Francis Berthelot
Francis Berthelot, né à Paris le , a mené une carrière de chercheur dans deux domaines successifs : biologie moléculaire de 1968 à 1989 ; narratologie de 1989 à 2007.
| Naissance |
Paris, |
|---|---|
| Activité principale | |
| Distinctions |
| Langue d’écriture | Français |
|---|---|
| Genres |
Œuvres principales
C'est également un écrivain des littératures de l'imaginaire (science-fiction, fantastique, fantasy) et un compositeur de musique électroacoustique.
Biographie
modifierFamille
modifierSon père André Berthelot est un physicien : « À Saclay, au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), André Berthelot a créé en 1958 le Laboratoire de physique des hautes énergies (LPHE). »[1] Sa mère, Paule Berthelot née Bouriette, est institutrice puis directrice d'École maternelle[réf. nécessaire]. Son frère aîné, Pierre Berthelot, deviendra professeur de mathématiques à l'Université de Rennes[réf. nécessaire].
Jeunesse et formation
modifierFrancis Berthelot sort en 1968 de l'École Polytechnique, entreprend une carrière de chercheur qui le conduit en 1970 au CNRS, où il va travailler dans deux domaines successifs bien distincts.
Recherche
modifierBiologie moléculaire
modifierEn 1968, Francis Berthelot entre à l'Institut de biologie physico-chimique de Paris, dans le service de physiologie microbienne que dirige le professeur François Gros. Il suit celui-ci à l'Institut de biologie moléculaire de la Faculté des sciences de Paris puis à l'Institut Pasteur. Travaillant tour à tour sur les Aminoacyl-ARNt synthétases et les Facteurs d'initiation, il soutient sa thèse en 1975 en l'articulant autour de l'ARN de transfert qui interagit avec les deux au cours de la biosynthèse des protéines[2].
À partir de 1975, entré au Collège de France dans le service qu'y dirige François Gros, il étudie en collaboration avec Bernard Croizat la différenciation de la cellule nerveuse [3]. Ils utilisent à cette fin une forme cancéreuse de cette cellule, le neuroblastome murin , dont ils examinent dans un premier temps l'ARN poly(A) polysomal [4], cette recherche devant se focaliser plus tard sur les protéines mitochondriales [5].
Narratologie
modifierParallèlement à sa carrière de chercheur, Francis Berthelot a depuis 1980 écrit trois romans de science-fiction, dont la publication l'a introduit dans le milieu des littératures de l'imaginaire. En 1989, il obtient du CNRS l'autorisation de quitter le département des Sciences de la Vie pour celui des Sciences Humaines. Il intègre alors le CRAL, Centre de Recherche sur les Arts et le Langage (CNRS/EHESS), dirigé à cette époque par Louis Marin. En collaborant entre autres avec Hubert Damisch, Claude Brémond, Jean-Marie Schaeffer, Philippe Roussin, John Pier et Gérard Genette, il s'y spécialise en théorie littéraire.
Ses premiers travaux portent sur la métamorphose du personnage (de roman ou de nouvelle), dont il explore les variations depuis les Métamorphoses d'Ovide jusqu'à la science-fiction contemporaine au moyen d'une formule structurale aux paramètres variables : [sujet] [agent] [processus] [produit] [6].
Pour approfondir ce travail, il est amené à se distancier de l'approche des formalistes russes qui, au lieu de considérer le personnage comme un être charnel, privilégient la fonction qu'il remplit dans le récit. En effet, selon Vladimir Propp, « Dans l'étude du conte, la question de savoir ce que font les personnages est seule importante »[7]. Francis Berthelot, quant à lui, se concentre sur le rôle du corps dans l'histoire et de l'organique dans le discours, ainsi que la manière dont ce corps intervient dans les trois modes principaux de l'expression romanesque, le descriptif, le narratif et le dialogue[8]. Ce dernier point l'amène à passer du corps du personnage à sa voix, dont il étudie le traitement littéraire sur deux plans : d'abord la linguistique et la pragmatique du dialogue (dilogue, trilogue et polylogue), ensuite la poétique romanesque et narrative (discours et dialogue, la parole écrite) [9].
Se basant alors sur son expérience d'écrivain et celle de ses confrères du Groupe Limite et de la Nouvelle Fiction, il entreprend une analyse du processus de création romanesque, dans lequel il distingue quatre phases – élaboration, construction, écriture, remaniement –, étant entendu que celles-ci peuvent se recouvrir, voire se produire dans un ordre différent. Ce qui le conduit à définir deux types d'auteurs : les auteurs structuraux, qui construisent le roman avant de l'écrire ; et les auteurs scripturaux qui l'écrivent sans construction préalable, celle-ci se dégageant au fil de l'écriture. Là aussi, un même écrivain peut adopter un démarche différente d'un roman à un autre, voire à l'intérieur d'un même roman [10].
À la suite des réflexions menées par le Groupe Limite [11] (1986-1988) puis la Nouvelle Fiction [12] (dont il fait partie de 1994 à 2002)[13] , il se penche sur la zone frontière entre "littérature blanche" et "littératures de l’imaginaire", zone qu’il baptise successivement fictions transgressives [14] puis transfictions [15], et que son essai Bibliothèque de l'entre-monde (2005) caractérise par une double approche : transgression de l'ordre du monde (loi temporelle, lois scientifiques, mythes et surnature, création d'un monde) ; transgression des lois du récit (dépassement des contraintes de genre, tours et détours de la représentation, dérapage de la réalité, distorsions du récit, transgression par l'écriture).
Vers la fin des années 2000, il codirige avec John Pier un séminaire à l'EHESS sur les Narratologies contemporaines [16], et en compagnie de Philippe Clermont un colloque au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle : Science-fiction et imaginaires contemporains [17].
Littérature
modifierLe premier roman de Francis Berthelot, un space opera intitulé La Lune noire d’Orion, est publié en 1980. Son auteur s'y affirmant comme un défenseur farouche de la cause homosexuelle, il provoque un certain choc dans le milieu SF où cette thématique est encore occultée, mais remporte le Graoully d'or au festival de science-fiction de Metz.
Quittant le futur spatial pour le moyen-âge, Berthelot écrit ensuite une High fantasy, Khanaor, qui se déroule à l'époque mérovingienne. En France, dans les années 1980, la Fantasy est l'objet d'un solide mépris de la part du milieu SF, qui la tient pour une sous-littérature. Il faudra attendre les années 1990-2000 pour qu'elle acquière ses lettres de noblesse, avec une nouvelle génération d'auteur·es comme Mathieu Gaborit, Fabrice Colin, Charlotte Bousquet, Laurent Kloetzer et bien d'autres. Khanaor, publié en 1983, n'en fera pas moins l'objet de trois rééditions successives : Fleuve Noir (1985), Imaginaires sans Frontières (2002), Gallimard "Folio SF" (2010).
Le roman suivant, La Ville au fond de l’œil (1986), marque une triple rupture avec les deux précédents. D'abord, il ne s'agit plus d'un roman d'aventures rattaché à un genre préétabli, mais de l'exploration d'un monde intérieur – l'univers schizoïde. Ensuite, « Le narrateur, Alexis, s’exprime à la fois à la première et à la troisième personne, se dédoublant comme s’il était un autre personnage. »[18] Enfin, il abandonne les conventions du récit "au passé" pour adopter un perpétuel présent de narration qu'il conservera tout au long. de son œuvre. Cette évolution l'amène à rejoindre le groupe Limite et à participer à son recueil collectif Malgré le monde.
Son quatrième roman, Rivage des intouchables (1990), prend la forme d'un Planet opera pour évoquer l'histoire de la communauté gay de la répression aux Émeutes de StoneWall (1969), de la libération des années 70 aux ravages produits par le SIDA dans les années 1980-1995. Le tabou évoqué n'est pas d'ordre sexuel, mais concerne le contact physique entre deux races différentes, les Gurdes du désert et les Yrvènes de la mer : « Le contact entre les deux espèces est considéré comme une profanation, une dégradation, et un puissant interdit, la Loi d’Instinct, le rend honteux et tabou. Ceux qui l’enfreignent sont nommés Transvers »[19]. Ce roman marque le point culminant de sa carrière en science-fiction (Grand Prix de l'Imaginaire 1991), mais également un tournant qui va le conduire via la "Littérature blanche" vers les transfictions.
En parallèle avec son travail de recherche sur la zone littéraire qu'il a baptisée transfictions, Francis Berthelot a entrepris l'écriture d'un cycle de neuf romans, Le Rêve du démiurge (1994-2015), qui en est l'exacte illustration : les deux premiers volumes (L'Ombre d'un soldat et Le Jongleur interrompu) relèvent du réalisme, mythe et surnature ne dépassant jamais le niveau sous-jacent ; ils surgissent en revanche de façon explicite dans le volume trois (Mélusath) et fait basculer le cycle dans une forme de réalisme magique et mythologique ; cette tendance s'accentue dans les volumes quatre à huit (Le Jeu du cormoran, Nuit de Colère, Hadès Palace, Le Petit Cabaret des morts et Carnaval sans roi) ; le volume neuf (Abîme du rêve) consiste en une mise en abyme des précédents, où l'auteur se trouve confronté à ses personnages, certains voulant sa perte, d'autre venant à son secours.
Musique
modifierÀ partir de 2011, après avoir achevé Le Rêve du démiurge, Francis Berthelot se tourne vers la composition musicale : plus précisément la musique de ballet, narrative et descriptive, qui partage ces deux aspects avec l'écriture romanesque. Il se situe ainsi dans la tradition classique allant de Tchaïkovski à Khachaturian et Prokofiev, ses compositeurs de prédilection [20].
L'usage d'un logiciel de composition complété par une banque de sons lui permet de concrétiser cette nouvelle orientation. En quelques années, il compose ainsi quatre ballets "pour orchestre virtuel", comme on réalise des films "en images de synthèse". Chacun d'eux dure environ une heure et quart (durée d'un CD). Et tous reprennent ou développent les thèmes abordés dans son œuvre littéraire : le voyage dans le temps et la réflexion sur l'art pour L'Inaccessible (2012) adapté d'une de ses nouvelles, le merveilleux et la résurrection pour Kaël et Orian (2013), la création musicale et le mythe du vampire dans Le Sang du hautbois (2014), le gothique et la magie noire dans Le Chevalier obscur (2015). Grâce à l'aide du label-tremplin GDW, ces quatre œuvres sont publiés en CD par Musea Records.
Œuvres
modifierRomans, novella, uchronie
modifier- La Lune noire d'Orion, 1980
- Khanaor, 1983 :
- Solstice de fer
- Équinoxe de cendre
- La Ville au fond de l'œil, 1986
- Rivage des intouchables, 1990
- Le Serpent à collerette, 2003
- Auto-Uchronia ou Fugue en zut mineur, 2023.
Cycle romanesque Le Rêve du démiurge
modifierNouvelles
modifierEssais et guides littéraires
modifierJeunesse
modifier- La Maison brisée, 1999
Musique électroacoustique
modifierRécompenses
modifier- 1980 : Graoully d'or de Metz du meilleur roman français pour La Lune noire d'Orion
- 1987 : prix Rosny aîné du meilleur roman pour La Ville au fond de l’œil
- 1988 : grand prix de l'Imaginaire de la nouvelle francophone pour Le Parc zoonirique
- 1991 : grand prix de l'Imaginaire du meilleur roman francophone pour Rivage des intouchables
- 1995 : grand prix de l'Imaginaire du meilleur essai pour La métamorphose généralisée
- 2001 : grand prix de l'Imaginaire du meilleur roman pour la jeunesse pour La maison brisée
- 2004 : prix Masterton du meilleur roman français pour Nuit de colère
- 2004 : prix Masterton de la meilleure nouvelle française pour Le serpent à collerette
- 2005 : prix Masterton de la meilleure nouvelle pour Forêts secrètes
- 2024 : prix ActuSF de l'uchronie pour Auto-Uchronia ou Fugue en zut mineur
- 2024 : Prix Extraordinaire des Utopiales pour l'ensemble de sa carrière dans le domaine de la science-fiction.
Références
modifier- ↑ Jeanne Laberrigue-Frolow et Christian de la Vaissière, « Les débuts de la physique des particules élémentaires à l’Institut de physique nucléaire d’Orsay », La Revue pour l’histoire du CNRS, no 26, , p. 42–48 (ISSN 1298-9800 et 1955-2408, DOI 10.4000/histoire-cnrs.9275, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Francis Berthelot, Contribution à l'étude des mécanismes de reconnaissance des acides ribonucléiques de transfert en systèmes procaryotes et eucaryotes (thèse de doctorat en sciences naturelles), Université Paris VII, (présentation en ligne)
- ↑ Bernard Croizat, Francis Berthelot, Armando Felsani et François Gros, « Changes in the pattern of poly(A)‐containing RNA during terminal differentiation in neuroblastoma cells », FEBS Letters, vol. 83, no 1, , p. 163–168 (ISSN 0014-5793 et 1873-3468, DOI 10.1016/0014-5793(77)80665-0, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Francis Berthelot, François Gros et Bernard Croizat, « Complexity of polysomal poly(A) RNA in different developmental stages of a non‐differentiating neuroblastoma clone », FEBS Letters, vol. 122, no 1, , p. 109–112. (ISSN 0014-5793 et 1873-3468, DOI 10.1016/0014-5793(80)80413-3, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Jean-Luc Vayssière, Francis Berthelot, Bernard Croizat, François Gros : Changes in mitochondrial proteins during neuroblastoma differentiation, Biochemical and Biophysical Research Communications, Volume 120, Issue 2, 30 April 1984, Pages 411-419.
- ↑ Francis Berthelot : La Métamorphose généralisée, Nathan, "Le Texte à l'œuvre", 1993.
- ↑ Vladimir Propp (1928), Morphologie du conte, Paris, Seuil, , p. 29
- ↑ Francis Berthelot, Le Corps du héros, Paris, Nathan, "Le Texte à l'œuvre", , 192 p.
- ↑ Francis Berthelot, Parole et dialogue dans le roman, Paris, Nathan, "fac", , 246 p.
- ↑ Francis Berthelot, Du Rêve au Roman : La Création romanesque, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, "U21", , 126 p.
- ↑ Zelda Chesneau : Interview de Francis Berthelot dans « Entre science-fiction et Nouveau Roman : circulation, genre et expérimentation dans les formes romanesques, 1950-1990 », thèse de doctorat, Université Rennes 2 et Université Laval de Québec, 2023.
- ↑ Jean-Luc Moreau, La Nouvelle Fiction, Paris, Critérion, 1992.
- ↑ Frédérick Tristan, Fiction ma liberté (Nouvelle Fiction), Paris, Editions du Rocher, 1996 et Le Retournement du gant, entretiens avec Jean-Luc Moreau, Paris, Fayard, 2000.
- ↑ Francis Berthelot, Les fictions transgressives, in : Marc Dambre, Aline Mura-Brunel, Bruno Blanckeman (dir.), Le roman français au tournant du XXIe siècle, Presses Sorbonne Nouvelle, Paris, 2004, pp. 349-357.
- ↑ Francis Berthelot, Bibliothèque de l'Entre-Mondes, Paris, Gallimard, "Folio SF", , 336 pp.
- ↑ Sous la direction de John Pier et Francis Berthelot, Narratologies contemporaines : Approches nouvelles pour la théorie et l'analyse du récit, Paris, Éditions des archives contemporaines, , 274 p.
- ↑ Francis Berthelot & Philippe Clermont présentent, Colloque de Cerisy 2006 : Science-fiction et imaginaires contemporains, Paris, Bragelonne, "Essais", , 464 pp.
- ↑ Samuel Minne, « Frêles artistes et bourreaux sublimes : homosexualité et fantastique chez Francis Berthelot. », Academia.edu, , p. 5 pp. (lire en ligne)
- ↑ Samuel Minne, In Françoise Dupeyron -Lafay (dir.) : Les Représentations du corps dans les oeuvres fantastiques et de science-fiction : figures et fantasmes, Paris, Michel Houdiard, , 328 p., Corps étrangers : réinventer le corps sexué dans la science-fiction, pp. 231-234.
- ↑ (fr + en) Ferenc Bohr, « Francis Berthelot, "L'Inaccessible" (2012) », Musea Parallèle, brochure du CD n°MP 3305, , Page 3.
Liens externes
modifier- Ressources relatives à la littérature :
- Ressource relative au spectacle :
- Ressource relative à la recherche :
- Site officiel
- Entretien sur Vox-poetica
- Dossier sur le Rêve du démiurge