Fêtes et forts est une opération de patrimonialisation urbaine menée à partir de 1984 par l'association d'architectes-urbanistes Banlieues 89, missionnée par l'État. Elle vise à ouvrir au public les forts de la région parisienne, alors fermés et délaissés, en y organisant des fêtes et des manifestations culturelles estivales. La première édition, en 1984, se tient aux forts d'Aubervilliers et d'Ivry, et l'opération est reconduite les années suivantes en s'étendant à d'autres forts des régions parisienne et lyonnaise. Le fort d'Aubervilliers accueille notamment en 1984 une coupe inter-cités de danse hip-hop, premier festival de hip-hop en France.

Origines

modifier
Roland Castro, cofondateur de Banlieues 89 et initiateur de l'opération, en 2018

Fêtes et forts est une opération menée par Banlieues 89, association d'architectes-urbanistes fondée par Roland Castro et Michel Cantal-Dupart et missionnée par l'État français. Elle est initiée à partir de 1983, à la suite d'une lettre de mission du Premier ministre, afin de faire vivre un projet urbain à travers des fêtes[1]. L'opération s'inscrit par ailleurs dans le dispositif interministériel « anti-étés-chauds », créé en 1982 à la suite des rodéos et des violences du quartier des Minguettes dans l'agglomération lyonnaise, qui vise à organiser des activités culturelles et sportives ainsi que des départs en vacances pour les jeunes des quartiers populaires[2]. Selon le psychosociologue Michel Herrou, qui a suivi la mission dès ses débuts, celle-ci entend agir sur le lien entre le bâti et sa représentation mentale, et veut rendre les communes de banlieue aussi attractives que les villes-centres[3].

Les 13 forts de la région parisienne sont alors des enclaves de plusieurs hectares fermées aux populations environnantes et ignorées d'elles. Ils sont devenus obsolètes du fait des progrès de la balistique avant même l'achèvement de leur construction. L'idée de la mission consiste à les ouvrir au public en y organisant des évènements culturels pendant l'été[1]. La mission travaille à la fois sur l'identité propre de chaque commune de banlieue, les élus étant invités à proposer des aménagements correspondant à une représentation souhaitée de leur territoire, et sur l'agglomération dans sa globalité, cette réflexion débouchant en région parisienne sur l'élaboration d'un plan d'un Grand Paris[3].

Déroulement des éditions

modifier
Le fort d'Ivry en 2021

En 1984, l'opération investit les forts d'Aubervilliers et d'Ivry, du 14 juillet au 4 août[4],[5]. Le fort de Champigny, initialement prévu, se retire de l'opération en raison de querelles communales[5]. Selon Le Nouvel Observateur, les associations locales se tiennent à l'écart de l'évènement, dont l'animation repose surtout sur des structures parisiennes, parmi lesquelles les radios libres La Voix du lézard, Radio-Beur ou le Comité des réfugiés politiques latino-américains[5]. Le fort d'Ivry accueille 13 séances de cinéma en plein air, programmées par le distributeur Galeshka Moravioff, tandis que le fort d'Aubervilliers est le cadre des manifestations hip-hop[5]. Deux courses cyclistes partent le 4 août pour traverser une quarantaine de communes par la route des forts[4],[5].

Le fort d'Aubervilliers, principal site du volet hip-hop de l'opération, ici sur une carte postale du début du XXe siècle

À Aubervilliers, le festival met à l'honneur les disciplines hip-hop à travers des ateliers de graffiti, de rap, de danse et de deejaying[2]. Le volet hip-hop prend la forme d'une coupe inter-cités sur un parking du fort d'Aubervilliers[2]. L'initiative du concours vient de Claude Kiavué, impliqué dans la vie de la cité des 4000 à La Courneuve, qui propose à Banlieues 89 un concours de smurf dans le cadre de l'opération[6],[7]. C'est par l'intermédiaire de l'animateur Sidney, qui présente alors l'émission H.I.P. H.O.P. sur TF1, qu'il obtient la participation du jury et d'une partie des DJ[8]. L'évènement rassemble 300 à 400 personnes, venues pour l'essentiel des cités de la banlieue nord de Paris[2],[8]. Plusieurs d'entre elles forment à cette occasion des crews de danse, de rap ou de graffiti[2]. Le concours de danse réunit des crews de la banlieue nord de Paris, parmi lesquels les 3000 City Breakers, les Kid's Street, les Raguenets Bad Guys ou les Pacos[6]. Plus de 80 breakdancers et smurfeurs de Seine-Saint-Denis, répartis en 16 équipes, prennent part à la battle[6],[7]. Les disc jockeys Dee Nasty et Franck II Louise assurent une partie de l'animation musicale[7],[8]. Les rappeurs Destroy Man & Jhonygo accompagnent également les danseurs[8]. Le danseur Gabin Nuissier y participe avec son groupe Force 5, tandis que Pascal Blaise Ondzie, âgé de 14 ans, y monte sur scène pour la première fois ; tous deux cofondent ensuite la compagnie Aktuel Force[6],[8]. Les futurs membres de Suprême NTM Kool Shen et JoeyStarr, alors danseurs, sont également présents[6] ; de même que deux danseurs américains de premier plan, Mr Freeze du Rock Steady Crew, et Muhamad du Magnificent Force[8]. Les présélections se tiennent le 18 juillet[7],[8]. La finale a lieu une semaine plus tard, le 25 juillet, lors de la fête de Radio Nova et du magazine Actuel, et voit la victoire des Raguenets Bad Guys de Saint-Gratien face au Clos Saint-Lazare Gang ; les vainqueurs remportent un prix de 5000 francs[7],[8]. Le jury est composé de danseurs des Paris City Breakers[2]. Si des battles locales s'étaient déjà tenues à Paris ou Marseille, l'évènement est le premier de cette envergure et le premier festival de hip-hop français[7],[9]. Le fort d'Aubervilliers accueille aussi des concerts d'autres genres, dont une nuit de la musique le 4 août avec Charlélie Couture[5].

L'année 1985 voit l'opération s'étendre à six forts de la région parisienne — Ivry, Suresnes, Aubervilliers, Issy-les-Moulineaux, Champigny et le fort de l'Est —, tandis que le fort de Bron sert à amorcer le processus dans la région lyonnaise. La course cycliste est reconduite et complétée par une course de voitures à pédales et une traversée de Paris de banlieue à banlieue en planche à voile sur la Seine[10]. La battle hip-hop est reconduite au fort d'Aubervilliers, avec un défi graffiti et des spectacles de rap[7],[9].

En 1986, les actions se concentrent sur les forts d'Aubervilliers, de Suresnes, de Champigny et de l'Est. Un soutien est engagé pour l'animation et l'aménagement du fort de Bron. Des coproductions sont menées dans d'autres lieux, à Montreuil, Villiers-le-Bel ou Condé-sur-l'Escaut. Les activités comprennent des courses cyclistes et de voitures à pédales, des promenades sur la Seine, la Marne et les canaux, ainsi que des tournois de football inter-banlieues[10].

À partir de 1986, le nombre de spectacles est réduit au profit d'activités spécifiques destinées à un public local et régional[11]. Les activités ne se cantonnent plus aux forts mais investissent aussi maisons de jeunes, centres d'exposition et terrains de sport, et se diversifient : semaines de la mode et de la danse, cadavres exquis picturaux, voyages en bateau, théâtre, musique, festival antillais, tournoi de football, lâcher de montgolfière, cirque ou cabaret. La part des spectacles gratuits et l'intervention des municipalités augmentent, la durée du programme s'étendant désormais de mai à septembre[11].

Références

modifier
  1. 1 2 Morvan 2012, p. 117
  2. 1 2 3 4 5 6 Jesu 2016, p. 217
  3. 1 2 Herrou 1988, p. 127-133
  4. 1 2 « « Fêtes et forts » », Le Monde, (lire en ligne Accès payant)
  5. 1 2 3 4 5 6 Caroline Brizard, « Elle danse, la banlieue », Le Nouvel Observateur, no 1030, , p. 35 (lire en ligne Accès libre [PDF])
  6. 1 2 3 4 5 « Le hip-hop est né ici », Le Parisien, (lire en ligne Accès libre)
  7. 1 2 3 4 5 6 7 Romain Salas, « 1984 : quand le rap lance son premier festival », Tsugi, no 151, (lire en ligne Accès libre)
  8. 1 2 3 4 5 6 7 8 Pamela Eanga, « Le hip-hop fête ses 50 ans : à Aubervilliers, « on assistait à la naissance de quelque chose » », Le Parisien, (lire en ligne Accès payant)
  9. 1 2 Christophe Lehousse, « Une expo photo qui explore les origines du hip-hop en France » Accès libre, sur seinesaintdenis.fr, (consulté le )
  10. 1 2 Morvan 2012, p. 118
  11. 1 2 Morvan 2012, p. 119

Bibliographie

modifier
  • Michel Herrou, « Fêtes et urbanité : émergence d'une représentation urbaine », dans N. Gérôme, D. Tartakowsky, C. Willard, La banlieue en fête : De la marginalité urbaine à l'identité culturelle, Presses universitaires de Vincennes, , p. 127-133. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Louis Jesu, L'élite artistique des cités : métamorphoses de l'ancrage du hip-hop dans les quartiers populaires en France (1981-2015) : thèse de doctorat en sociologie, Université de Lorraine, (lire en ligne Accès libre). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • Bertrand Morvan, « Histoire de l'émergence d'une représentation du local : la patrimonialisation urbaine du fort de Champigny à Chennevières par Banlieues 89 « Fêtes et forts » », Quaderni, no 80, (DOI 10.4000/quaderni.682, lire en ligne Accès libre). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article