Hanikke gelt
Le Hanikke gelt (yiddish : חנוכה געלט, « argent de Hanoucca » var. Hanoukke gelt, hébraïsé en hébreu : דמי חנוכה Dmei Hanoukka) est une coutume juive consistant à offrir de petites sommes d'argent pour marquer la fête juive de Hanoucca.

« Tonton m'a donné un cadeau pour moi, des pièces, même pas usées.
Savez-vous pour qui, savez-vous pour quoi ? C'est pour [la fête de] Hanoucca »
— D'après H.N. Bialik, Pour Hanoucca
Bien qu'elle rappelle fortement les usages chrétiens de fin d'année alors qu'il est interdit d'imiter les pratiques des Gentils (he), les rabbins et prédicateurs ont toujours souligné son originalité et son lien profond avec les valeurs proprement juives de la fête.
Symbole familier de la culture juive ashkénaze, depuis les contes hassidiques (he) jusqu'à l'histoire de Sholem Aleikhem et l'un des chants de Bialik, il connaît de nouveaux avatars avec les migrations vers l'Amérique ou l'état d'Israël.
La coutume originelle
modifierDes donations
modifierOffrir des friandises ou autres pour rendre la fête agréable aux Juifs, et aux enfants en particulier, est une tradition ancienne et répandue dans toute la diaspora juive[1].
Les rabbins y voient, comme à Pourim, une manière de publier le miracle (he) à l'origine de la fête, et les dons aux démunis sont particulièrement encouragés, comme en témoigne déjà le code de Maïmonide (XIIe siècle). Un siècle plus tard, le rabbin Salomon ben Adret évoque un bienfaiteur qui pourvoit aux besoins des veuves, orphelins et nécessiteux afin qu'ils puissent célébrer la fête dignement, et des collectes sont organisées à cet effet dans les communautés séfarades d'Italie au XVIe siècle[2].
Aux collectes
modifierUne coutume différente apparaît dans les sources juives en Pologne au XVIIe siècle, où des prêcheurs, des abatteurs rituels et des bedeaux font du porte-à-porte au cours des huit jours que dure la fête pour recevoir de la menue monnaie, de même que les chrétiens gratifient leurs fonctionnaires publics à l'approche de Noël[3].
Ces sources mentionnent même des jeunes hommes pauvres allant de maison en maison pour chanter et recevoir des dons. Le rabbin Saul ben David (XVIIe siècle) explique cette coutume — qui rappelle pourtant fortement les chanteurs de Noël — grâce à de savants calculs montrant que « Hanoukka » a la même valeur numérique que « le secret de l'aumône ». Ainsi, chacun de ces quêteurs, dont les modestes dons doivent financer de brillantes études sacrées, devient l'incarnation de la fiole d'huile miraculeuse qui, elle aussi, avait brûlé bien plus et plus longtemps de ce que sa faible quantité laissait prévoir[4].
Toutefois, cette pratique disparaît, tandis que la coutume de donner des pièces aux enfants pour qu'ils les reversent à leurs enseignants se maintient. Le Bnei Issachar (en) (XIXe siècle) la justifie par le fait que Hanoukka, l'édification, est construit sur la même racine hébraïque que Hinoukh, l'éducation[5],[6].
Aux enfants, et retour à la charité
modifierDeux siècles plus tard, cette pratique évolue avec l'urbanisation[3], particulièrement dans les familles hassidiques où parents et grands-parents distribuent de l'argent non seulement aux indigents mais aussi aux enfants, afin de créer une ambiance plus festive et familiale[7].
Les enfants les utilisent pour augmenter les mises dans les jeux de toupie, et les rabbins offrent un autre panel de justifications : l'usage permet de maintenir les enfants éveillés pendant l'allumage de la Hanoukkia (Mishna Beroura 670:2, de la même manière qu'on leur distribue des douceurs avant le Séder de Pessa'h — Piskei Teshouvot (he) ad loc), et les encourage à étudier la Torah que les Grecs auraient voulu interdire[8]. Un auteur moderne ajoute que le rapprochement homilétique effectué par le Yalkout Reouveni (he) (Pologne, XVIIe siècle) sur Gn 32,25 — entre les petites cruches (pakhim ktanim) que Jacob serait allé récupérer sur les rives du Yabbok (TB Houlin 91a), et la petite fiole d'huile (pakh shemen) que les Maccabées auraient trouvée dans le Temple — peut être étendu au don d'argent : comme ces petits récipients, il symboliserait un “potentiel”, et le don d'argent à Hanoucca serait perçu comme un moyen d'encourager l'enfant à développer son propre potentiel[9].
On apprend toutefois rapidement aux enfants à en prélever la dîme pour en faire don aux nécessiteux (MA 670:1, Kitsour Choulhan Aroukh 139:1), et ainsi revenir à l'acte de charité qui propage le miracle à l'origine de la fête[10].
Avatars de la coutume aux temps modernes
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Des pièces de cuivre aux pièces de chocolat
modifierAvec l'émigration vers le Lower East Side de New York, les familles juives découvrent les produits manufacturés, les vitrines illuminées, les petits luxes du quotidien et la coutume se transforme.
Le chocolatier Loft’s est le premier à proposer une version juive de ses pièces de Noël, elles-mêmes inspirées par les pièces de chocolat enveloppées de papier doré ou argenté et offertes aux enfants en Belgique pour la Saint-Nicolas[11],[12]. Cependant, c'est Barton, fondé par des Juifs qui ont fui l'Autriche à la veille de la Seconde Guerre mondiale, qui impose ses pièces en chocolat, fades, cireuses et cassantes mais cachères (la qualité s'est améliorée depuis)[3],[5].
En Israël, leur diffusion est renforcée par l'émission en 1958 d'une pièce nationale reprenant un motif hasmonéen — ce qui explique peut-être le mythe qui voudrait faire remonter la coutume des Dmei Hanoukka à ces monnaies antiques[13]. Le chocolat ne remplace cependant pas les cadeaux d'argent et, en 2007, 74 % des foyers israéliens déclarent avoir donné l'année précédente une somme moyenne d’environ 160 shekalim nouveaux à leurs enfants[14].

Pièces et cadeaux
modifierAux États-unis, le phénomène prend une autre ampleur car Hanoucca se déroule souvent à la même période que les fêtes de fin d'année chrétiennes, devenues fêtes nationales aux États‑Unis. Pour certaines familles sécularisées, la course aux cadeaux permet de maintenir une identité juive forte dans un environnement majoritairement chrétien[15]. D'autres cherchent, au contraire, à revenir à une approche plus « juive » de la fête, comme l'initiative Fifth Night, qui encourage les enfants à consacrer le cinquième soir de Hanoucca au don[16].
Pratiques ultra-orthodoxes et hassidiques
modifierLe nom de cette initiative s'inspire d'une pratique ultra-orthodoxe qui réserve la distribution des pièces à la cinquième nuit de Hanoucca. La raison première est que cette nuit ne coïncide jamais avec le Chabbat, au cours duquel l'argent ne peut pas être manipulé[17]. Toutefois, des explications plus spirituelles ont été avancées par plusieurs maîtres hassidiques, dont Menahem Mendel Schneerson qui fait remarquer qu'attendre jusqu'à ce jour, rend la fête plus stimulante.
Tous ont, en outre, souligné la valeur éducative et spirituelle de cette pratique : Menahem Mendel Schneerson, septième et dernier maître de la dynastie Habad-Loubavitch, en distribuait sous forme de pièces ou de billets lors d’événements publics, parfois à des groupes spécifiques (étudiants assidus, participants aux « opérations » mitsvot (en), enfants arrivés à ces évènements etc.), ou par intermédiaire lorsque le destinataire était absent.
Ces pièces et dollars ont, comme dans d'autres courants hassidiques, été précieusement conservés par les fidèles, qui y voient un réceptacle matériel de sa bénédiction (en)[18].
Notes et références
modifier- ↑ (he) Dvora et HaRav Menahem Hacohen, Haggim oumoadim : Hanoukka, Tou Bishvat, Pourim [« Fêtes et temps fixés »], Keter (en), , p. 16-17.
- ↑ A. Zeleznik (éd.), She'elot ouTeshouvot Rashba, vol. 3, Jerusalem, Makhon Yeroushalayim, , p. 164, siman 297, cité in Ron 2021
- 1 2 3 (en) Deena Prichep, « Hanukkah History: Those Chocolate Coins Were Once Real Tips », sur NPR - The Salt, (consulté le )
- ↑ (en) Stuart Halpern, « The Story of Gelt », sur Tablet, (consulté le )
- 1 2 (en) Michael Leventhal, « Chocolate guilt, chocolate Gelt », sur The Jewish Chronicle, (consulté le )
- ↑ « Or Torah », dans Bnei Issachar, vol. Kislev-Tevet, siman 16, cité in Ron 2021
- ↑ Gavriel Zinner, Nitei Gavriel, Jérusalem, , p. 308n7, cité in Ron 2021, voir aussi (en) Alter Yisrael Shimon Feuerman, « Gelt Complex: A Tale of Two Zaydes », sur Tablet, (consulté le )
- ↑ (he) Shmouel Pin'has Gelberg, Otsar ta'amei haminhaggim [« Recueil d'explications des coutumes »], Peta'h Tikva, Mif'al Rashi, , p. 338
- ↑ (he) Shimon Apisdorf, « Mashma'out dmei 'Hanoukka » [« La signification de l'argent de Hanoucca »], sur Aish.co.il, (consulté le )
- ↑ (en) Abraham P. Bloch, The Biblical and Historical Background of Jewish Customs and Ceremonies, KTAV Publishing House, Inc. (en), (ISBN 9780870686580), p. 277.
- ↑ (en) « 9 Things You Didn’t Know About Hanukkah », sur My Jewish Learning (consulté le )
- ↑ (en) Joanna O’Leary, « What Is Hanukkah Chocolate Gelt? », sur The Nosher (My Jewish Learning), (consulté le ).
- ↑ (en) Ronald H. Isaacs, Bubbe Meises : Jewish Myths, Jewish Reality, KTAV Publishing House (ISBN 978-1-60280-032-8), p. 81, cf. Ron 2021
- ↑ (he) « 74% mibatei ha'av be'Isra'el nohaggim latet dmei 'Hanoukka » [« 74% des foyers en Israël donnent de l'argent de Hanoucca »], sur Ynet, (consulté le )
- ↑ .
- ↑ (en) Rhiana Maidenberg, « The Fifth Night Project: Teaching Giving During Hanukkah », sur Kveller (en), (consulté le ).
- ↑ Or’hot Rabbenou, 3e partie, cité in (en) R’ Aryeh Lebowitz (en), « Chanukah Gelt and Gifts », Dvarim Hayotzim Min Halev, vol. 17, no 6, , p. 3.
- ↑ (en) « Why Do We Give Chanukah Gelt? », sur Anash.org, (consulté le ).