Ferrier Lullin
Ferrier, Lullin & Cie (couramment Ferrier Lullin) est une ancienne banque privée genevoise spécialisée dans la gestion de fortune. Faisant remonter ses origines à , elle se présentait comme le plus ancien établissement bancaire de la place de Genève et constituait le membre le plus ancien du Groupement des banquiers privés genevois[1],[2].
| Ferrier Lullin | |
| Création | (origines : Ferrier, Darier & Cie) |
|---|---|
| Personnages clés | Abraham-Étienne Ferrier · Louis-Alexandre Lullin · Jean Lullin · Raymond Ferrier · Bruno Hug · Thierry de Loriol |
| Forme juridique | Banque privée (société en commandite, puis société anonyme) |
| Siège social | Genève |
| Activité | Banque privée, gestion de fortune |
| Effectif | ~306 (2005) |
| Résultat net | 47,7 millions CHF (1998) |
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Issue de la maison de commerce et de commission fondée en 1795 sous la raison sociale Ferrier, Darier & Cie, la banque prend sa dénomination définitive en , lors de la réunion des maisons Ferrier & Cie et Lullin & Cie[2],[3]. Restée familiale jusque dans les années 1970, elle est reprise en par la Société de Banque Suisse (SBS), puis intégrée au groupe UBS après la fusion bancaire de 1998. Rachetée par la banque zurichoise Julius Bär en , elle disparaît en tant que marque le , au terme de 211 ans d'existence[4],[5].
Histoire
modifierLes familles fondatrices
modifierLa banque réunit deux lignées du patriciat genevois, toutes deux liées à l'histoire financière de la cité.
La famille Ferrier, originaire d'Uzès en Languedoc, s'établit à Genève à la faveur du Refuge protestant. François Ferrier (vers 1661-1759) y est reçu habitant en 1691, puis bourgeois en 1705 ; ses descendants se livrent d'abord au négoce d'horlogerie, d'épicerie et de bas de soie[6]. L'activité bancaire proprement dite débute avec Abraham-Étienne Ferrier (1761-1835), qui crée en 1783, avec deux associés, une entreprise de commerce et de commission, remplacée en par Ferrier, Darier & Cie, à l'origine de la banque Ferrier, Lullin & Cie[6]. Abraham-Étienne Ferrier siège au Conseil représentatif, tout comme son fils Jean-Henri (1798-1872), délégué à l'Assemblée constituante, député au Grand Conseil et juge au tribunal de commerce[6].
La famille Lullin compte parmi les plus anciennes de Genève, attestée dès la première moitié du XIVe siècle et figurant à la fin du XVIIe siècle parmi les plus fortunées de la cité ; nombre de ses membres exercèrent les charges de syndic et les plus hautes fonctions de la magistrature genevoise[3]. Selon l'historien bâlois Herbert Lüthy, les Lullin comptaient, autour de 1750, parmi les maisons genevoises actives dans la grande finance internationale, aux côtés des Cottin, Thellusson, Necker ou Mallet[7]. Louis-Alexandre Lullin (1828-1894), qui épouse Marie-Blanche Lullin (1834-1902), fonde la banque Lullin & Cie[3].
Fondation et essor (1795-1908)
modifierLa maison fondée en 1795 s'inscrit dans le modèle de fonctionnement de la banque privée genevoise décrit par l'historien Olivier Perroux sous le nom de « collier de perles » : des associations successives d'acteurs, reconstituées au fil des générations sous des raisons sociales changeantes, au sein d'un réseau resserré de familles protestantes apparentées[8]. La date de 1795 est retenue par la banque comme année de fondation, ce qui en fait, avec Lombard Odier et Hentsch (toutes deux 1796), l'une des doyennes de la place financière genevoise[9].
La banque Ferrier, Lullin & Cie (1908)
modifierEn , les maisons Ferrier & Cie et Lullin & Cie fusionnent et donnent naissance à Ferrier, Lullin & Cie[2],[3]. L'établissement reste dirigé de génération en génération par les descendants des deux familles. En , il publie un ouvrage commémoratif retraçant ses cent cinquante ans d'activité, Ferrier Lullin & Cie : 150 ans de banque, 1795-1945[6].
Jean Lullin (de son nom complet Ami-Charles-Jean Lullin, 1893-1985), dernier représentant de la tradition financière de sa famille et descendant d'Amédée dit « Ami » Lullin de Genthod, y fait toute sa carrière[10],[3]. Durant les Trente Glorieuses, Ferrier Lullin figure parmi les sept grands établissements privés de la place de Genève, aux côtés de Lombard Odier, Darier, Hentsch, Pictet, Bordier et Mirabaud[10].
Reprise par la Société de Banque Suisse (1979)
modifierEn , la banque est reprise par la Société de Banque Suisse (SBS)[6],[9]. D'après le magazine Euromoney, la SBS aurait acquis l'établissement pour environ 60 millions de francs suisses, obtenant l'immeuble et le nom tandis que l'ancienne direction conservait la relation et le secret des clients[9]. À Genève, où Ferrier Lullin était alors le doyen du Groupement des banquiers privés, l'opération est ressentie comme une rupture, Euromoney la comparant dans sa portée symbolique au scandale de Chiasso[9]. Malgré son changement d'actionnariat, la banque conserve son nom, son identité et une large autonomie opérationnelle.
Intégration au groupe UBS et fusion avec Cantrade Ormond Burrus (1998)
modifierLa fusion, en 1998, de la Société de Banque Suisse et de l'Union de banques suisses, qui donne naissance à l'UBS actuelle, fait passer Ferrier Lullin sous le contrôle du nouveau groupe[11].
La même année, Ferrier Lullin fusionne avec Cantrade, Ormond Burrus Banque Privée SA, établissement genevois de gestion de fortune issu de l'ancienne Union de banques suisses, dont la famille Ormond avait été l'une des actionnaires[11],[12]. L'opération permet à Ferrier Lullin de doubler son bénéfice net, qui passe de 24,6 millions de francs en 1997 à 47,7 millions en 1998[11],[13].
En , Bruno Hug, ancien cadre de la SBS, est élu président du conseil d'administration ; il succède à Raymond Ferrier, qui quitte la présidence pour raison d'âge après plus de quarante-cinq ans d'activité au sein de la banque. Markus Weiss, directeur général d'UBS responsable des banques privées du groupe, est élu à la vice-présidence[13]. La même année, la banque ouvre une succursale à Sion, sa première représentation en Suisse hors de Genève[11].
À cette période, le groupe Ferrier Lullin gère environ 15 milliards de francs d'avoirs et compte 325 employés, dont 275 à Genève ; il comprend également la société fiduciaire Centrapriv SA et la société de gestion Mandataire SA[11]. Près d'un quart de la clientèle provient de Suisse romande, le reste essentiellement de France, d'Espagne, du Portugal et de Belgique, la prospection en Allemagne s'effectuant via la filiale luxembourgeoise[11].
En , UBS regroupe ses banques privées sous une plate-forme dédiée, SBC Wealth Management, tout en les exploitant sous des marques distinctes ; Ferrier Lullin y est rattachée[2],[1]. La banque revendique alors un positionnement original au sein d'un grand groupe : une stratégie dite d'« architecture ouverte », privilégiant la sélection de produits de tiers plutôt que le développement de produits maison, et une indépendance affichée à l'égard de sa maison mère dans le choix des produits et le conseil patrimonial[1]. À la même époque, l'établissement est dirigé par Thierry de Loriol, qui cultive une image de « banquier non conformiste »[14].
Filiales internationales
modifierFerrier Lullin disposait de filiales à l'étranger. La filiale luxembourgeoise, Ferrier Lullin (Luxembourg), créée en , employait 42 collaborateurs ; UBS annonce son intégration dans UBS (Luxembourg) en , dans un contexte d'abandon par la banque du développement de fonds « maison », dont il ne subsistait alors que deux[15]. La banque exploitait également une filiale aux Bahamas, Ferrier Lullin Bank & Trust (Bahamas), basée à Nassau, soumise à la surveillance de la Banque centrale des Bahamas[16].
Rachat par Julius Bär et disparition (2005-2006)
modifierLe , Julius Bär annonce le rachat à UBS de ses trois banques privées — Banco di Lugano, Ehinger & Armand von Ernst et Ferrier Lullin — ainsi que du gestionnaire d'actifs GAM, pour un montant implicite de 5,6 milliards de francs (3,8 milliards en numéraire et une participation de 21,5 % d'UBS dans la nouvelle entité, valorisée environ 1,8 milliard)[17],[2]. L'opération, qui porte sur des avoirs de clientèle d'environ 119 milliards de francs et 1700 collaborateurs, fait de Julius Bär le premier gestionnaire de fortune indépendant de Suisse, avec quelque 270 milliards de francs sous gestion[17].
Au moment de sa reprise, Ferrier Lullin est présente à Genève, Lausanne, Sion et Nassau, et compte environ 306 collaborateurs[2]. La fusion juridique est officialisée le : la banque est renommée Banque Julius Bär & Cie et l'enseigne de la rue Pierre-Fatio à Genève est remplacée[4],[5]. La disparition de ce nom genevois vieux de 211 ans est décrite par la presse comme la perte d'un pan de l'histoire de la place financière genevoise[4].
Plusieurs anciens gérants de Ferrier Lullin, dont des membres de la famille Ormond, quittent l'établissement en 2006 pour fonder la société de gestion indépendante 1875 Finance, qui réunit environ 2 milliards de francs sous gestion privée en une année[18],[12].
Identité et activités
modifierFerrier Lullin était une banque privée spécialisée dans la gestion de patrimoine pour particuliers, entrepreneurs et familles d'actionnaires, ainsi que dans les services aux gérants indépendants[2]. Au sein du groupe UBS, elle se distinguait par sa stratégie d'« architecture ouverte » et par l'autonomie revendiquée dans le choix de ses produits d'investissement[1]. Son siège était situé rue Pierre-Fatio, à Genève[4].
Mécénat
modifierLe banquier Jean Lullin, dernier représentant de sa branche familiale, a légué à l'État de Genève son domaine du Saugy, à Genthod, comprenant une maison de maître avec vue sur le lac Léman et les Alpes ; le nom du domaine a été un temps évoqué, en 2021, parmi les lieux susceptibles d'accueillir la rencontre entre les présidents Joe Biden et Vladimir Poutine[10].
Chronologie
modifier- : Abraham-Étienne Ferrier crée à Genève une entreprise de commerce et de commission.
- : fondation de Ferrier, Darier & Cie, origine de la banque ; année retenue comme date de fondation.
- : constitution de Ferrier, Lullin & Cie par la réunion des maisons Ferrier & Cie et Lullin & Cie.
- : publication de l'ouvrage commémoratif des 150 ans de la banque.
- : reprise par la Société de Banque Suisse.
- : mort de Jean Lullin, dernier représentant de la lignée bancaire familiale.
- : création de la filiale luxembourgeoise.
- : intégration au groupe UBS ; fusion avec Cantrade Ormond Burrus.
- : ouverture de la succursale de Sion ; Bruno Hug président du conseil d'administration.
- : intégration de la filiale luxembourgeoise dans UBS (Luxembourg).
- : rattachement à SBC Wealth Management.
- : rachat par Julius Bär (5 septembre) ;
- : disparition de la marque le 1er mars ; renommée Banque Julius Bär & Cie.
Notes et références
modifierNotes
modifierRéférences
modifier- 1 2 3 4 « Ferrier Lullin – Pour une approche patrimoniale globale », sur Actualités-cci
- 1 2 3 4 5 6 7 « Julius Baer rachète les banques privées de l'UBS », sur RTS,
- 1 2 3 4 5 « Lullin », sur Dictionnaire historique de la Suisse (consulté le )
- 1 2 3 4 « Ferrier Lullin absorbée, quel rôle jouera Genève pour Julius Bär ? », Le Temps, (lire en ligne)
- 1 2 (en) « Another Venerable Swiss Private Bank's Name Disappears », WealthBriefing, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 Jean de Senarclens, « Ferrier », sur Dictionnaire historique de la Suisse, (consulté le )
- ↑ « Bicentenaire d'un emblème bancaire genevois », sur SWI swissinfo.ch
- ↑ Olivier Perroux, Tradition, vocation et progrès. Les élites bourgeoises de Genève (1814-1914), Genève, Slatkine, , 595 p. ; voir aussi « Compte rendu, Annales de démographie historique », sur Cairn.info
- 1 2 3 4 (en) Nicholas Faith et Alison Macleod, « The mysterious private banks of Geneva », Euromoney, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 « Le Saugy et la tradition genevoise des grands mécènes », Tribune de Genève, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 Robin Bleeker, « Ferrier Lullin & Cie ouvre une succursale à Sion », Le Temps, (lire en ligne)
- 1 2 Yves Genier, « En un an, « 1875 Finance » réunit 2 milliards », Le Temps, (lire en ligne)
- 1 2 « Bruno Hug devient président du conseil de Ferrier Lullin & Cie », Le Temps, (lire en ligne)
- ↑ « Déjeuner avec Thierry de Loriol, CEO de Ferrier Lullin », Le Temps, (lire en ligne)
- ↑ « UBS fusionne ses activités au Luxembourg avec Ferrier Lullin », Le Temps, (lire en ligne)
- ↑ « Le paradis des Bahamas résiste à l'enfer de la lutte anti-blanchiment », Le Temps, (lire en ligne)
- 1 2 « UBS cède ses banques privées à Julius Bär », sur SWI swissinfo.ch,
- ↑ « Associés fondateurs », sur 1875 Finance
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Ferrier Lullin & Cie : 150 ans de banque, 1795-1945, Genève, Ferrier Lullin & Cie, .
- Olivier Perroux, Tradition, vocation et progrès. Les élites bourgeoises de Genève (1814-1914), Genève, Slatkine, .
- Jean de Senarclens, « Ferrier », Dictionnaire historique de la Suisse, .