Entretien clinique
L'entretien clinique est une situation de communication entre un psychologue clinicien, ou un médecin ou un bénévole et un patient, qui s'établit sur un mode spécifique. Ce mode de communication peut être en lien avec une théorie (non directivité, psychanalyse, etc.) choisie par le professionnel, le praticien lui-même, et le patient ; ou être moins formalisé[1].
D'une façon plus large, on peut aussi définir l'entretien comme étant une interaction, essentiellement verbale, entre deux personnes en contact direct avec un objectif préalablement posé (plus ou moins formellement). C'est notamment cette caractéristique qui différencie l'entretien d'une discussion banale ou d'un échange à bâtons rompus[1].
Étymologie
modifierUne pratique partagée par plusieurs domaines
modifierLa méthode clinique ne se limite donc pas au champ de la psychologie : elle s'est diffusée dans tous les domaines où l'être humain est appréhendé dans sa singularité, sa souffrance ou sa complexité.
En médecine et en psychiatrie, le praticien réalise un entretien clinique lors de la phase d'anamnèse : contrairement à un simple questionnaire standardisé, il mobilise une écoute clinique pour repérer la manière dont le patient décrit sa douleur, son rapport à la maladie et ses antécédents[4]. Cet outil se retrouve également dans les soins infirmiers, où l'on parle de recueil de données cliniques[5], ainsi que dans le travail social et l'éducatif : la visée n'y est pas thérapeutique au sens médical, mais l'outil reste similaire, puisqu'il s'agit de recevoir une personne en situation de vulnérabilité (précarité, rupture familiale) sans porter de jugement sur elle. L'entretien clinique est aussi mobilisé dans le champ des ressources humaines et du management.
Plus largement, l'entretien clinique s'inscrit d'abord dans la catégorie plus vaste de l'entretien en général, qui prend des formes très diverses selon les contextes professionnels : recrutement, évaluation annuelle ou licenciement dans le monde du travail, conseil en orientation, admission ou entretien disciplinaire dans les institutions éducatives, ou encore entretien avec un assistant social ou un psychologue clinicien. Ce qui est commun à toutes ces situations, c'est qu'il s'agit d'une relation directe entre deux personnes ou plus, qui s'effectue dans un cadre professionnel, ce qui distingue précisément l'entretien d'une simple discussion amicale[1].
Cet article, rattaché au portail Psychologie, développe plus particulièrement l'usage de l'entretien clinique en psychologie.
Objectifs
modifierL'entretien clinique vise avant tout à comprendre le fonctionnement psychologique de la personne reçue. Le praticien cherche à favoriser la libre expression du discours de son interlocuteur, en intervenant ponctuellement par des relances destinées à approfondir les thèmes abordés[1].
Ces échanges permettent notamment de recueillir des éléments sur le vécu de la personne, son ressenti émotionnel, ses représentations, ses croyances ou encore ses expériences passées. Au-delà du seul recueil d'informations, l'entretien clinique repose sur la qualité de la relation établie entre les deux interlocuteurs et sur une approche globale de la personne[1].
Ainsi, l'entretien vise, par exemple, à rechercher de l'information (enquête, investigation, recherche scientifique), à aider ou orienter autrui (orientation, formation, pédagogie), à soigner ou accompagner une personne (entretien à visée thérapeutique).
Dans les domaines de l'éducation et de la formation, l'entretien est une technique fréquemment utilisée avec des objectifs divers. Par exemple:
- l'entretien d'explicitation est une technique de questionnement permettant la verbalisation de l'action et des difficultés éventuelles rencontrées par un élève (apprenant) lors de la réalisation d'une tâche ou de la résolution d'un problème[6] ;
- l'entretien d'aide vise à faciliter, chez le demandeur, la compréhension, voire la résolution, de sa difficulté rencontrée et évoquée.
Typologies
modifierLes typologies de l'entretien sont variées selon les domaines d'application, les objectifs poursuivis ou encore la méthode adoptée par la personne qui conduit l'entretien, parfois appelée « interviewer ». Une distinction fréquemment retenue repose sur la méthode utilisée : l'entretien directif, l'entretien semi-directif et l'entretien non-directif.
L'entretien directif ou structuré
modifierProche du questionnaire, l'entretien directif repose sur un protocole de questions fermées, bien que les réponses restent libres dans leur contenu et leur forme : il ne s'agit jamais d'un questionnaire rigide au sens strict. Le psychologue sait où il veut arriver et dirige l'entretien en posant une série de questions précises, préparées à l'avance, afin d'obtenir les informations attendues tout en écartant ce qui ne paraît pas pertinent[7].
L'entretien semi-directif ou semi-structuré
modifierL'entretien semi-directif, aussi appelé entretien guidé, est la forme d'entretien la plus fréquemment utilisée sur le terrain. Cette popularité s'explique par les limites pratiques de l'entretien non directif : ce dernier repose sur le principe d'accepter que l'interviewé ne s'exprime pas sur tel ou tel point, ce qui devient problématique lorsqu'une enquête ou une étude nécessite de recueillir des informations sur un ensemble de thèmes déterminés à l'avance. L'entretien semi-directif a été conçu pour contourner cette difficulté : il reste proche de l'entretien non directif dans sa posture, tout en se structurant autour de plusieurs phases[8].
Concrètement, l'interviewer détermine avant l'entretien un certain nombre de thèmes ou de questions à explorer, réunis dans un guide d'entretien. Au cours de l'entretien, il veille à ce que l'ensemble de ces points soient abordés par l'interviewé, mais laisse à ce dernier la liberté de les traiter dans l'ordre de son choix, qui peut différer de celui initialement prévu.
Si certains points ne sont pas spontanément abordés par l'interviewé, notamment vers la fin du temps imparti, l'interviewer peut intervenir directement par une question ouverte, une demande de clarification ou une reformulation. Tout au long de l'exploration de chaque thème, l'attitude de l'interviewer reste autant que possible non directive : écoute empathique, reformulation, ou question ouverte destinée à faciliter l'expression, sans jamais suggérer de piste de réponse ni manifester de jugement.
L'entretien non-directif ou non structuré
modifierEncore appelé plus justement « entretien centré sur la personne » en référence à celui qui a défini la théorie, la méthode et les techniques de ce type d'entretien, à savoir le psychologue américain Carl Rogers[9].
L'entretien non directif repose avant tout sur l'instauration d'un climat relationnel particulier, fondé sur quatre dimensions : l'acceptation inconditionnelle de l'autre, la neutralité bienveillante, l'authenticité et l'empathie. C'est ce climat qui prime sur la technique elle-même : il est préférable de commettre quelques maladresses techniques plutôt que de dégrader la qualité de la relation[10].
L'interviewer laisse la personne libre de choisir les thèmes à aborder et adopte une attitude d'empathie (cf.Carl Rogers), c'est-à-dire un effort pour comprendre l'autre comme si l'on était à sa place, sans jamais l'être véritablement, en suivant le libre déroulement de sa pensée. Cette posture ne consiste pas à approuver ce qui est exprimé, mais à manifester une volonté de comprendre la personne, non seulement sur le plan rationnel mais aussi affectif et émotionnel.
Le thème de l'entretien est par conséquent toujours formulé de la manière la plus large et la plus générale possible, afin de limiter au maximum le risque d'orienter l'interviewé vers une réponse particulière. Si ce dernier demande des précisions sur le thème abordé, l'interviewer évite d'y répondre directement, ce qui constituerait une forme d'induction, et privilégie la re-formulation de ce que la personne vient d'exprimer, afin que ce soit elle qui s'approprie progressivement la question posée[10].
Plusieurs types d'interventions caractérisent cette posture d'écoute. La réitération, ou reflet simple, consiste à renvoyer à l'interviewé ce qu'il vient d'exprimer, afin de manifester l'écoute et de le recentrer sur son propre discours ; utilisée de façon trop systématique, elle risque cependant d'être perçue comme un procédé artificiel et de nuire au climat relationnel. La reformulation du sentiment constitue l'intervention la plus caractéristique de l'entretien non directif : elle reprend les propos de l'interviewé en y intégrant le sentiment implicite qui les sous-tend, ce qui suppose une écoute empathique approfondie. Enfin, le soutien empathique regroupe l'ensemble des manifestations verbales et non verbales (onomatopées, mimiques, postures) par lesquelles l'interviewer témoigne de sa présence attentive et de son écoute, sans jugement[10].
Toutes ces attitudes et interventions reflètent ainsi la volonté authentique d'écouter, de saisir et de comprendre, dans leur vérité immédiate, les paroles et les silences de l'interviewé. Le but est d'aider la personne à exprimer, dans le respect de son rythme, tout ce qu'elle peut dire et ressentir à propos de l'objet de l'entretien, sans qu'aucun jugement, autorité, influence ou interprétation ne s'y manifeste.
L'entretien non directif est utilisé par les psychologues cliniciens, mais aussi par de nombreux autres professionnels, dans des contextes variés : orientation, recrutement, études de motivation, études sur les représentations, campagnes publicitaires, etc. Une solide formation, ainsi qu'une expérience personnelle et technique, sont nécessaires avant de pouvoir conduire ce type d'entretien.
Références
modifier- 1 2 3 4 5 Bouvet, C. (2022). Les 18 grandes notions de la pratique de l'entretien clinique (3e éd.). Paris, Dunod, chap. 1 « Définir l'entretien clinique ».
- ↑ « Entretien », sur Dictionnaire Larousse (consulté le )
- ↑ « Clinique », sur Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition (consulté le )
- ↑ Viviane Huys, « Le rôle de l’anamnèse dans la co-construction du diagnostic », Espaces Linguistiques, no 2, (ISSN 2729-3548, DOI 10.25965/espaces-linguistiques.344, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Lescure, S. (2022). « Fiche 1. Le recueil de données cliniques ». Dans Réussir tout le semestre 2 - IFSI : 110 fiches de révision (3e éd., p. 182-183). Paris, Vuibert.
- ↑ Faingold, N. (2022). « Chapitre 7. Les entretiens d'explicitation et de décryptage ». Dans B. Albero et J. Thievenaz (dir.), Enquêter dans les métiers de l'humain. Traité de méthodologie de la recherche en sciences de l'éducation et de la formation (Tome II, p. 243-256). Éditions Raison et Passions.
- ↑ Borst, G. et Cachia, A. (2022). « Chapitre premier. Les méthodes descriptives ». Dans Les Méthodes en psychologie (3e éd., p. 17-38). Coll. « Que sais-je ? », Presses Universitaires de France.
- ↑ Abric, J.-C. (2026). « Chapitre 3. Les techniques de recueil d'information en situation interindividuelle ». Dans Psychologie de la communication. Théories et méthodes (p. 42-58). Coll. « Psycho Sup », Dunod.
- ↑ Rogers, C. R. (1942). Counseling and Psychotherapy. Traduit en français sous le titre La relation d'aide et la psychothérapie, Issy-les-Moulineaux, ESF Éditeur, 2010.
- 1 2 3 Abric, J.-C. (2026). « Chapitre 3. Les techniques de recueil d'information en situation interindividuelle ». Dans Psychologie de la communication. Théories et méthodes (p. 42-58). Coll. « Psycho Sup », Dunod.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Jean-Claude Abric, Psychologie de la communication : Théories et méthodes, Dunod, coll. « Psycho Sup », (ISBN 978-2-10-088085-0)
- Grégoire Borst et Arnaud Cachia, Les Méthodes en psychologie, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », , 3e éd.
- Cyrille Bouvet, Les 18 grandes notions de la pratique de l'entretien clinique, Dunod, , 3e éd. (ISBN 978-2-10-082528-8)
- Colette Chiland (dir.) et al., L'entretien clinique, Presses Universitaires de France (PUF), [détail des éditions] (présentation en ligne)
- Nadine Faingold, chap. 7 « Les entretiens d'explicitation et de décryptage », dans Brigitte Albero et Joris Thievenaz (dir.), Enquêter dans les métiers de l'humain. Traité de méthodologie de la recherche en sciences de l'éducation et de la formation, t. II, Éditions Raison et Passions, , p. 243-256
- Sandrine Lescure, « Fiche 1. Le recueil de données cliniques », dans Réussir tout le semestre 2 — IFSI : 110 fiches de révision, Paris, Vuibert, , 3e éd., p. 182-183
- Carl Rogers, La relation d'aide et la psychothérapie [« Counseling and Psychotherapy »], Issy-les-Moulineaux, ESF Éditeur, (1re éd. 1942)