Innocence du devenir
L'innocence du devenir (en allemand : die Unschuld des Werdens) est un concept philosophique introduit pour la première fois en 1888 par le philosophe allemand Friedrich Nietzsche dans le Crépuscule des idoles[1.1]. Cette formule exprime la conséquence du déjugement moral méthodique et immoraliste de l'être humain[2]. Comme le fait remarquer Olivier Ponton, cette expression est toujours « associée, chez Nietzsche, à l'exclusion du libre arbitre et de la finalité »[2.1]. Autrement dit, le devenir est strictement nécessaire, il n'est pas modifiable une volonté humaine ou divine. Par conséquent, en obtenant la connaissance de l'innocence du devenir, l'on cesse de ressentir le sentiment de culpabilité, car l'on saisit la « Sündlosigkeit », littéralement « absence de péché », de l'Homme[3.1]. Cette idée de l'« irresponsabilité totale » (« völlige Unverantwortlichke »)[3.2] de l'homme, bien qu'elle puisse se présenter comme une conséquence logique de l'innocence du devenir, sera tout de même par la suite nuancée par Nietzsche[2.2]. Par ailleurs, si le devenir est "innocent", cela comprend aussi dans sa définition le fait que « rien en-dehors de lui ne saurait ni le condamner ni le justifier »[2.1]. Porter un jugement moral sur un aspect du devenir (comme la souffrance, la tyrannie etc.) serait d'ailleurs absurde, car si nous faisons parti de ce devenir, ou dans les termes de Nietzsche, du « tout » (« Ganze »), nous nous condamnons nous-même[1.2] – d'autant que cette condamnation morale de la vie est elle-même déterminée (« la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs »)[1.3].

Il s'agit également d'une référence à Héraclite pour qui le temps est innocent comme un enfant qui joue[4],[5].
Selon Nietzsche, la véritable sérénité ne peut être atteinte que par le sage qui allie l'amor fati à l'adhésion aux principes de l'éternel retour. Ce thème se retrouve également chez Montaigne, qui affirme que « philosopher, c'est apprendre à mourir », chez Spinoza qui soutient que « le sage meurt moins que le fou » ou encore chez Kant, lorsqu'il s'interroge sur « ce qu'il nous est permis d'espérer ». Ces réflexions renvoient aux principes fondamentaux des doctrines du salut développées dans l'Antiquité[6].
Origines philosophiques du concept
modifierL'innocence du devenir est insécable de son contexte philosophique et des lectures de Nietzsche, tout particulièrement celles de Voltaire, Schopenhauer ou encore son ami Paul Rée[2.3].
Voltaire
modifierLa démarche intellectuelle qui a mené Voltaire à la question du libre arbitre est fortement similaire à Nietzsche[2.3]. Voltaire n'a d'ailleurs pas toujours défendu cette position philosophique[7.1].
Au doute XIII du Philosophe ignorant intitulé « L'homme est-il libre ? », Voltaire raconte qu'un homme l'a interrogé s'il estimait que sa volonté avait « la liberté de vouloir ou de ne vouloir pas »[7.2]. La question l'intéresse et il en conclut, après la lecture de Thomas d'Aquin, Locke et Collins, qu'« il n’y a rien sans cause ». Par conséquent, la volonté, parce qu'elle résulte de nos jugements déterminés, est elle-même déterminée. La croyance au fait qu'un « petit animal haut de cinq pieds, qui au mépris de ces lois [puisse] agir toujours comme il lui plairait au seul gré de son caprice »[7.3] correspond à ce que Nietzsche appellera la vanitas vanitatum[3.3], la « vanité des vanités » de l'homme. Cependant, Voltaire envisage tout de même une liberté dans la faculté qu'à l'homme à faire des choix, mais estime que le choix sera toujours nécessaire. Autrement dit, il s'agit d'une liberté qui n'aboutit à aucune contingence.
Enfin, il conclut par la phrase de Sénèque : « Ducunt volentem fata, nolentem trahun » « Les destins guident ceux qui acquiescent, ils entraînent ceux qui résistent »[7.4].
Schopenhauer
modifierL'Essai sur le libre arbitre de Schopenhauer est également un texte qui a eu une influence sur Nietzsche dans sa conception du devenir[2.3].
Schopenhauer considère que la motivation (« Motivation ») (à agir d’une façon particulière) est une forme de cause (« Ursache ») assurée par l’entendement, qui s’inscrit dans la chaîne de causalité[8.1]. La « volonté » (« Wille »), seule cause qui se ressent par la conscience, est elle aussi strictement déterminée. La nature de cette volonté correspond au « caractère empirique » (« empirischen Charakter ») de chaque homme. Selon Schopenhauer, le caractère que l’on a est individuel et détermine notre « mode d’action » (« Wirkungsart ») face à une situation précise. Autrement dit, si l'homme a un caractère précis, il ne peut vouloir qu’une chose et tous ses choix sont absolument nécessaires. En suivant cette démonstration logique, il s'impose de reconnaître que « si l'on admet le libre arbitre, chaque action humaine est un miracle inexplicable, un effet sans cause »[8.2]. Afin d'illustrer son propos, Schopenhauer compare l’étude que l’homme mène au sujet du comportement des autres à celle que porte un chimiste sur des corps soumis à différents réactifs[8.3]. Cette analogie inspirera Nietzsche dans sa définition de la philosophie comme « chimie des idées et des sentiments »[2.4].
Schopenhauer se réfère d'ailleurs à la maxime issue de la scolastique : operari sequitur esse (« chaque être agit conformément à son essence »)[8.3],[2.4]
Cependant, bien que Schopenhauer refuse l'existence d'un libre arbitre, il affirme que l'Homme a un sentiment de « responsabilité morale » (« Verantwortung »), donc une liberté morale. Ce sentiment repose sur notre conscience du fait que « nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos actions »[8.4] : l'homme est donc responsable. Par conséquent, contrairement à la doxa, la liberté ne réside pas dans l’action (operari), mais dans l’être (esse), la conscience elle-même[8.5].
Pour dépasser l'aspect contradictoire de sa théorie de l'Homme étant « à la fois absolument libre et absolument nécessaire »[2.5], Schopenhauer affirme que cette liberté est difficilement compréhensible pour intelligence humaine, car elle est transcendantale[8.6].
Paul Rée
modifierPaul Rée publié en 1885 un essai intitulé L'illusion du libre arbitre et a dialogué directement avec Nietzsche dans la villa Rubinacci à Sorrente à propos d'œuvres de divers auteurs (Voltaire, Schopenhauer, Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Vauvenargues, La Bruyère ou Stendhal)[2.6]. Bien qu'il n'ait pas eu une influence aussi marquante que Voltaire et Schopenhauer, Paul Rée a tout de même agi comme un « catalyseur » pour la réflexion de Nietzsche au sujet du devenir[2.6].
Au troisième chapitre de son œuvre De l'origine des sentiments moraux, « De la responsabilité et de la liberté du vouloir », Rée reprend la thèse schopenhauerienne en retirant l'idée d'une liberté morale. S'il soutient que la connaissance de la nécessité modifie le sentiment de responsabilité, Nietzsche en radicalisera l'analyse en affirmant que cela le supprime entièrement[2.7].
À la différence de Schopenhauer, Rée estime que le remords n'est pas la preuve d'une liberté morale, mais simplement le résultat d'une illusion. Par conséquent, cette position philosophique rejoint le nécessitarisme de Voltaire[2.8].
Références
modifier- (de) Friedrich Nietzsche, Der Fall Wagner. Götzen-dämmerung. Der Antichrist. Ecce Homo. Dionysos-dithyramben. Nietzsche Contra Wagner, de Gruyter, , 461 p. (ISBN 3112418832)
- ↑ Olivier Ponton, Nietzsche - Philosophie de la légèreté, Walter de Gruyter, (ISBN 978-3-11-019346-6, lire en ligne)
- (de) Friedrich Nietzsche, Menschliches, Allzumenschliches I Und II, De Gruyter, , 718 p. (ISBN 3112418859)
- ↑ Héraclite, Fragments, Presses Universitaires de France - PUF, , 496 p. (ISBN 2130440037), p.446 :
« αἰῶν παῖς ἐστι παίζων πεσσεύων· παιδὸς ἡ βασιληίη. [...] Le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant »
- ↑ « Heraclitus of Ephesus », dans SpringerReference, Springer-Verlag (lire en ligne)
- ↑ Luc Ferry, Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations, Plon, coll. « Apprendre à vivre / Luc Ferry », (ISBN 978-2-259-20247-3)
- Voltaire et Véronique Le Ru, Le philosophe ignorant, Flammarion, coll. « GF », (ISBN 978-2-08-122290-8)
- Arthur Schopenhauer, Didier Raymond et Salomon Reinach, Essai sur le libre arbitre, Rivages, coll. « Rivages poche », (ISBN 978-2-86930-541-0)
- ↑ p.88
- ↑ p.85
- 1 2 p.102
- ↑ p.155
- ↑ p.162
- ↑ p.163 : « La liberté n’est donc pas supprimée par ma solution du problème, mais simplement déplacée et reculée plus haut, à savoir en dehors du domaine des actions individuelles, où l’on peut démontrer qu’elle n'existe pas, jusque dans une sphère plus élevée, mais moins facilement accessible à notre intelligence — c’est-à-dire qu’elle est transcendantale. »