Intellectualisme
Le mot intellectualisme, au sens métaphysique, désigne une doctrine philosophique et une attitude culturelle qui affirment le primat de l'intelligence, de l'intellect, la raison et la recherche de la connaissance au centre de la compréhension humaine, avant l'affectivité et la volonté ; il s'oppose à l'émotivisme et au volontarisme et à l'anti-intellectualisme.
Éléments de définition
modifierEn philosophie théorique, il se décline historiquement sous deux formes principales : le rationalisme, postulant que la connaissance dérive principalement de la raison pure, et le dogmatisme de l'intellect par opposition au volontarisme. Sur le plan moral et épistémologique, la figure originelle de cette approche est Socrate (v. 470–399 av. J.-C.), promoteur de l'intellectualisme moral. Selon cette thèse, résumée par Platon dans le Protagoras, la Vertu s'assimile à un savoir : nul ne fait le mal volontairement, le vice n'étant que la conséquence de l'ignorance ou d'une méprise sur ce qui est le bien réel.
Dans une acception plus moderne et sociologique, l’intellectualisme valorise la figure de l'« intellectuel » engagé, qui emploie ses compétences analytiques pour guider le débat public, à l'image du rôle joué par Émile Zola et les dreyfusards lors de l'affaire Dreyfus en 1898[1].
De manière générale, l’anti-intellectualisme se définit, à l'inverse, par une hostilité, une méfiance ou un rejet systématique de l'intellect, des théories abstraites ; il cible parfois des universitaires, écrivains, chercheurs et experts, associatifs, lanceurs d'alerte, syndicalistes ou hommes politiques perçus ou présentés comme appartenant à une élite déconnectée des réalités concrètes. Ce courant se manifeste fréquemment sous la forme d'un populisme valorisant le pragmatisme brut, le prétendu « bon sens populaire » ou un certain sentimentalisme face à la rigueur scientifique. Dans son ouvrage Anti-intellectualism in American Life (1963), l'historien Richard Hofstadter analysait ce phénomène comme une constante de la culture politique américaine, nourrie par certains courants évangéliques du XIXe siècle rejetant l'exégèse savante au profit d'une foi intuitive. Sur le plan politique, l'anti-intellectualisme a souvent servi de moteur à des régimes autoritaires ou totalitaires désireux d'éliminer la contradiction critique. L'exemple le plus extrême demeure le génocide cambodgien sous le régime khmer rouge de Pol Pot (1975–1979), où l'élimination physique systématique des personnes instruites, des enseignants et même des porteurs de lunettes — assimilés arbitrairement à des intellectuels bourgeois — visait à refonder la société sur une base exclusivement agraire.
« Une nouvelle forme de l’anti-intellectualisme, politique, clivant, créé et accompagné par les libertariens de droite et le trumpisme émerge vers 2016 aux États-Unis, repris par Jair Bolsonaro au Brésil puis Javier Milei en Argentine est l’invention du « wokisme » aux États-Unis, dénoncée par le sociologue Éric Fassin comme une stratégie visant à délégitimer les savoirs critiques — féministes, antiracistes ou intersectionnels notamment — en les présentant comme une menace culturelle, afin de justifier des politiques de contrôle idéologique et de marginalisation des sciences sociales » ; « les mêmes qui dénonçaient la cancel culture, qualifiée de « maccarthysme de gauche », s'en prennent non plus seulement aux libertés académiques, mais aussi désormais à la liberté d'expression »[2].
En philosophie
modifierEn philosophie, l'intellectualisme est la « doctrine qui pose la primauté des fonctions intellectuelles auxquelles se réduisent toutes les autres, soit affectives, soit volitives »[3]. Socrate est le grand représentant de l'intellectualisme éthique. Il distingue instinct et intelligence :
« Il n’a donc pas suffi à la divinité de s’occuper du corps de l’homme, mais, ce qui est le point capital, elle a mis en lui l’âme la plus parfaite. En effet, quel est l’autre animal dont l’âme soit capable de reconnaître l’existence de ces dieux qui ont ordonné cet ensemble de corps immenses et splendides ? […] Quelle autre âme que celle de l’homme est plus en état de se prémunir contre la faim, la soif, le froid, le chaud, de guérir les maladies, de développer la force par l’exercice, de travailler pour acquérir la science, de se rappeler ce qu’elle a vu, entendu ou appris ? »
— Socrate, dans Xénophon, Mémorables, I, 4[4]
Socrate croit que si l'on connaît le bien, on l'accomplit. On ne fait le mal que par ignorance, « nul n'est méchant volontairement » :
« Il n'y a pas un seul sage à juger qu'il y ait un seul homme qui commette des fautes de son plein gré et qui, de son plein gré, réalise des actes laids et mauvais. Tout au contraire, les sages savent parfaitement que tous ceux qui font des choses laides et mauvaises les font malgré eux. »
— Platon, Protagoras, 345 d-e
Selon le Protagoras, on ne désire jamais que ce que l'on tient pour un bien ; si on agit mal, c'est que l'on s'est trompé sur ce qui est vraiment un bien. L'intellect est donc premier : celui qui connaît le bien devient vertueux. La vertu est science et peut s'enseigner. Spinoza estime que la pensée est identique à l'être et que tout ce qui est réellement pensé existe ; « la volonté et l'intelligence sont une seule et même chose ». Henri Bergson a violemment attaqué l'intellectualisme au profit de l'intuition (Introduction à la métaphysique).
En psychologie
modifierEn psychologie, l'intellectualisme est la « doctrine qui ramène tous les faits psychiques aux faits intellectuels et méconnaît ainsi l'originalité et la primauté de la tendance et de l'affectivité. La théorie intellectualiste a trouvé sa plus complète expression chez Herbart, pour qui tout état affectif n'existe que par le rapport réciproque des représentations »[5].
Références
modifier- ↑ Martin T (2026) S’ouvrir au monde, appeler le monde à soi : Beauvoir et la construction d’un voyage anticolonial. Elfe XX-XXI. Études de la littérature française des XXe et XXIe siècles (16) [lire en ligne].
- ↑ Fassin, éric (2024). Misère de l'anti-intellectualisme: Du procès en wokisme à celui en antisémitisme. Éditions Textuel / Petite encyclopédie critique - 113 pages.
- ↑ Louis-Marie Morfaux, Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, 1980
- ↑ Traduction d'Eugène Talbot.
- ↑ Ribot, Armand Cuvillier, Nouveau vocabulaire philosophique, 1956.
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierBibliographie
modifier- Eugène Talbot, Xénophon. Œuvres complètes, t. 3 : Les Helléniques. L’Apologie de Socrate. Les Mémorables, Garnier-Flammarion, 1967.
- Xénophon. Œuvres complètes, traduction de Pierre Chambry, Garnier-Flammarion, 3 vol., 1967. T. I : Cyropédie - Hipparque - Équitation - Hiéron - Agésilas - Revenus.
- Angelino, L. (2008). Merleau-Ponty et la critique des « intellectualismes ». Philonsorbonne, (2), 11-30 |url=https://journals.openedition.org/philonsorbonne/144.
- M.-D. Roland-Gosselin, « L'intellectualisme De Leibniz », Revue des Sciences philosophiques et théologiques, vol. 8, no 2, , p. 197–217 (ISSN 0035-2209, lire en ligne, consulté le )
- Motta M (2024) Anti-scientific Americans: The prevalence, origins, and political consequences of anti-intellectualism in the US. Oxford University Press.
- Noddings N (2007) The new anti-intellectualism in America. Education Week, 26(28-29) ; http://68.77.48.18/RandD/Education%20Week/New%20Anti-Intellectualism.doc.