Décivilisation
La décivilisation est un concept initialement utilisé afin de faire référence aux travaux du sociologue allemand Norbert Elias, notamment dans son ouvrage Sur le processus de civilisation, écrit en 1939 et considéré comme une œuvre majeure de la sociologie contemporaine.
Notion de « décivilisation »
modifierD'après Freddy Raphaël, la notion de « décivilisation » fait référence aux travaux du sociologue allemand Norbert Elias, qui a longuement réfléchi aux causes profondes de l'arrivée du nazisme en Allemagne[1]. F. Raphaël écrit : « La cécité dont font preuve les Juifs allemands de l’entre-deux guerres devant la régression dans la barbarie, constitue l’expérience matricielle qui amène Norbert Elias (1897-1990) à analyser à la fois le procès de décivilisation et l’attitude complexe, voire contradictoire, des exclus »[1]. Elias témoignerait « ainsi du drame de nombre d’intellectuels juifs qui, ayant appris à penser l’homme et l’univers à partir des catégories et des valeurs de la culture allemande, ne peuvent comprendre qu’une telle civilisation ait pu sombrer dans la barbarie absolue »[1]. Pour Elias, comme pour Georg Simmel, une société serait « une configuration instable, traversée par des tensions et des contradictions », dont la dynamique « repose sur des rapports de pouvoir et de domination, et repousse sur la périphérie des marginaux… »[1].
Le livre du psychanalyste Roland Gori, Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise (2025), ouvrage qui se situe « au croisement de la psychanalyse, de la sociologie, de la philosophie et de la littérature », ouvre à la compréhension de « ce que l’hégémonie du néolibéralisme fait de nous ; des sujets dé-civilisés et sous emprise »[2]. « Non pas des sauvageons », précise le sociologue Alain Caillé, « mais des sujets qui aspirent à se débarrasser de l’intériorisation des normes sociales, si bien analysée par Norbert Elias, pour se livrer aux plaisirs immédiats d’une désublimation généralisée »[2].
« Aujourd’hui la fonction critique du langage se trouve dégradée par le ruissellement des fake news, la propagande de masse des agitateurs politiques, les services de com’ des industries du vide, l’infobésité virale des réseaux sociaux… Ces perversions politiques du langage font prévaloir la force, le cynisme et la jouissance du néant sur le désir de vivre et d’aimer. Il est désormais urgent d’apprendre à nous défaire de leurs emprises sociales et psychologiques en réinventant des conditions sociales et culturelles qui permettent à un peuple de penser et de partager le sensible »
— Roland Gori, Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l'emprise[3]
Autres utilisations du mot « décivilisation »
modifierEn 1974, le mot est également utilisé dans un sens différent, par l'ethnologue français Robert Jaulin, qui publie La Décivilisation politique et pratique de l'ethnocide[4].
Le terme est utilisé avec une signification encore bien différente en 2011, par l’essayiste d’extrême droite, Renaud Camus.
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 Freddy Raphaël, « Civilisation et décivilisation dans l'œuvre de Norbert Elias », dans Clinique de la déshumanisation, Érès, , 59–80 p. (lire en ligne)
- 1 2 Alain Caillé, « Gori Roland, Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise », Les Liens qui libèrent, Paris, 2025, Revue du MAUSS, 66(2), p. 519-520. [lire en ligne].
- ↑ Roland Gori, Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l'emprise, Les Liens qui libèrent, , (ISBN 979-10-209-2305-9), présentation sur le site de l'éditeur : [lire en ligne]
- ↑ « « Dérèglement climatique et dérèglement civilisationnel sont liés » », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Norbert Elias,
- Sur le processus de civilisation, traduit partiellement (manquent dans cette édition les pages 1 à 122 du second tome, publiées en 2021) et publié en deux parties :
- La Civilisation des mœurs, Calmann-Lévy, 1973, puis Pocket, 2002 (traduction de Pierre Kamnitzer)
- La Dynamique de l’Occident, Calmann-Lévy, 1975, puis Pocket, 2003 (traduction de Pierre Kamnitzer)
- Les Allemands, lutte de pouvoir et développement de l'habitus aux XIXe et XXe siècles, Seuil, 2017 (traduction de Marc de Launay et Marc Joly, préface de Roger Chartier)
- Sur le processus de civilisation, traduit partiellement (manquent dans cette édition les pages 1 à 122 du second tome, publiées en 2021) et publié en deux parties :
- Roland Gori, Dé-civilisation Les nouvelles logiques de l'emprise, Les Liens qui libèrent, , (ISBN 979-10-209-2305-9), présentation sur le site de l'éditeur : [lire en ligne]
- Alain Caillé, « Gori Roland, Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise », Les Liens qui libèrent, Paris, 2025, Revue du MAUSS, 66(2), p. 519-520. [lire en ligne].
- Laurence Kahn, « Régression ou décivilisation ? À propos de la sociologisation de la psychanalyse », dans L'APF, retours et détours. Le présent de la psychanalyse, 14(2), 2024, p. 93-108, [lire en ligne].
- Philippe Lukacs, « « Dérèglement climatique et dérèglement civilisationnel sont liés » », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- Freddy Raphaël, « Civilisation et décivilisation dans l'œuvre de Norbert Elias », dans Clinique de la déshumanisation, Érès, , 59–80 p. (lire en ligne)
- Philippe Robert et Renée Zauberman, « Violences en France : peut-on parler de « décivilisation » »? Sciences Humaines, 362(9), 2023, p. 25-31, [lire en ligne].
- Paul Soriano, « Décivilisation Comment nous sommes devenus des datas » [chapitre], Dans Pierre-Marc De Biasi (dir.), La Fabrique du Futur, CNRS Éditions, 2024, (p. 139-169, [lire en ligne].
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Florence Dartois, « Tentative de définition du terme“décivilisation” », sur www.ina.fr, (consulté le )