Edmund Monsiel
Edmund Monsiel, né le à Wożuczyn et mort le à Tomaszów Lubelski, est un artiste polonais, considéré comme l'une des figures emblématiques de l'art brut.
Biographie
modifierFils de charpentier, sixième enfant d'une famille nombreuse de neuf frères et sœurs[1], il mena à terme sa formation secondaire et entreprit des études à l'école normale d'enseignants pour hommes, qu'il interrompit après trois ans[2].
Au cours des années 1920, sa famille s'installa à Łaszczów. De 1923 à 1942, il y exploita un commerce de papeterie et d'articles divers aux côtés de sa mère. Ce commerce fut réquisitionné, ou supposément réquisitionné, par les nazis. Il est possible que, comme de nombreuses entreprises durant la Seconde Guerre mondiale, il ait fait faillite à cause d’une pénurie de marchandises[3].
En 1942, après l'assassinat de son beau-frère et de sa nièce par les Allemands, son comportement changea : il évitait les gens et, par crainte d'être arrêté, se cacha chez son frère jusqu'à la fin de la guerre[4]. Il était tombé dans l'illusion effrayante qu'il allait être arrêté par la Gestapo, ou peut-être sa peur était-elle justifiée[5].
Il se réfugia chez son frère à Wożuczyn et vécut reclus dans un grenier aveugle[6]. L'éminent psychiatre Jan Mitarski[7] écrit que Monsiel vécut dans le grenier familial pendant trois ans, malgré les demandes de sa famille, mais qu'il en sortait la nuit, alors que d'autres chercheurs affirment qu'il aurait séjourné dans le petit grenier, sans fenêtre, non chauffé dont le plafond était si bas qu'un adulte ne pouvait y tenir debout[8], passant ses journées jusqu'à la fin de la guerre, ne parlant à personne et succombant à des pensées paranoïaques, trouvant du réconfort dans le dessin. Selon certaines sources, notamment les articles provenant de la collection de l'art brut, Il semble que la menace de l’occupant n’ait été que le prétexte à une auto-séquestration[9]. D'autres sources, notamment une lettre du mari d'une nièce de Monsiel, publiée en 1963 dans la revue d'art "Przekrój". Dans cette lettre Edward Żak parle de conversations avec Jacek Monsiel, un cousin d'Edmund et affirme que "pendant la guerre, depuis 1943, il se cachait des Allemands, assis dans le grenier avec ses proches"[8].
À cette époque, en représaille à l'attaque des partisans sur le poste de gendarmerie local, les Allemands ont assassiné plusieurs dizaines de Polonais. Voici ce que Józef Niedźwiedź écrit à ce sujet dans son "Historistorial Lexicon" : "À l'automne 1942, 28 Juifs ont été abattus dans la forêt voisine de la Gestapo. 25 décembre 1942. Lors d'un service dans l'église locale (à Łaszczów), les Allemands ont arrêté 76 personnes qui ont été abattues dans une forêt voisine[8]. Parmi ces personnes se trouvaient son beau-frère avec sa fille[10]. "La vue du massacre a été un choc pour Monsiel, un véritable traumatisme... Il a commencé à avoir peur. Une nuit, il s'est échappé de Łaszczów pour aller chez son frère qui vivait à Wożuczyn. Il a trouvé l'asile dans le grenier de sa maison. Il s'est assis là pendant presque trois ans"[8].
Il travailla ensuite dans une raffinerie de sucre. Il rompit son isolement dans les années 1950[11] et vécut dans la maison d’un meunier juif ou dans un moulin abandonné par un juif (les témoignages étant contradictoires)[12].
Il sut s'intégrer au rythme de vie de l'après-guerre, et s'acquittait parfaitement de ses fonctions au sein de la sucrerie de Wożuczyn. Mais, retiré dans son modeste logis, il continua, dans la solitude, à consacrer tout son temps libre à la création et à sa mission de « Prophète, de Professeur et Messager de Dieu »[13].
Inconnu de son vivant, et donc sous-estimé, son œuvre a été découverte après sa mort par des psychiatres, et non par des historiens de l'art. Si ces derniers l'avaient découvert en premier, sa renommée aurait certainement pris un autre tournant[14].
Il mourut en 1962, à l'hôpital Tomaszów Lubelski[15] ,des suites de complications liées à la grippe[16].
Maladie(s)
modifierLes premiers écrits sur Monsiel proviennent d'une petite étude de caractère psychiatrique[17] réalisée par Jan Mitarski et Ignacy Trybowski à l'occasion d'une exposition « psychopathologique». Ils sont assortis de considérations médicales «grâce aux dessins, aux inscriptions et à une enquête dans son entourage»: Monsiel souffrait, selon eux, d'une maladie mentale appartenant à la famille des schizophrénies, dont les manifestations seraient l'autisme, la division et l'altération de la personnalité, des hallucinations de langage à contenu messianique, hallucinations visuelles et auditives».
Ces informations reprises fréquemment notamment par la collection de l'art brut[18], par Roger Cardinal[19], et les nombreuses expositions qui s'y référent[20], sont pourtant contredites et ce diagnostic rétrospectif demeure discuté. Dans la lettre d'Edward Żack qui cite les propos de Jacek Monsiel, cousin d'Edmund, il écrit : "l'oncle était le genre de solitaire, il a créé la nuit, par une lampe à kérosène ou des bougies allumées. Il a dessiné avec un crayon dur sur des bouts de papier aléatoires. Ils étaient souvent imprimés, des journaux, des pages arrachées de cahiers et de livres. Il vivait au milieu de ses fantasmes étonnants et de ses visions bizarres, mais il était certainement sain d'esprit. Les gens comme lui ne s'intègrent pas toujours dans le monde dit normal et dans l'environnement dans lequel ils ont grandi"[8].
Les raisons avancées par Mitarski sont d'ordre artistique. Il note: «La surcharge de formes et de figures, le remplissage serré de la composition à ras bord, l'incorporation d'éléments scripturaux dans le dessin, les stéréotypes, les itérations, sous forme de formes et de symboles répétitifs occupant toute la surface de l'image, etc., la répétition stéréotypée de motifs individuels dans des séries entières d’images»[21].
Jacek Odlędzki affirme, dans son article «Au nom de Dieu», qu'après avoir mené une enquête minutieuse dans les trois régions où avait séjourné Monsiel et vérifié les prétendus traits de sa personnalité, il remet en question le diagnostic des célèbres psychiatres de Cracovie, dénonçant la légèreté d'une conclusion basée sur des données fausses[22].
En 2012, Barbara Typek souligne que la biographie de Monsiel nécessite d'autres recherches. Elle note que la schizophrénie présente d'autres symptômes, que ses proches auraient certainement observés de son vivant, mais que l'évitement des autres et une religiosité excessive ne sont pas en eux-mêmes des signes de cette maladie[23].
Les rares sources disponibles ne permettent pas de poser un diagnostic définitif. Monsiel ne fut jamais soumis à un traitement psychiatrique ni même jamais fait l'objet d'un examen psychiatrique documenté de son vivant et seuls ses dessins, réalisés au temps supposé de sa maladie, peuvent constituer un matériel subjectif pour tout jugement. Les souvenirs recueillis auprès des quelques témoins vivants au début des recherches étaient incomplets et fragmentaires.
S'il est difficile d'être certain de la nature exacte de ses troubles mentaux, il reste ce que Monsiel nous a laissé en s'excluant du monde : environ cinq cents dessins retrouvés dans sa mansarde après sa mort, une œuvre exceptionnelle et unique, qui n'a apparemment pas été conçue dans l'esprit d'être divulguée[24] et qui fait de lui l'un des plus importants et puissants auteurs d'art brut.
Œuvre
modifierEdmund Monsiel est l'auteur de 566 dessins[25] réalisés au crayon à mine de plomb, retrouvés dans sa mansarde après sa mort. Inspirés de l'iconographie traditionnelle, populaire et religieuse, ces dessins présentent des similitudes avec l'art des icônes[26]. Ils représentent des visages fins et barbus[27], ou souvent moustachus, presque exclusivement des visages christiques, répétés de manière obsédante jusqu'à recouvrir la totalité de la feuille.
Ces dessins, de petit voire très petit format, peuvent contenir jusqu'à plus de 3 000 visages[28], ce qui rend leur reproduction imprimée difficile. Ces visages, comparés à des fractales, suggèrent un vertigineux infini[29], où leur prolifération démultiplie la portée des regards qui s'organisent autour de figures tutélaires et émergentes[30]. L'effet global est écrasant, largement dû à l'échelle du dessin, la dimension moyenne étant de 10 × 6 cm[31].
Le premier dessin connu est daté de Pâques 1942[32], même si l'on suppose aujourd'hui qu'il a commencé à dessiner bien plus tôt[33],[34]. Le dernier est daté du [35]. Le sujet exclusif demeure toujours le visage, qui se multiplie exponentiellement dans une concurrence acharnée pour l'existence faciale : des individualités tendent à s'imposer, des hiérarchies apparaissent[36] autour d'un ou deux visages principaux.
Des textes figurent également au recto ou au verso de certaines compositions : professions de foi religieuses, exhortations à la piété, sentences moralisantes[37].
Monsiel utilisait presque toujours un crayon dur et dessinait sur des supports variés : papier, carton, couvertures de livres, chemises de bureau, morceaux de papier de mauvaise qualité, procès-verbaux, voire directement sur son bureau. L'artiste ne datait que ses œuvres achevées.
Ses œuvres sont conservées dans de nombreuses collections publiques, notamment la Collection de l'art brut (Lausanne), le Centre Pompidou, le LaM – Lille Métropole Musée d'Art moderne, d'Art contemporain et d'Art brut (Villeneuve-d'Ascq), le Musée d'Israël (Jérusalem) et le Musée d'ethnographie de Varsovie.
Origine du nom
modifierLe véritable nom de famille de la lignée était Monsiol. L'ancêtre d’Edmund Monsiel aurait été un soldat français qui, après la défaite de Napoléon Ier lors de la campagne de Russie en 1812, s'installa près de Tyszowce. Son nom de famille aurait été Monssiol. Cependant, selon l’acte de baptême d’Edmund, son nom était Monsiol, et il le signait ainsi. Ce nom figure également sur sa pierre tombale de son père à Wożuczyn.
Dans les registres paroissiaux, le nom apparaît sous trois variantes : Monsiol, Monssiel et Monsiel. Sur la pierre tombale de Mikołaj Monsiel, son père, à Łaszczów, il figure sous une quatrième forme : Monssiol[38].
Expositions personnelles
modifier- 1963 : Association des historiens de l'art, Cracovie (catalogue)
- 1964 : Palais, Cracovie
- 1997 : « Edmund Monsiel, Deuxième Étape », Plocka Galeria Sztuki, Płock (catalogue)
- 1997 : Collection de l'art brut, Lausanne
- 2012 : « Edmund Monsiel – Un artiste extraordinaire issu du Wożuczyn ordinaire », galerie BWA Zamojska
- 2019 : « Edmund Monsiel, le Mystère Éternel » , Musée de Silésie, Katowice (catalogue)
Expositions collectives
modifier- 1997 Musée de la Création Franche, "collection Eternod-Mermod", Bègles-Bordeaux, (catalogue)[39]
- 1998 : « Private Worlds. Classic Outsider Art from Europe », Katonah Museum of Art, Katonah NY[40],[41]
- 2000 Kunstmuseum Malmö, "Solitärer. Sarlingskonst fran Samling Eternod - Mermod", Malmö, (catalogue)[42]
- 2001: "Solitärer. Sarlingskonst fran Samling Eternod - Mermod", Waldemarsudde Museum, Stockholm. (catalogue)[43]
- 2010 : Au pays de la diversité par E. Monsiela, Galerie Gardzienice, Lubin
- 2011 : Amicalement brut, collection Eternod-Mermod. LaM – Lille Métropole, Lille Métropole Musée d'Art moderne, d'Art contemporain et d'Art brut, Lille-Villeneuve-d'Ascq, (Catalogue)
- 2015 Palais idéal du facteur Cheval, Hauterives, "Élévation, hommage des collectionneur Bruno Decharme et Antoine de Galbert à Joseph Ferdinand Cheval", 2015[44]
- 2022 "carambolages" Jean-Huber Martin, Grand Palais, Paris
- 2022 Collection de l'art brut, Lausanne, "Croyances"
- 2024 Villa Medici "Epopées Célestes" 2024[45]
- 2025 : Voir l'invisible. L'art brut et l'au-delà, Musée international de la Réforme (MIR), Genève
- 2025: Le Grand Palais, Paris, « Art Brut, dans l'intimité d'une collection », la donation Decharme au centre Pompidou, 2025[46],[47]
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- « The Eyes of Edmund Monsiel », Raw Vision, no 98, (lire en ligne)
- L'Art Brut : Fascicule 11, Paris, Compagnie de l'Art Brut,
- Private Worlds : Classic Outsider Art From Europe, Katonah, Katonah Museum of Art,
- Lucienne Peiry et Sarah Lombardi, Collection de l'Art Brut, Paris, Collection de l'Art Brut & Skira-Flammarion,
- The Museum of Everything : Exhibition Catalogue, Turin, Electa & Pinacoteca Giovanni e Marella Agnelli,
Monographies
modifier- Zbigniew Chlewiński, Edmund Monsiel, Płock, Płock, , 283 p.
Liens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
Références
modifier- ↑ « Exposition d'Edmund Monsiel à la Galerie Gardzienice », sur lublin.studentnews.pl/ (consulté le )
- ↑ (pl) Teresa Madej selon la conférence de Barbara Typek, « Edmund Monsiel - un brillant dessinateur chez BWA », sur www.zamosconline.pl, (consulté le )
- ↑ (en) John Maizel, « The eyes of Edmund Monsiel », sur Raw Vision
- ↑ collectif, Amicalement Brut, collection Eternod-Mermod, Villeneuve d'As, LAM - Lille Métropole, Musée d'art contemporain et d'art brut, , 128 p. (ISBN 978-2-86961-115-3), p. 115
- ↑ (en) Roger Cardinal, Private Worlds : Classic Outsider Art from Europe, Katonah Museum of Art, , 48 p. (ISBN 0-915171-50-3), p. 25
- ↑ John Maizel, l'Art Brut, l'art outsider et au-delà, Paris, Phaidon, , 240 p. (ISBN 0 7148 9365 X), p. 59
- ↑ « Jan Mitarski, chercheur en art brut », sur academia.edu (consulté le )
- 1 2 3 4 5 Bogdan Nowak, « Les œuvres extraordinaires d’Edmund Monsiel : les admonestations du Créateur lui-même », sur zamosc.naszemiasto.pl, (consulté le )
- ↑ « Monsiel, Edmund », sur collection de l'art brut art brut.ch (consulté le )
- ↑ Henryk Welcz, « Edmund Monsiel - le génie oublié de Wożuczyn. Observations sur l'exposition à la galerie Gardzienice à Lublin Auteurs » (consulté le )
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- ↑ (pl) Barbara Typek, « Edmund Monsiel », (consulté le )
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- ↑ (pl) Barbara Trypek, « Edmund Monsiel »
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- ↑ (su) Geneviève Roulin, Solitärer, Särlingkonst från Samling Eternod-Mermod, Malmö Konstmuseum, Malmö, Malmö, , 112 p. (ISBN 91-88040-55-0), p. 65
- ↑ Eléonore Sulzer, « À Lausanne, quand les artistes « bruts » vous contemplent de tous leurs yeux », Le Temps, (lire en ligne [13 août 2025])
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- ↑ (en) Outsider Art Sourcebook, Raw Vision, , 296 p. (ISBN 978-0-9543393-2-6), p. 117
- ↑ (it + en) Geneviève Roulin, Eternity has no door of Escape, Works from the Lausanne Eternod-Mermod collection, Lugano, Fondation Galeria Gottardo, , 290 p. (ISBN 8886455178), p. 172
- ↑ Edmund Monsiel. Odsłona druga, Płock, , p. 37
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- ↑ « Edmund Monsiel », sur collection de l'art brut, artbrut.ch (consulté le )
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- ↑ Philippe Dagen, « Au Grand Palais, l'art dit « brut » jusqu'à saturation », Le Monde, (lire en ligne
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