Fernand Moureaux
Fernand Moureaux, né le et mort le à Paris, est un entrepreneur et homme politique français. Créateur avec Henri Porte de la Suze, un apéritif, il est aussi connu comme maire de Trouville-sur-Mer.
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Biographie
modifierIl hérite en 1885 de la distillerie familiale, qui est alors au bord de la faillite. Associé avec Henri Porte, il la relance en créant un nouvel apéritif à base de gentiane, la Suze[1]. Il développe la marque grâce à l'usage intensif de la publicité[2]. Il fait construire puis agrandir l'usine de la société à Maisons-Alfort, ville qu'il contribue à développer avec le financement d'un stade[3] ou de l’église Sainte-Agnès[4], dont la construction est confiée à Marc Brillaud de Laujardière et Raymond Puthomme.
Enrichi par le développement de Suze, il acquiert une villa à Trouville-sur-Mer à l'issue de la Première Guerre mondiale. Il devient maire de la ville le , à 71 ans. La station balnéaire, autrefois plus connue que Deauville, est passée dans l'ombre de sa voisine. Fernand Moureaux voit dans la création des congés payés par le Front Populaire une occasion de réorienter la station une nouvelle clientèle populaire et familiale[5]. Il revitalise alors la ville avec de nombreuses constructions[6]. «Maire bâtisseur»[7], il s'illustre par de nombreuses constructions dans le style normand, comme la Halle aux poissons[8], dite également "Marché aux poissons", construite par Eugène-Maurice Vincent en association avec les architectes Marcel Davy et Maurice Halley[9], ou une piscine olympique à l'eau de mer[10] et des établissements de bains.
Il fait construire de nombreux bâtiments municipaux sur ses deniers[11]. Selon Maurice Culot et Nada Jakovljevic, «le moteur de son action municipale est moins à rechercher du côté de l'idéologie politique que dans un ultime prolongement de la tradition philanthropique de la bourgeoisie du XIXe siècle»[12]. Elle lui vaut d'être réélu à quatre reprises, jusqu'en 1951. Il est aussi associé aux reconstructions d'ampleur à l'issue de la Seconde Guerre mondiale.
Un boulevard porte son nom à Trouville-sur-Mer. Il a été nommé Officier de la Légion d’Honneur par décret du [13].

Un destin hors du commun
modifierFernand Moureaux incarne une figure exceptionnelle de la vie municipale française du XXe siècle. Industriel à succès, inventeur de la Suze, il devient maire de Trouville-sur-Mer à 71 ans, de 1934 à 1951. Son action s’inscrit dans une vision globale du développement urbain, alliant modernisation, respect du patrimoine, et souci du bien-être collectif. Elle a permis à la ville de se relever des crises et de s’affirmer comme une station balnéaire de premier plan. Il mobilise sa fortune personnelle au service de l’intérêt général, sans jamais chercher à en tirer profit ou gloire. Au-delà de ses réalisations concrètes, c’est la personnalité de Fernand Moureaux qui force l’admiration : son humilité, sa générosité, son sens du devoir, sa capacité à rassembler, et la fidélité à ses principes. Il laisse à Trouville le souvenir d’un homme qui a su donner le meilleur de lui-même à sa ville d’adoption. Deux traits dominent sa personnalité : le bâtisseur visionnaire, qui façonne le visage de la ville, et le bienfaiteur, dont la philanthropie irrigue tous les domaines de la vie locale.
Le bâtisseur
modifierUn industriel visionnaire au service de la ville
modifierAvant d’être maire, Fernand Moureaux s’est illustré dans l’industrie. À 26 ans, il transforme la distillerie familiale Rousseau et Moureaux en une société industrielle de premier plan, créant la célèbre Suze, apéritif à base de gentiane. Son sens de l’innovation se manifeste dans l’utilisation précoce de la publicité, bien avant que cela ne devienne une pratique courante. Cette réussite lui assure une fortune confortable, qu’il mettra, entre autres, au service de Trouville[9].
Une politique d’urbanisme novatrice
modifierÉlu maire en 1934, Fernand Moureaux arrive à la tête d’une ville sous tension, marquée par la crise économique et des dissensions politiques[14]. Il ne brigua pas ce poste de maire. Ce sont deux des adjoints du maire démissionnaire, qui viendront, en pleine crise municipale, lui demander de se présenter aux suffrages du , en tant qu’influent résident estival. Il va alors impulser une politique de grands travaux, non seulement pour moderniser la ville, mais aussi pour résorber le chômage[9].
L’un de ses premiers chantiers est l’élargissement et l’électrification des quais de la Touques, qui deviendront le quai Fernand Moureaux. Il impose, dans le cadre de l’embellissement de ces quais, le respect du style normand pour les façades, participant à hauteur de 50 % aux frais engagés par les propriétaires qui acceptent de "normandiser" leurs immeubles[9]. Ce souci d’esthétique urbaine, rare à l’époque, contribue à donner à Trouville une identité architecturale forte.
Avant même son élection, il finance la construction d’une piscine olympique sur la "Reine des plages", la fameuse "piscine bleue", inaugurée en 1935. Alimentée en eau de mer filtrée préchauffée, décorée de mosaïques bleues et de peintures marines murales, elle devient un symbole du renouveau de la station. Un complexe nautique a pris le relais au même endroit en 1984. Il fait également construire huit courts de tennis, la gare des autocars, et contribue à l’aménagement de la place du Casino[9].
En 1936, il lance la construction d’une nouvelle poissonnerie, le "marché aux poissons", de style normand moderne, avec colombages et toiture en tuiles vieillies. Cette poissonnerie remplace l’ancienne halle aux poissons édifiée en 1881. Ce bâtiment, conçu par trois architectes locaux, devient un point central de la vie du port et figure aujourd’hui à l’inventaire supplémentaires des monuments historiques[8],[9].
Fernand Moureaux ne se contente pas d’embellir la ville : il s’attaque aussi à la question du logement. Il fait construire, à ses frais[14], douze maisons à loyer réduit dans le quartier d’Hennequeville et en fait don au foyer de Bienfaisance[15]. Il lance des concours d’architecture, veille à la qualité des constructions et à l’amélioration des conditions de vie des plus modestes.
Au niveau des espaces publics, il acquiert des terrains pour créer un square, un stade scolaire, participe à l’aménagement de la place Foch[14] et des abords du monument aux morts, et à l’élargissement de la rue des Bains[9]. Il finance la création de cabines de famille aux bains des Roches Noires, et participe, en 1945, à la remise en état de la digue des Roches Noires qui menaçait de s’effondrer en entraînant, avec elle, 20 villas à proximité[15].
À la libération, dans le cadre des réparations des dommages de guerre, il prend en charge le déblaiement de la plage, la démolition de 34 blockhaus et ouvrages militaires du Mur de l’Atlantique[9], et avance, en attente des remboursements des dommages de guerre du Ministère de la Reconstruction, des sommes importantes pour la réparation des infrastructures endommagées. Il consent des prêts de 5 puis, en complément, de 10 millions de francs à la ville, n’acceptant généralement que le remboursement partiel, le reste étant considéré comme un don[15].
Un urbanisme au service de l’image
modifierFernand Moureaux comprend très tôt l’importance de l’image pour le développement touristique. Il oriente la politique d’urbanisme vers la valorisation du port de pêche normand, avec la création d'une nouvelle et très grande poissonnerie, encourage la réhabilitation des façades, et promeut une identité visuelle cohérente. Son action s’inscrit dans la lignée des grands "inventeurs" de la station de Trouville, après Charles Mozin ou Alexandre Dumas, avec une approche résolument moderne et structurée[9].
Un bâtisseur inspiré par sa femme
modifierIl convient de souligner le rôle de son épouse, Marguerite Moureaux, qui partage son goût pour l’architecture et l’urbanisme. Présente aux réunions avec les architectes, elle veille à l’harmonie des constructions et à l’intégration du style normand. Elle aimait à répéter que : "si elle avait été un homme, elle aurait été architecte"[14].
Le bienfaiteur
modifierUne générosité sans limites
modifierLa fortune acquise dans l’industrie permet à Fernand Moureaux de se montrer d’une générosité exceptionnelle. Il finance de nombreux équipements publics de ses propres deniers, fait des dons réguliers à la ville, aux associations, aux écoles, et aux plus démunis. En 1939, il déclarait d’ailleurs à un de ses proches : " j’en suis à mon 75e million à Trouville "[14].
La liste de ses dons personnels à la ville est impressionnante : piscine, courts de tennis, gare des autocars, logements sociaux, terrains pour square, stade et école, élargissement et électrification des quais de la Touques, etc. Il accorde des prêts sans intérêt pour financer les travaux municipaux, et abandonne à la ville les remboursements des dommages de guerre qui auraient dû lui revenir personnellement[9].
Dans le domaine du soutien aux œuvres sociales, Fernand Moureaux crée et finance des soupes scolaires, des aides aux indigents, des secours mensuels aux vieillards, et subventionne la Fondation Gallier, centre d’hygiène pour l’enfance[15]. Il contribue à la création d’une crèche à l’hôpital, œuvre de son épouse, devenue le pavillon Marguerite Moureaux[9].
Il fut également un mécène du sport et des loisirs. À la Suze, il crée une colonie de vacances pour les enfants du personnel, fait construire un stade à Maisons-Alfort, et subventionne l’Association Sportive de Trouville-Deauville. Il encourage la pratique sportive et la formation professionnelle, finançant l’installation de cours du soir pour les apprentis du bâtiment[9].
Et dans le domaine culturel, dans une ville au passé artistique riche, il soutient la création du musée municipal, et contribue, à ce titre, à la fondation de la Société d’Études Trouvillaises. Il fait don de nombreuses œuvres d’art. Il offre à la ville la moitié de la somme pour l’acquisition de la villa Montebello pour y installer le musée (inauguré en 1972), et dote la bibliothèque municipale de livres[9].
Une philanthropie désintéressée
modifierContrairement à l’évergétisme antique, où les dons servaient à gravir les échelons du pouvoir, l’action de Fernand Moureaux est totalement désintéressée. Il ne brigue aucun mandat politique en dehors de la mairie, refuse toute récupération partisane, et se veut le maire de tous, sans distinction de classe, de parti ou de confession. Lors de l’inauguration de l'église Sainte-Agnès de Maisons-Alfort, le , dont Fernand Moureaux, patron de la Suze, a été le mécène principal avec une contribution à 80% du financement des travaux, le Cardinal Verdier, Archevêque de Paris et créateur de l’œuvre des "Chantiers du Cardinal", dira "je n 'ai qu'un seul administré qui m'ait fait un tel cadeau : Monsieur Moureaux"[9]. Dans sa lettre de démission, il écrit : "Dites à tous les Trouvillais, à quelques partis politiques et à quelques confessions qu’ils puissent appartenir, qu’indistinctement, je les ai tous considérés comme des amis très chers…"[15].
Un homme proche des gens
modifierLes témoignages des Trouvillais soulignent sa simplicité, son accessibilité et sa dignité. «C’était un homme très digne. Il était ouvert, on pouvait lui parler», «Il avait le cœur sur la main», «Il était là pour donner et non pour recevoir»[9]. Son action sociale s’accompagne d’une grande discrétion : il cherche à faire oublier ses bienfaits, agit sans ostentation, et refuse toute mise en avant personnelle[15].

Une reconnaissance unanime
modifierLa ville de Trouville témoigne à Fernand Moureaux et à son épouse sa reconnaissance en ouvrant, entre autres, une souscription publique en 1948, recueillant une somme importante qui a permis de leur offrir le portrait de Fernand Moureaux, peint par le Maître Guirand de Scévola. À sa démission en 1951, le Conseil Municipal lui adresse une lettre émue, lui conférant le titre de maire honoraire, saluant : "En un mot , votre œuvre morale n’a pas été moins effective que votre œuvre matérielle". Il y a répondu en concluant : "Le jour où, dans vos cœurs , les vertus austères balanceront les vertus aimables, quand vous croirez que la justice doit l’emporter sur la bienveillance alors , appelez votre vieux Collègue, ce "Maire Honoraire" , qui plaidera la cause qu’il a toujours estimée être la meilleure : celle de la bonté"[15].
Notes et références
modifier- ↑ Un lieu, une personnalité : Boulevard Fernand Moureaux à Trouville-sur-Mer.
- ↑ Le beau et la bête.
- ↑ Maisons-Alfort 1900-1930: Art Nouveau - Art Déco, AAM Editions.
- ↑ Le patrimoine architectural.
- ↑ Histoire de Trouville sur Mer.
- ↑ Susannah Patton, A Journey Into Flaubert's Normandy, Page 113.
- ↑ Fabienne Bergeron, Fernand Moureaux, maire bâtisseur.
- 1 2 POP et Légifrance, Trouville-sur-Mer. - Halle aux poissons dite « poissonnerie », boulevard Fernand-Moureaux, CAD. AC DP 616 (inscription : arrêté du 14 septembre 1992) - ligne 170
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 Revue « Athéna sur la Touques », Fernand Moureaux – Un Maire bâtisseur, n°141, Auteur : Fabienne Bergeron, Septembre 1999, ISSN 0758-5470
- ↑ Ouest-France.
- ↑ Jean-Claude Vigato, L'architecture régionaliste: France, 1890-1950 - Page 199.
- ↑ 1989, Maurice Culot, Nada Jakovljevic, "Trouville", chapitre Fernand Moureaux, Institut français d'architecture, p. 212.
- ↑ Base Leonore.
- 1 2 3 4 5 1989, Maurice Culot, Nada Jakovljevic, "Trouville", Editions Mardaga, Chapitre Fernand Moureaux, Institut français d'architecture, (ISBN 2-87009-369-1)
- 1 2 3 4 5 6 7 Archives Municipales de Trouville-sur-Mer (14360) : Dossier Démission du Maire Fernand Moureaux, période 1949 - 1951
Bibliographie
modifier- 1989, Maurice Culot, Nada Jakovljevic, Livre "Trouville", chapitre Fernand Moureaux, Institut français d'architecture, p. 496 et suivantes
- Septembre 1999, Fabienne Bergeron, Revue « Athéna sur la Touques » n°141, "Fernand Moureaux - un Maire bâtisseur", ISSN 0758-5470