifierLes premières séquences importantes apparaissent dans les années 1960. Elles sont réunies en 1970 dans le livre Sequences et présentées la même année au Museum of Modern Art.
Chance Meeting (1970) montre deux hommes qui se croisent dans une ruelle. Ils s’éloignent, puis se retournent successivement sans jamais se regarder au même moment. L’ensemble transforme une rencontre insignifiante en récit de désir, d’occasion manquée et d’incertitude.
The Spirit Leaves the Body représente un personnage allongé dont la silhouette transparente semble se détacher progressivement. La surimpression rend visible ce qui ne pourrait être observé directement : le passage supposé entre la vie et la mort.
Dans The Journey of the Spirit After Death, commencée à la fin des années 1960, une suite d’images accompagne symboliquement le parcours d’un esprit après la mort. La série s’inspire librement de récits religieux et du Livre des morts tibétain.
Paradise Regained montre un couple se débarrassant progressivement de ses vêtements, de son mobilier et des signes de la civilisation moderne. À mesure que les objets disparaissent, la pièce est envahie par la végétation.
Les séquences n’ont pas toujours une conclusion définitive. Elles fonctionnent comme des paraboles, laissant au spectateur la possibilité de relier les images à sa propre expérience.
L’écriture manuscrite
modifierÀ partir des années 1970, Michals écrit directement sur ses tirages au crayon, à l’encre ou au stylo.
Ces textes ne constituent pas de simples légendes expliquant ce que l’image représente. Ils ajoutent une autre voix, une temporalité ou une signification qui ne peut être déduite de la photographie seule.
La DC Moore Gallery souligne que les textes manuscrits de Michals ne remplissent pas une fonction didactique : ils donnent une dimension supplémentaire à l’image et prennent fréquemment un ton à la fois poétique, tragique et humoristique[8].
L’écriture visible conserve les irrégularités de la main. Elle s’oppose au caractère reproductible et apparemment mécanique du tirage photographique.
Le texte peut rapporter une pensée intérieure, raconter une histoire passée ou adresser directement une question au spectateur. Il peut aussi contredire l’apparence de l’image.
Dans A Letter from My Father, Michals photographie une lettre qu’il aurait souhaité recevoir de son père. Le texte exprime le manque d’affection et l’impossibilité d’une communication qui n’a jamais véritablement eu lieu.
Dans There Are Things Here Not Seen in This Photograph, il affirme que l’essentiel d’une personne — souvenirs, pensées, amour, peur — demeure absent de son portrait visible.
L’association de l’image et de l’écriture permet ainsi de représenter l’écart entre l’apparence photographique et l’expérience intérieure.
Surimpression, flou et apparition
modifierMichals utilise fréquemment la surimpression, le flou de mouvement, l’exposition prolongée et les reflets.
Ces procédés rendent visibles des figures transparentes, des doubles, des déplacements et des transformations. Ils ne sont pas employés pour démontrer une virtuosité technique, mais pour représenter des phénomènes psychiques ou spirituels.
Une silhouette floue peut devenir un fantôme, un souvenir ou une présence en train de disparaître. Une double exposition peut montrer plusieurs états du même personnage dans une seule image.
La photographie, souvent considérée comme la preuve qu’une chose s’est trouvée devant l’appareil, devient paradoxalement un moyen de représenter ce qui ne possède pas d’existence matérielle certaine.
Cette utilisation est fortement influencée par le surréalisme, notamment par l’œuvre de René Magritte. Le Carnegie Museum of Art rappelle que Michals s’inspire du peintre belge pour employer doubles et triples expositions et élargir les significations possibles de ses sujets[1].
René Magritte et le surréalisme
modifierMichals découvre tôt l’œuvre de René Magritte et le rencontre en 1965 à Bruxelles. Il réalise plusieurs portraits du peintre dans son environnement domestique.
La photographie A Visit with Magritte ne cherche pas seulement à enregistrer son apparence. Michals utilise les miroirs, les chapeaux, les fenêtres et les objets quotidiens associés à l’univers du peintre.
Magritte lui fournit un modèle de pensée visuelle : montrer des objets simples dans une situation qui déstabilise leur signification habituelle.
Michals ne reprend pourtant pas seulement l’iconographie surréaliste. Il partage avec Magritte la volonté de rendre visible une idée ou un paradoxe.
Dans plusieurs séquences, une chambre ordinaire devient le lieu d’une apparition ; un miroir ne reflète pas ce qui se trouve devant lui ; un corps se transforme ou se dédouble.
L’étrangeté naît moins d’un décor fantastique que d’un déplacement discret à l’intérieur du monde quotidien.
Représenter l’invisible
modifierL’un des principaux objectifs de Michals consiste à photographier ce qui ne peut normalement être vu : âme, pensée, désir, peur, mémoire, temps ou mort.
Ses photographies ne prétendent pas prouver l’existence objective de ces phénomènes. Elles leur donnent une forme imaginaire.
Cette recherche explique l’importance des fantômes, des reflets, des silhouettes transparentes et des personnages endormis.
Le sommeil occupe une place particulière. Il permet de représenter le passage entre le monde visible et l’espace intérieur des rêves.
La chambre, le lit, la porte, la fenêtre et le miroir deviennent des seuils entre plusieurs états de conscience.
La photographie cesse alors d’être seulement un document du monde extérieur. Elle devient une scène sur laquelle une pensée peut être incarnée par un corps, une lumière ou une succession d’images.
Mort et métaphysique
modifierLa mort constitue l’un des thèmes les plus persistants de l’œuvre de Michals.
Il la représente rarement sous la forme d’un cadavre documentaire ou d’un événement violent. Elle apparaît comme une transition, une conversation, une absence ou une transformation.
Dans Grandpa Goes to Heaven, un enfant accompagne avec étonnement le départ de son grand-père. La mort est représentée avec douceur et humour plutôt que comme une rupture effrayante.
Dans The Spirit Leaves the Body, la surimpression matérialise la séparation entre corps et esprit.
D’autres œuvres donnent directement une apparence humaine à la Mort ou mettent en scène une conversation avec Dieu.
Ces images empruntent aux traditions religieuses tout en conservant une position personnelle et souvent sceptique. Michals pose des questions auxquelles ses photographies ne fournissent pas nécessairement de réponse.
La mort lui permet aussi de réfléchir au fonctionnement de la photographie elle-même. Une photographie conserve l’apparence d’une personne ou d’un moment après leur disparition, mais ne peut restituer leur présence vivante.
Désir, homosexualité et corps masculin
modifierMichals est l’un des photographes américains ayant abordé de manière récurrente le désir entre hommes, à une époque où l’homosexualité demeurait largement censurée ou pathologisée.
Ses images représentent le corps masculin, l’intimité, la rencontre, l’attente, la solitude et la difficulté de nommer le désir.
Chance Meeting peut être interprétée comme une scène de reconnaissance homosexuelle empêchée par l’hésitation et les conventions sociales.
Dans ses photographies accompagnées de textes, Michals décrit parfois directement l’attirance, l’amour, la perte ou la beauté du corps masculin.
L’exposition The Nature of Desire, organisée en 2025 à la DC Moore Gallery, rassemble plusieurs décennies de recherches consacrées à ces thèmes[9].
Son travail ne se limite cependant pas à une affirmation identitaire. Le désir est présenté comme une force instable, liée à la projection, au secret, au vieillissement et à l’impossibilité de posséder entièrement l’autre.
Le corps masculin apparaît tantôt sensuel et idéalisé, tantôt vulnérable, fragmenté ou promis à la disparition.
Identité, double et métamorphose
modifierLe double constitue un autre motif fréquent. Un personnage peut rencontrer son propre reflet, se dédoubler ou observer une autre version de lui-même.
Dans Things Are Queer, une succession d’images modifie continuellement l’échelle et le contexte. Une salle de bains se révèle être une photographie dans un livre, lui-même tenu par un homme photographié dans une pièce qui devient à son tour l’image initiale.
La séquence forme une boucle qui rend impossible la distinction entre réalité, reproduction et image à l’intérieur de l’image.
Dans The Human Condition, un homme semble disparaître progressivement dans un halo lumineux. Le corps est transformé en phénomène visuel plutôt qu’en identité stable.
Ces œuvres montrent que l’identité n’est jamais totalement contenue dans l’apparence physique. Elle dépend du regard, du récit, du souvenir et de la relation entre plusieurs images.
Portraits
modifierMichals réalise de nombreux portraits de personnalités pour des magazines, des commandes éditoriales ou des projets personnels.
Il rejette fréquemment le portrait frontal destiné à enregistrer simplement les traits du modèle. Il cherche plutôt à construire une image en relation avec le caractère, le travail ou l’univers de la personne photographiée.
Ses portraits peuvent employer le reflet, la séquence, la surimpression, la peinture ou l’écriture manuscrite.
Marcel Duchamp est photographié derrière une porte ou associé à des dispositifs remettant en cause la stabilité de l’image. Andy Warhol apparaît dans des compositions jouant sur la répétition et la célébrité. Joseph Cornell est photographié dans l’univers clos de ses boîtes et de ses objets.
L’exposition Duane Michals: The Portraitist rassemble notamment des portraits de Duchamp, David Hockney, Alice Neel, Louise Nevelson et Robert Rauschenberg[10].
Ces portraits ne prétendent pas révéler une vérité psychologique définitive. Ils construisent une rencontre entre l’imaginaire du modèle et celui du photographe.
Empty New York
modifierLes photographies d’Empty New York sont réalisées principalement au début des années 1960, souvent à l’aube.
Michals photographie des stations de métro, des trains, des parcs, des restaurants, des commerces, des théâtres et des gares presque entièrement désertés.
Parmi les lieux représentés figurent l’ancienne Pennsylvania Station, le Metropolitan Opera House, Washington Square et des commerces ordinaires[3].
L’absence humaine transforme les architectures en scènes silencieuses. Les lieux semblent attendre l’arrivée d’un personnage ou conserver la trace de ceux qui les ont quittés.
Cette série appartient encore à une photographie directement observée, mais elle annonce ses futures mises en scène. La ville réelle est déjà perçue comme un décor capable d’accueillir un récit imaginaire.
Les images peuvent également être lues comme une méditation sur la disparition. Plusieurs bâtiments photographiés ont été détruits ou profondément transformés.
Photographie commerciale et mode
modifierMichals travaille durant plusieurs décennies pour des magazines comme Vogue, Esquire, Mademoiselle et Scientific American.
Ses commandes lui permettent de financer son travail personnel, mais aussi d’expérimenter avec la mise en scène, le mouvement et la narration.
Dans ses séries de mode, il évite souvent la pose statique. Les modèles peuvent être intégrés à une séquence, photographiés en mouvement ou placés dans un environnement de travail.
Ses images commerciales conservent parfois les thèmes de son œuvre personnelle : transformation, rêve, identité et relation entre corps et décor.
La distinction entre travail commandé et création autonome n’est donc pas toujours absolue. Certains procédés circulent entre les deux domaines.
Petits formats et refus du spectaculaire
modifierLes photographies de Michals sont généralement de dimensions modestes. Ses séquences utilisent souvent des tirages de format proche de la page d’un livre.
Cette échelle oblige le spectateur à s’approcher pour lire les images et les textes.
Elle s’oppose à la monumentalisation de la photographie dans les musées et au grand format utilisé pour rivaliser avec la peinture.
La proximité physique créée par les petits tirages correspond au caractère intime de ses récits. Le spectateur ne se trouve pas devant un spectacle, mais devant une confidence, une lettre ou un album.
Les marges blanches du papier jouent également un rôle important. Elles accueillent les textes manuscrits et maintiennent une distinction visible entre image photographique et parole.
Photographie et livre
modifierLe livre constitue un support essentiel dans l’œuvre de Michals. Les séquences peuvent y être lues selon un ordre déterminé, comparable à celui d’un récit ou d’un poème.
Ses publications associent photographies, textes, pages blanches et rythmes de mise en page.
Sequences (1970), The Journey of the Spirit After Death (1971), Real Dreams (1976), Take One and See Mt. Fujiyama (1976), Now Becoming Then (1978) et Questions Without Answers (2001) comptent parmi ses ouvrages principaux.
Le livre permet également de diffuser les œuvres au-delà du tirage original. Il correspond à une conception narrative et séquentielle de la photographie qui ne peut être entièrement restituée par l’exposition d’images isolées.
Peinture sur photographie et œuvres tardives
modifierDans ses œuvres tardives, Michals intervient plus directement sur les tirages et sur d’anciennes photographies.
Il applique de la peinture, dessine, ajoute des couleurs et transforme parfois des portraits réalisés plusieurs décennies auparavant.
Ces interventions rendent chaque tirage plus proche d’un objet unique. Elles brouillent la frontière entre photographie, dessin et peinture.
Michals réalise également des œuvres inspirées du ferrotype, procédé photographique du XIXe siècle produisant une image sur une fine plaque métallique.
Les visages et les corps peuvent être recouverts de formes colorées, de masques, de signes ou d’éléments décoratifs.
Ces travaux prolongent son refus d’une photographie pure et autonome. L’image reste ouverte à l’écriture, au récit, à la peinture et à la transformation matérielle.
Humour et ironie
modifierBien que son œuvre aborde régulièrement la mort, la solitude et la perte, elle ne se limite pas à un registre grave.
Michals emploie l’humour, l’absurde, le jeu de mots et l’autodérision.
Dieu, la Mort, l’artiste et le photographe peuvent apparaître comme des personnages maladroits ou ridicules.
Le merveilleux surgit fréquemment à partir d’un dispositif volontairement simple : une surimpression visible, un accessoire de théâtre ou une suite de gestes élémentaires.
Cette économie de moyens empêche les images de devenir des illusions totalement convaincantes. Le spectateur peut percevoir le trucage et accepter simultanément la fiction.
L’humour protège ainsi l’œuvre contre la solennité excessive tout en rendant accessibles des questions métaphysiques.
Positionnement dans l’histoire de la photographie
modifierPhotographie, cinéma et bande dessinée
modifierLes séquences de Michals ont souvent été rapprochées du cinéma, du storyboard et de la bande dessinée.
Chaque image correspond à un moment distinct, tandis que les intervalles entre les photographies obligent le spectateur à imaginer le mouvement et les actions manquantes.
Contrairement au cinéma, la durée n’est pas imposée. Le spectateur peut revenir en arrière, comparer les images ou interrompre la lecture.
L’organisation en cases n’emploie généralement ni bulles ni découpage graphique complexe. L’écriture est placée sous ou autour des tirages et conserve sa fonction de voix extérieure.
Michals ne cherche donc pas à transformer la photographie en imitation du film. Il exploite les propriétés spécifiques de l’image fixe et de la succession.
Rapport au documentaire
modifierMichals commence sa carrière par des photographies de voyage, de rue et d’architecture. Il conserve néanmoins une méfiance envers l’idée que l’appareil puisse fournir une vérité complète sur le réel.
Un portrait montre l’apparence d’une personne mais pas ses souvenirs ni ses désirs. Une photographie d’événement montre un instant mais pas nécessairement ses causes ou ses conséquences.
Ses textes et ses mises en scène sont des réponses à cette limitation. Ils ne prétendent pas rendre l’image plus objective, mais reconnaître ouvertement qu’elle est incomplète.
Cette position le distingue aussi bien du reportage humaniste que d’une photographie purement formaliste.
Rapport au surréalisme
modifierL’œuvre de Michals prolonge plusieurs préoccupations surréalistes : rêve, inconscient, désir, transformation du corps, rencontre inattendue et instabilité de l’identité.
Il se distingue néanmoins des photomontages complexes et des effets de laboratoire très élaborés. Ses trucages sont souvent simples et immédiatement compréhensibles.
Le surréalisme constitue moins pour lui un style qu’une méthode permettant de montrer que le monde quotidien peut contenir plusieurs niveaux de réalité.
L’influence de Magritte est particulièrement importante, mais Michals dialogue également avec Giorgio de Chirico, Lewis Carroll, William Blake, Walt Whitman et la poésie métaphysique.
Dimension autobiographique
modifierUne grande partie de l’œuvre possède une dimension autobiographique.
Les relations familiales, l’éducation catholique, l’homosexualité, le vieillissement, la peur de la mort et le désir de reconnaissance apparaissent directement ou indirectement dans ses images.
Michals ne transforme cependant pas sa vie en récit chronologique. Les expériences personnelles deviennent des fictions, des paraboles ou des questions générales.
Ses proches peuvent interpréter des personnages, mais les œuvres ne sont pas nécessairement des documents sur leur vie réelle.
L’autobiographie fonctionne comme un point de départ permettant d’aborder la mémoire, l’amour, la solitude et la perte.
Réception et postérité
modifierDuane Michals est considéré comme l’un des photographes ayant le plus fortement renouvelé la narration photographique durant la seconde moitié du XXe siècle.
Le Carnegie Museum of Art le présente comme un pionnier ayant rompu dans les années 1960 avec les traditions dominantes de la photographie documentaire et artistique[1].
Ses séquences influencent des artistes travaillant sur la mise en scène, le récit, la performance et l’association entre texte et photographie.
Son œuvre peut notamment être rapprochée de celle de Cindy Sherman, Sophie Calle, Francesca Woodman, John Baldessari et de plusieurs artistes du récit photographique, bien que leurs méthodes diffèrent fortement.
La présence de textes manuscrits contribue également à remettre en cause l’idée moderniste selon laquelle une photographie devrait se suffire à elle-même.
Son influence s’étend au livre d’artiste, à la photographie queer, au portrait conceptuel et aux pratiques associant image fixe et fiction.
Le Carnegie Museum of Art constitue le principal dépositaire institutionnel de ses photographies et conserve également une partie importante de sa collection personnelle[11].
Ses œuvres figurent notamment dans les collections du Museum of Modern Art, du Metropolitan Museum of Art, de la Morgan Library & Museum, du Carnegie Museum of Art, du J. Paul Getty Museum, de l’Art Institute of Chicago et du Centre Pompidou.
« Le travail de Michals est presque aussi autobiographique que celui de Lartigue par exemple, mais il en diffère radicalement en ceci : il ne surprend pas le moment, il le crée. Contrairement à Lartigue adolescent patiemment posté au détour des allées du bois de Boulogne pour y saisir l'apparition d'une élégante en grande toilette, Michals n'est jamais à l'affût des mouvements du corps : il provoque, pour la pellicule et par elle, les mouvements de l'âme. À cette fin, il utilise des modèles, professionnels ou non, des procédés techniques complexes de savantes mises en scène. »
— Renaud Camus, préface à Duane Michals, Centre national de la photographie, coll. « Photo-Poche » (no 12), , 140 p. (ISBN 978-2867540097)
Œuvres et séries principales
modifier- Empty New York, début des années 1960.
- A Visit with Magritte, 1965.
- Chance Meeting, 1970.
- Things Are Queer, 1970.
- The Spirit Leaves the Body, 1968.
- The Journey of the Spirit After Death, 1968-1971.
- Paradise Regained, 1968.
- The Human Condition, 1969.
- Grandpa Goes to Heaven, 1969.
- A Letter from My Father, vers 1960-1975.
- There Are Things Here Not Seen in This Photograph, 1977.
- The Fallen Angel, 1968.
- The Bogeyman, 1973.
- The Return of the Prodigal Son, 1982.
- The Most Beautiful Part of a Man’s Body, 1986.
- Questions Without Answers, années 1990-2000.
Publications sélectionnées
modifier- (en) Duane Michals, Sequences, Garden City, Doubleday,
- (en) Duane Michals, The Journey of the Spirit After Death, New York, Winter House,
- (en) Duane Michals, Real Dreams, Danbury, Addison House, (ISBN 978-0-89169-009-2)
- (en) Duane Michals, Take One and See Mt. Fujiyama, Los Angeles, Black Sparrow Press,
- (en) Duane Michals, Now Becoming Then, Santa Fe, Twin Palms,
- (en) Duane Michals, The Essential Duane Michals, Boston, Bulfinch Press, (ISBN 978-0-8212-2437-3)
- (en) Duane Michals, Questions Without Answers, Santa Fe, Twin Palms, (ISBN 978-0-944092-89-7)
- Duane Michals, What I Wrote / Ce que j’ai écrit, Paris, Delpire, (ISBN 978-2-85107-240-5)
- (en) Duane Michals, The Idiots’ Delight, Paris, Éditions Bessard, (ISBN 979-10-91406-98-7)
- Renaud Camus, Duane Michals, Paris, Centre national de la photographie, coll. « Photo Poche », (ISBN 978-2-86754-023-3)
- (en) Linda Benedict Jones, Storyteller: The Photographs of Duane Michals, Munich et Pittsburgh, Prestel et Carnegie Museum of Art, (ISBN 978-3-7913-6542-8)
- (en) Linda Benedict Jones, Allen Ellenzweig et Duane Michals, Duane Michals, Londres, Thames & Hudson, (ISBN 978-0-500-54425-9)
- (en) Lori Pauli, The Illusions of the Photographer: Duane Michals at the Morgan, New York, Morgan Library & Museum, (ISBN 978-0-87598-192-5)
Expositions sélectionnées
modifier- 1977 : Les Krims, Duane Michals, Musée national d'Art moderne, Centre Georges-Pompidou, Paris, 1977.
- 1979 : Duane Michals, Galerie La Remise du Parc, Paris[12].
- 1982 - 1983 : Duane Michals : photographies de 1958 à 1982, Musée d'Art moderne de Paris[13].
- - 1989 : Duane Michals : Photographien 1958-1988, Museum für Kunst und Gewerbe, Hambourg.
- 2009 : Exposition aux Rencontres de la photographie d'Arles, et soirée de projection au Théâtre antique.
- 2016 : The Narrative Photograph, Galerie Jackson Fine Art, Atlanta[14].
- mai - septembre 2017 : Duane Michals, exposition organisée par la Fondation Mapfre (es) à Madrid, Casa Garriga Nogués.
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 (en) « Storyteller: The Photographs of Duane Michals », sur Carnegie Museum of Art (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals », sur DC Moore Gallery (consulté le )
- 1 2 (en) « Duane Michals: Empty New York », sur DC Moore Gallery, (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals », sur Museum of Modern Art (consulté le )
- ↑ (en) « Storyteller: The Photographs of Duane Michals », sur Carnegie Museum of Art, (consulté le )
- ↑ (en) « The Illusions of the Photographer: Duane Michals at the Morgan », sur Morgan Library and Museum, (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals (1932–2026) », sur DC Moore Gallery, (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals — Sequences », sur DC Moore Gallery (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals: The Nature of Desire », sur DC Moore Gallery, (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals: The Portraitist », sur DC Moore Gallery, (consulté le )
- ↑ (en) « Duane Michals: Collector », sur Carnegie Museum of Art, (consulté le )
- ↑ Hervé Guibert, « Inédits de Duane Michals à la Remise du parc. Décompositions », Le Monde, (lire en ligne).
- ↑ Hervé Guibert, « Duane Michals et le réexamen des apparences », Le Monde, (lire en ligne).
- ↑ Jonas Cuénin, « Duane Michals, l’existence au merveilleux' », sur L'Œil de la photographie, .
Annexes
modifierBibliographie
modifier- Pascale Antolin, « Duane Michals aux portes de l'invisible. L'impossible métamorphose », Annales du Centre de recherches sur l'Amérique anglophone (CRAA), no 28, , p. 135-147.
- (en-US) Ronald H. Bailey, The photographic illusion : Duane Michals, Los Angeles, Alskog, coll. « Masters of contemporary photography », , 96 p. (ISBN 0-500-54034-9).
- Duane Michals (préf. Renaud Camus), Paris, Centre national de la photographie, coll. « Photo Poche » (no 12), , 140 p. (ISBN 2-86754-009-7).
- Marco Livingstone, Duane Michals : photographe de l'invisible, Paris, La Martinière, , 232 p. (ISBN 2-7324-2335-1).
- Patrick Roegiers, « Duane Michals », dans Neuf entretiens avec des photographes, Paris Audiovisuel, 1989.
- Valentine Umansky, Duane Michals, le Storyteller. P petite histoire du rapport fluctuant entre texte et image, Trézélan, Filigranes éditions, , 141 p. (ISBN 978-2-35046-377-3).
Filmographie
modifierUn documentaire de Camille Guichard intitulé Duane Michals, Wake up! (Terra Luna Films, 2013) lui est consacré.
- Le film propose au spectateur de suivre le photographe américain dans ses pérégrinations, de New York à Pittsburgh en étant au plus proche de son travail photographique. Ce film est une ode à la vie à travers le regard et l’œuvre de Duane Michals. Le film suivra Duane muni de sa valise, en voyage vers 3 lieux qui lui sont essentiels : Pittsburgh : ville industrielle, berceau de l’aciérie où son père et son grand-père, migrants tchèques furent ouvriers ; New-York et la campagne de Cambridge, 2 pôles extrêmes entre lesquels il vit et qui permettent l’élaboration de son travail photographique.[réf. nécessaire]
Liens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Art Institute of Chicago
- Artists of the World Online
- Bénézit
- Collection de peintures de l'État de Bavière
- Delarge
- Grove Art Online
- Kunstindeks Danmark
- Musée d'art Nelson-Atkins
- Musée des beaux-arts du Canada
- Musée national centre d'art Reina Sofía
- Museum of Modern Art
- MutualArt
- RKDartists
- Te Papa Tongarewa
- Union List of Artist Names
- Ressources relatives à la musique :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :