Féminisme marxiste
Le féminisme marxiste est un courant de la théorie féministe qui défend l'abolition du capitalisme et l'implantation du socialisme comme forme de libération des femmes, considérant que le système capitaliste entraîne avec lui l’oppression des femmes, c'est-à-dire leur infériorité économique, politique et sociale[1].

Aux origines du féminisme marxiste : la pensée politico-philosophique de Marx et Engels
modifierLe communisme de Marx et Engels vise aussi, selon eux, à mettre fin aux oppressions que subissent les femmes sous le capitalisme[8]. C’est dans ses années de jeunesse, dans le courant de son passage de la démocratie radicale au communisme que Marx découvre la question de l’émancipation des femmes à travers d’abord le philosophe matérialiste Ludwig Feuerbach mais aussi les socialistes et communistes français et enfin à travers la lecture des enquêtes sociales de son temps. Dans le courant de l’été 1844, la question des femmes fait sa première apparition en tant que problème. Premièrement, sous l’influence de Feuerbach, la question des femmes renvoie à la relation entre les sexes et vers la relation entre les générations. Deuxièmement, il est amené à penser la relation aliénée que l’homme entretient avec la femme. Dans ce cadre, la relation entre les sexes prend une autre orientation. Sous l’influence des socialistes et communistes français, Marx est conduit à considérer la relation entre les sexes à l’aune des rapports de propriété privée[9].
Friedrich Engels, dans son ouvrage L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État en 1884[10], réfléchit notamment sur l'origine de l'oppression masculine sur la femme, et suppose que la propriété privée en est l'une des cause : « La grande défaite historique du sexe féminin. Même à la maison, ce fut l’homme qui prit en main le gouvernail; la femme fut dégradée, asservie, elle devint esclave du plaisir de l’homme et simple instrument de reproduction. »[11]. Egalement, Engels considère que : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois, la femme joue le rôle du prolétariat. »[12]. Friedrich Engels, dans cet ouvrage, reprend des analyses de l'anthropologue Lewis Henry Morgan qui avait observé que dans la société iroquoise la transmission des biens et des enfants se faisait par la mère (société matrilinéaire), les femmes avaient une autonomie remarquable et elles possédaient les champs. Elles pouvaient paralyser les opérations militaires. Elles n’étaient pas éligibles mais avaient leur propre corps électoral, elles pouvaient élire une femme leader qui pouvait s’opposer à la nomination d’un chef. Les maris venaient habiter chez leurs épouses et celles-ci pouvaient les mettre dehors.
Engels s’intéresse particulièrement au féminisme. Il considère par exemple l'institution du mariage monogame comme résultant de la domination des hommes sur les femmes.
« La première opposition de classe qui se manifeste dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme dans le mariage conjugal, et la première oppression de classe, avec l’oppression du sexe féminin par le sexe masculin »
— L’Origine de la famille, de l’État et de la propriété privée [13].
Engels illustre notamment plus concrètement ce qu’il entend par « classes de sexe » dans la définition qu’il donne de la double nature de la reproduction : production des vivres dont les humains ont besoin pour continuer à exister, et reproduction, c’est-à-dire production de nouveaux êtres humains, de leur mise au monde à leur éducation, en passant par les soins nécessaires à leur survie[14].
Les textes de Engels (Anti-Dühring, L'Origine de la famille etc.) seront notamment décisifs car ils représentent certaines des (sinon la) références principales auxquelles se réfèrent les socialistes des générations suivantes lorsqu’ils traitent de la question des femmes, mais surtout parce qu’ils offriraient la première formulation programmatique de « la transformation du travail domestique privé en une industrie publique »[15],[16].
Comme division du travail et propriété privée ne vont pas l’une sans l’autre selon Marx, c’est également dans la famille que ce dernier situe la première forme de propriété privée, ici par exemple dans un ouvrage intitulé L'Idéologie allemande: « La propriété […] a déjà son germe, sa première forme, dans la famille, où la femme et les enfants sont les esclaves de l’homme. L’esclavage dans la famille, qui est certes encore très brut et latent, est la première propriété, qui du reste correspond ici déjà complètement à la définition des économistes modernes, selon laquelle elle consiste dans le fait de disposer de la force de travail d’autrui. ». Les femmes constituent ainsi une sorte de classe sociale opprimée, une force de travail exploitée.[12]
Marx et Engels ont également été influencés par le socialiste utopique Charles Fourier sur la critique que ce dernier a produit vis-à-vis de la domination bourgeoise sur les relations sexuelles et de la position de la femme dans la société bourgeoise. Selon Marx et Engels, Charles Fourier aurait compris que dans une société donnée, le degré d'émancipation de la femme est la mesure naturelle de l'émancipation générale[17].
Engels disait ceci sur l'analyse de l'économie (d'un point de vue matérialiste) : « D'après la conception matérialiste de l'histoire, le facteur déterminant dans l'histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. »[18] Cette réflexion de Marx et Engels au sujet de la reproduction sociale sous le capitalisme inspirera plus tard les féministes marxistes. La perspective féministe-marxiste pense le travail domestique et reproductif comme participant à la sphère productive et à la reproduction sociale dans son ensemble. Elle fournit ainsi une analyse du fonctionnement capitaliste qui lui confère une dimension non seulement genrée et de classe, mais qui ajoutera aussi une dimension d'analyse au sujet du racisme au sein de la société moderne[19].
Marx et Engels ont également mené quelques réflexions autour de l'abolition de la famille bourgeoise, notamment dans le Manifeste du parti communiste en 1847. L'institution familiale bourgeoise est vue comme une forme de communauté oppressive pour les femmes et les enfants :
L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes. Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n'existe que pour la bourgeoisie; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital. Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons. Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société. Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante. Les déclamations bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant à ses parents deviennent de plus en plus écœurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail. Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en chœur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes ! Pour le bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation. Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production[20].
Dans l'Idéologie allemande, Marx et Engels disent aussi :
La suppression de l'économie séparée est inséparable, cela va de soi, de l'abolition de la famille[21].
Histoire
modifierAugust Bebel
modifierL'histoire du féminisme socialiste est intimement liée à l'histoire du marxisme et du mouvement socialiste. L'ouvrage La Femme et le Socialisme (), écrit en prison par August Bebel, président du Parti social-démocrate d'Allemagne (SPD), fait de la condition féminine une partie intégrante de la question sociale[22],[23]. Le SPD est alors le plus fort et le plus organisé des partis de l'Internationale, et son ouvrage aura un retentissement important, en Allemagne et à l'étranger. Cette œuvre de Bebel a pour but principal de démontrer les difficultés que les femmes rencontrent dans leur vie quotidienne, politique et sociale, et ce depuis le début de l’histoire, et de donner des solutions afin de mettre en place une société nouvelle idéale. Elle a joué un rôle de support théorique et de fondement à la doctrine socialiste sur la question des femmes, en établissant un lien entre organisation des femmes et changement radical de la société[22].
August Bebel était un proche de Karl Marx, et a également été la première figure politique mondiale à avoir pris la parole dans un Parlement en faveur des homosexuels[24],[25],[26].
Pour August Bebel, le triomphe du capitalisme avec son cortège de contradictions met à l’ordre du jour « la question de la forme et de l’organisation que doit se donner la société humaine afin que l’épanouissement physique et social de l’individu puisse se substituer à l’oppression, à l’exploitation, à la précarité et à la misère ». Il importe cependant, selon Bebel, « de traiter séparément la question des femmes. [..] Connaître la place des femmes dans le passé, ce qu’elle est aujourd’hui et ce qu’elle sera à l’avenir, concerne une large moitié de la société, du moins en Europe, car le sexe féminin y constitue une large moitié de la population »[27].
Il ajoute : « Les femmes ont le même droit que les hommes à laisser s’épanouir leurs talents et à les exercer librement ; elles sont des êtres humains comme les hommes et, comme eux, elles doivent avoir la liberté de disposer d’elles-mêmes en maîtresses de leur destin. Devoir au hasard le fait d’être une femme n’y doit rien changer. Refuser l’égalité aux femmes parce qu’elles sont nées femmes et non hommes — ce dont les hommes sont aussi peu responsables que les femmes — est aussi injuste que de faire dépendre les droits et les libertés au hasard d’une religion ou d’une orientation politique, et est aussi insensé que de considérer deux personnes comme ennemies parce que le hasard de la naissance les a fait appartenir à des ethnies ou des nationalités différentes. Ce sont des conceptions indignes d’un homme libre. L’humanité ne progressera qu’en écartant ce qui maintient l’individu sous la domination d’un autre, une classe sous la domination d’une autre, un sexe sous la domination d’un autre »[27].
Pour les lecteurs contemporains de Bebel, hommes ou femmes, toute la troisième partie du livre concernant l’avenir, voire l’utopie d’une société débarrassée de l’exploitation et de toute forme d’oppression, « se révèlera particulièrement enthousiasmante ».
Clara Zetkin, dont le nom reste lié au combat des femmes dans le socialisme allemand et international, déclarait à propos de cet ouvrage : « Il ne doit pas être jugé en fonction de ses qualités ou de ses défauts, il doit être jugé en fonction de l’époque à laquelle il a été publié. Et là, c’était plus qu’un livre, c’était un événement, une action[28]. »
Notes et références
modifier- ↑ The Radical Women Manifesto: Socialist Feminist Theory, Program and Organizational Structure, Red Letter Press, 2001, (ISBN 0-932323-11-1), pages 2 -26.
- ↑ Friedrich Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État.
- ↑ Kollontai, Alexandra, The Social Basis of the Woman Question (1909).
- ↑ Kollontai, Alexandra, Women Workers Struggle For Their Rights (1919).
- ↑ Zetkin, Clara, On a Bourgeois Feminist Petition (1895).
- ↑ Zetkin, Clara, Lenin On the Women's Question.
- ↑ (en) John Stokes, Eleanor Marx (1855–1898) : Life, Work, Contacts, Aldershot, Ashgate, , 196 p. (ISBN 978-0-7546-0113-5)
- ↑ « Le marxisme, outil ou obstacle au féminisme ? : épisode 4/4 du podcast Des nouvelles de Marx », sur France Culture, (consulté le )
- ↑ « Lutte féministe et combat communiste », sur Cause commune (consulté le )
- ↑ Josette Trat, « 22. Friedrich Engels : De la propriété privée à l'assujettissement des femmes », dans Sous les sciences sociales, le genre, La Découverte, , 318–329 p. (ISBN 978-2-7071-5450-7, lire en ligne)
- ↑ Engels, L'Origine de la famille [https://classiques.uqam.ca/classiques/Engels_friedrich/Origine_famille/Origine_famille_Etat.pdf], p. 40
- 1 2 Saliha Boussedra, « Envisager les femmes comme une classe à part | Lava », (consulté le )
- ↑ Friedrich Engels, L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), Éditions sociales, Paris, 1954, chap. 2, section 4.
- ↑ « 1. Libérer le sexe ou se libérer du sexe ? », dans Cornelia Möser, Libérations sexuelles : une histoire des pensées féministes et queers sur la sexualité, Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-348-06487-6, lire en ligne), p. 75
- ↑ Friedrich Engels, Anti-Dühring, http://gesd.free.fr/antiduhr.pdf, p. 277
- ↑ Vogel, L. (2022). Le marxisme et l’oppression des femmes : Vers une théorie unitaire. Éditions sociales. https://shs.cairn.info/le-marxisme-et-l-oppression-des-femmes--9782353670680?lang=fr.
- ↑ Friedrich Engels, Anti-Dühring, http://gesd.free.fr/antiduhr.pdf, p. 226
- ↑ « F. Engels : lettre à J. Bloch », sur www.marxists.org (consulté le )
- ↑ Calderaro, C. (2022). La critique féministe-marxiste : du travail domestique aux théories de la reproduction sociale. Travail, genre et sociétés, 48(2), 113-128. https://doi.org/10.3917/tgs.048.0113.
- ↑ « Le manifeste du parti communiste - K. Marx, F. Engels (II) », sur www.marxists.org (consulté le )
- ↑ « L'idéologie allemande (A) - K. Marx & F. Engels », sur www.marxists.org (consulté le )
- 1 2 sous la direction de Eliane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER, Françoise THEBAUD, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, préface de Michelle PERROT, Le Siècle des féminismes, Paris, Les Éditions de l’Atelier / Éditions Ouvrières, coll. « Clio. Histoire‚ femmes et sociétés », , 463 p., p. 234
- ↑ Nicole Gabriel, « L'internationale des femmes socialistes », Matériaux pour l'histoire de notre temps, vol. 16, no 1, , p. 34–41 (DOI 10.3406/mat.1989.404022, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « On Homosexuality and the Penal Code », sur www.marxists.org (consulté le )
- ↑ Reconstruction Communiste, « LGBTI+ et communisme, la longue histoire », sur Reconstruction Communiste, (consulté le )
- ↑ (en-GB) « Richard Linsert and the first sexual liberation movement », sur Socialist Worker (consulté le )
- 1 2 (de) August Bebel, « Die Frau und der Sozialismus - Einleitung », sur Projekt Gutemberg (consulté le )
- ↑ (de) Online-Edition der Bibliothek der Friedrich-Ebert-Stiftung, « Protokolle über die Verhandlungen der Parteitage der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, Gotha, 1896, p 62 » [https://library.fes.de/parteitage/index-pt-1890.html], sur Friedrich-Ebert-Stiftung (consulté le )
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierghandy==== Féministes marxistes ====
- Angela Davis
- Raya Dunayevskaya
- Silvia Federici
- Shulamith Firestone
- Selma James - International Wages for Housework Campaign (« Campagne internationale pour un salaire domestique »).
- Alexandra Kollontaï
- Eleanor Marx
- Evelyn Reed
- Sheila Rowbotham
- Chizuko Ueno
- Lise Vogel (en), Le Marxisme et l'oppression des femmes
- Clara Zetkin