Jules Sauerwein
Jules Sauerwein, né le à Marseille et mort le à Saint-Cloud, est un journaliste, diplomate et traducteur français.
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Issu d'une famille protestante marseillaise, Jules Sauerwein fait ses études secondaires au lycée Thiers de Marseille, puis au lycée Henri-IV à Paris, avant d'obtenir une licence ès lettres à l'université de Paris. Il vit à Vienne entre 1904 et 1908, d'abord employé à la Wiener Länderbank, puis secrétaire à l'ambassade de France de 1905 à 1908 ; il y fréquente le cercle de Friedrich Eckstein et fait, en 1906-1907, la rencontre de Rudolf Steiner, dont il deviendra l'un des plus proches relais en France.
De 1914 à 1931, Sauerwein dirige le service des informations étrangères du quotidien Le Matin, avant de poursuivre comme grand reporter à Paris-Soir et comme correspondant du New York Times et du New York Herald Tribune. Proche d'Aristide Briand et de Gustav Stresemann, il soutient la politique de rapprochement franco-allemand des années 1920 et défend le rôle de la Société des Nations. Il signe certains des plus grands entretiens politiques de l'entre-deux-guerres — avec Mussolini, Franklin Roosevelt, les empereurs Hirohito et Pou-Yi — et avertit dès 1929 ses lecteurs du danger que représente Adolf Hitler. Expulsé d'Italie par les autorités fascistes en mai 1938, il rompt définitivement avec Le Matin en 1940 et et se retire au Portugal, où il vivra plus de quinze ans.
Parallèlement à sa carrière journalistique, Sauerwein traduit en français les principales œuvres de Rudolf Steiner — Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (1909), La Science de l'occulte (1914) ou L'Initiation (1922) — ainsi que les conférences que Steiner donnera en septembre 1922 au Goetheanum, à Dornach, en interprétation consécutive. Avec sa sœur aînée Alice Sauerwein (1865-1932), qui deviendra la première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France, il fait connaître l'anthroposophie dans le monde francophone.
Depuis son exil portugais, il reprend une activité d'écrivain et de chroniqueur et publie en 1962 ses mémoires, 30 ans à la Une, préfacées par Pierre Lazareff. Rentré en France dans ses dernières années, il y consacre celles-ci à des études bibliques et meurt à Saint-Cloud en 1967.
Origines familiales et enfance
modifierJules Sauerwein naît le à Marseille, septième et avant-dernier d'une fratrie de huit enfants, dans un foyer protestant installé de longue date dans la cité phocéenne[1],[2]. Ses parents, qui se sont mariés à Marseille en 1861, n'en sont pas originaires. Son père, Christian Philippe Sauerwein (1831-1897), est issu d'une lignée protestante du Salzkammergut autrichien partie au XVIe siècle pour Sankt Goarshausen en Rhénanie ; passé adolescent en France en 1848, il s'établit à Marseille comme négociant en laines australes, siège à la chambre de commerce de la ville et y est nommé consul honoraire de la ville de Hanovre[1],[2]. Sa mère, Florentine Henriette Roux (1837-1894), est issue d'une famille nantaise d'ascendance bretonne et hollandaise[1],[2].
La famille appartient à la petite communauté protestante de cette ville à forte tradition catholique — calviniste du côté maternel, luthérienne du côté paternel — et pratique avec assiduité ; Jules conservera toute sa vie un rapport étroit à la Bible et à la musique allemande, dont il deviendra un interprète au piano d'une virtuosité remarquée par ses contemporains[1],[2]. Il passe à Marseille les dix-sept premières années de sa vie, dans le quartier bourgeois situé à l'est du Vieux-Port, au pied de la colline de Notre-Dame-de-la-Garde — rue de Montevideo, qu'il évoquera dans les premières pages de ses mémoires[1].
Sa sœur aînée, Alice Wilhelmine Sauerwein (1865-1932), elle aussi née à Marseille et de quinze ans son aînée, exerce sur lui une influence intellectuelle et spirituelle décisive : à la mort de leur mère en 1894, elle prend en charge la fratrie cadette et fréquentera les premiers cercles théosophiques parisiens, avant de devenir la première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France à sa fondation en 1923[1],[2]. Après la mort du père en 1898, la famille quitte Marseille pour Paris[1].
Études
modifierJules Sauerwein fait ses études secondaires au lycée Thiers de Marseille, qu'il fréquente huit années durant[2],[1]. Parallèlement aux humanités, il reçoit dans plusieurs salons marseillais une formation musicale poussée — autour notamment de Bach, Wagner et Brahms — qui restera l'autre versant de sa culture[1],[2].
À l'automne 1897, à l'âge de dix-sept ans, Sauerwein « monte » à Paris pour y préparer le concours d'entrée à l'École normale supérieure. Il suit la classe de rhétorique supérieure du lycée Henri-IV, où il a notamment pour professeur le philosophe Henri Bergson, alors encore peu connu[2],[1]. Après deux échecs au concours d'entrée à l'École normale supérieure, il obtient sa licence ès lettres à la Sorbonne[1],[2]. Ses premières publications, des chroniques de critique musicale, paraissent dès 1903 dans la Revue musicale de Lyon de Léon Vallas[3].
À l'ambassade de France à Vienne (1905-1908)
modifierUn premier séjour à Vienne en 1904, comme stagiaire dans une banque autrichienne, met Sauerwein en contact avec le milieu intellectuel viennois et, en particulier, avec l'homme d'affaires et polymathe Friedrich Eckstein, familier des cercles ésotériques de la capitale[2],[4].
De 1905 à 1908, Sauerwein est secrétaire à l'ambassade de France à Vienne, recruté par le marquis de Reverseaux, alors ambassadeur[5],[1]. Selon Irène Diet, son recrutement aurait fait suite à une conférence musicale donnée par le jeune Sauerwein, à l'occasion de laquelle il aurait été remarqué par l'ambassadeur[1]. Ses fonctions diplomatiques lui laissent le temps d'approfondir les contacts noués avec Eckstein et son cercle.
Rencontre avec Rudolf Steiner et collaboration
modifierFriedrich Eckstein et Rudolf Steiner (1906-1907)
modifierÀ Vienne, où il vit à partir du début de l'année 1904, Sauerwein est introduit dans le cercle de Friedrich Eckstein (1861-1939). Ce polymathe viennois — fils d'industriel issu de la haute bourgeoisie juive, élève et secrétaire privé du compositeur Anton Bruckner, ami de jeunesse de Sigmund Freud et président, dès 1887, de la première loge théosophique d'Autriche — réunit autour de sa table du Café Impérial une bonne part de l'intelligentsia musicale, scientifique et littéraire de la capitale danubienne[4],[1].
C'est par l'intermédiaire d'Eckstein — ami intime de Rudolf Steiner depuis le séjour viennois de ce dernier comme précepteur au tournant des années 1890, mais alors éloigné depuis longtemps de la Société théosophique dont il avait pourtant dirigé la branche viennoise en 1887 — que Sauerwein est mis en relation avec Steiner en 1906[1],[2],[4]. Alice Sauerwein situera plus tard, dans un hommage de 1928, le moment décisif un soir de février 1907 : « C'était à Vienne, il y a près de vingt-cinq ans, un soir, à la porte d'une salle de conférences, un tout jeune homme abordait Rudolf Steiner et lui demandait la permission d'entrer avec lui et de l'entendre parler. Ce fut le début d'une profonde et respectueuse amitié »[1]. Le , Steiner donne à Vienne une conférence sur l'ésotérisme chrétien ; le même mois, il accorde à Sauerwein l'autorisation personnelle de suivre son enseignement ésotérique — la section ésotérique (Esoterische Schule) qu'il anime alors au sein de la Société théosophique, à la veille du conflit avec Annie Besant qui conduira en 1913 à la fondation de la Société anthroposophique[2],[1],[6]. Une partie de la correspondance qu'il entretient alors avec Steiner est conservée à la Rudolf-Steiner-Nachlassverwaltung à Dornach[1].
De retour à Paris en février 1908, Sauerwein conserve de son maître viennois une « formule lapidaire » qu'il citera toute sa vie en allemand : « Aus der Vergangenheit lernen. Die Gegenwart erleben. Die Zukunft aufbauen. » (« Apprendre du passé, vivre le présent, construire le futur »)[7].
Traducteur de Rudolf Steiner
modifierDès 1909, Sauerwein traduit en français Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (Wie erlangt man Erkenntnisse der höheren Welten?), première grande œuvre de Steiner accessible aux lecteurs francophones[2],[1]. Suivent notamment La Science de l'occulte chez Perrin (1914, rééd. 1922) et L'Initiation (1922)[2],[8]. Ces traductions constituent l'essentiel du corpus steinerien disponible en français avant la mort de Rudolf Steiner en 1925[1].
En septembre 1922, lors de la « Semaine française » organisée au Goetheanum de Dornach, Jules Sauerwein assure devant un auditoire francophone l'interprétation consécutive des dix conférences que Steiner donne en allemand du 6 au 15 septembre ; la transcription de ce cycle paraîtra sous le titre Philosophie, cosmologie et religion (GA 215)[2],[9],[1], tandis que les résumés écrits des conférences, rédigés en amont par Steiner pour aider Jules Sauerwein à traduire, seront publié sous la forme du livre Les trois pas de l'anthroposophie[10]. Sauerwein accompagne également Rudolf Steiner lors de son dernier séjour parisien en mai 1924, quelques mois avant la disparition de ce dernier[1].
Le tandem avec Alice Sauerwein
modifierL'engagement de Jules Sauerwein dans l'anthroposophie est indissociable de celui de sa sœur aînée Alice, de quinze ans son aînée. Dans plusieurs entretiens de l'année 1923, Rudolf Steiner aurait affirmé : « Si une société anthroposophique est fondée en France et demande ma collaboration, tout ce que je ferai, je le ferai en accord avec Mlle Sauerwein »[11]. Première secrétaire générale de la Société anthroposophique en France lors de sa fondation en mai 1923, Alice anime les Cahiers trimestriels de l'Anthroposophie (à partir de décembre 1928) et dirige les Éditions Alice Sauerwein, qui publient l'essentiel des traductions françaises de Steiner ; elle est elle-même la traductrice française de The Idyll of the White Lotus de Mabel Collins[1]. Jules, lui, assume le rôle de traducteur attitré, de relais diplomatique et de passeur du mouvement en France[1]. Une part significative de la correspondance qu'Alice et Jules entretiennent avec Steiner est conservée à la Rudolf-Steiner-Nachlassverwaltung à Dornach[1]. Après la mort de Steiner en 1925, Alice est progressivement marginalisée au sein de la société française au profit de Simonne Rihouët-Coroze, puis destituée de ses fonctions de secrétaire général ; elle meurt en 1932, quelques années seulement après cette éviction[1].
Place dans la Société anthroposophique en France
modifierLongtemps secrétaire informel du mouvement français, Sauerwein entretient des relations suivies avec Ita Wegman et Marie Steiner, ainsi qu'avec Édouard Schuré, dont il facilite les échanges avec Steiner[1],[12]. Son rôle, encore largement souterrain dans les histoires généralistes de l'anthroposophie, est analysé par Christoph Lindenberg[6] et Irène Diet[1].
Carrière de journaliste
modifierEntrée au Matin et chef des informations étrangères (1914-1931)
modifierSauerwein entre au quotidien Le Matin de Maurice Bunau-Varilla dans la première décennie du XXe siècle[Note 1]. De 1914 à 1931, il en dirige le service des informations étrangères[5],[13].
À ce poste, il acquiert une notoriété considérable : Pierre Lazareff écrira plus tard, en préface des mémoires de Sauerwein, qu'« il n'y a pas eu d'homme plus célèbre que Jules Sauerwein pour ceux de ma génération »[14]. Dominique Pinsolle et Olivier Forcade en font l'archétype du chef de service étranger influent, à la lisière de l'information et de la diplomatie parallèle[13],[15].
Un carnet d'adresses européen
modifierLa notoriété de Sauerwein tient à la densité du réseau personnel qu'il tisse dans la première moitié du XXe siècle. Selon Pierre Lazareff et Irène Diet, il fréquente personnellement les présidents Poincaré, Clemenceau et Millerand, les maréchaux Foch et Pétain ; Hindenburg et Ludendorff « déjeunent à sa table », et il est l'ami de longue date des présidents tchécoslovaques Masaryk et Beneš. Il a noué dès son séjour viennois des relations suivies avec la princesse Alexandrine Windisch-Graetz et avec le prince Sixte de Bourbon, beau-frère de Charles de Habsbourg, qui lui fait personnellement rencontrer l'ancien empereur[14],[1].
Lazareff prête à Sauerwein une série de scoops devenus emblématiques : la fuite, en 1921, de l'empereur Charles d'Autriche après l'échec de sa tentative de restauration en Hongrie, dont Sauerwein est l'unique accompagnateur dans un wagon spécial ; la première interview accordée par Mussolini devenu Duce après la marche sur Rome ; les confidences de Piłsudski après son coup de force de mai 1926 à Varsovie, celles du roi Carol II de Roumanie après son retour sur le trône, et celles d'Engelbert Dollfuss peu avant son assassinat en juillet 1934[14].
Pacifisme briandiste
modifierProche d'Aristide Briand et de Gustav Stresemann, Sauerwein soutient dans les colonnes du Matin la politique de rapprochement franco-allemand de la seconde moitié des années 1920 — Locarno (1925), Pacte Briand-Kellogg (1928) — et défend le rôle de la Société des Nations[15],[13]. Son nom figure au registre personnel des Akten der Reichskanzlei de la République de Weimar, indice de l'attention que lui portent les milieux gouvernementaux allemands[16].
Grands entretiens et grands reportages
modifierL'affaire Moltke et l'interview de Rudolf Steiner (1921)
modifierLe , Sauerwein publie dans Le Matin un long article intitulé « Une lueur sur les origines de la guerre. Ce que contiennent les mémoires inédits et interdits en Allemagne du chef d'état-major de Moltke », sous-titré « Le célèbre philosophe et sociologue Rudolf Steiner qui reçut ces documents en communique les principaux points au "Matin" ». Sauerwein y rend compte de notes personnelles (Aufzeichnungen) rédigées par le général Helmuth von Moltke après sa révocation de septembre 1914, remises après sa mort par sa veuve Eliza — proche de la Société théosophique puis de l'anthroposophie — à Rudolf Steiner, qui en souhaitait la publication. Ces notes jettent un jour nouveau sur les responsabilités allemandes dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale[17],[18],[6],[19]. La publication, qui contrevient à l'interdiction frappant ces notes en Allemagne, suscite une vive controverse internationale ; Steiner et Sauerwein répondent dans les semaines suivantes aux réfutations parues dans la presse allemande. L'épisode reste étudié dans l'historiographie steinerienne[6].
Une série d'articles précoces sur Hitler dans Le Matin (1929)
modifierDès la fin des années 1920, alors que les principaux titres parisiens — et au premier chef Maurice Bunau-Varilla, propriétaire du Matin — considèrent encore Adolf Hitler comme un agitateur sans avenir, Sauerwein consacre dans le journal une série d'articles au mouvement national-socialiste et avertit le lectorat français du danger qu'il représente[7]. Pour les historiens du Matin, ces papiers comptent parmi les rares signaux d'alarme précoces de la presse parisienne sur la dynamique du NSDAP — la rédaction rendant ensuite compte régulièrement de la montée du nazisme dans la première moitié des années 1930[13],[20].
Reportages sur la Prohibition et entretien avec Franklin Roosevelt (1932-1933)
modifierFamilier des États-Unis, où il se rend à plusieurs reprises pour Le Matin puis Paris-Soir — notamment en 1927, 1932 et 1933 — Sauerwein consacre plusieurs séries d'articles à la Prohibition et au milieu des bootleggers qui en a tiré parti. En juin 1932, à la veille de son embarquement pour la France, le New York Times lui consacre une dépêche dans laquelle il pronostique la fin imminente de la Prohibition[21]. L'année suivante, il est reçu à la Maison-Blanche avec l'ambassadeur Paul Claudel par Franklin Roosevelt, dont il devient en France l'un des principaux relais publicistes ; le New York Times présente l'entretien comme la confirmation publique de son admiration pour le New Deal[22].
L'audience accordée par l'empereur du Japon (avril 1934)
modifierEn avril 1934, à Tokyo, à l'occasion du grand reportage en Extrême-Orient de Paris-Soir, Sauerwein obtient une audience privée auprès de l'empereur Hirohito — fait alors sans précédent connu pour un journaliste étranger. Présenté par l'ambassadeur de France Fernand Pila et reçu dans la « salle du Phénix » du palais impérial, il est annoncé sur l'invitation officielle ornée du chrysanthème impérial comme « écrivain et voyageur de distinction » et s'engage par avance à ne rien divulguer des propos du souverain ; celui-ci se borne à l'interroger sur les États-Unis, sur Franklin Roosevelt et sur la suite du voyage. Le seul propos que Sauerwein s'autorise plus tard à reproduire dans ses mémoires concerne le Mandchoukouo, étape suivante de son périple : « En Mandchourie, M. Sauerwein, je vous conseille de porter un maillot de flanelle »[23]. Pierre Lazareff y reviendra dans sa préface : « Le Mikado accepte une fois, une seule, de recevoir un journaliste. Lequel ? Jules Sauerwein »[14]. Le compte rendu paraît en une de Paris-Soir le : Sauerwein y décrit un souverain qui « reçoit avec une cordialité très simple » et un Japon « monté intellectuellement et politiquement, en moins d'un demi-siècle, au niveau des plus grandes nations »[24].
L'audience avec l'ex-empereur de Chine Pou-Yi au Mandchoukouo (mai 1934)
modifierAu mois de mai suivant, Sauerwein gagne le Mandchoukouo — l'État fantoche créé par l'empire du Japon en Mandchourie — où, à Sin-King (Hsinking, future Changchun), les autorités d'occupation lui ménagent une audience auprès de Pou-Yi, dernier empereur de Chine de la dynastie Qing détrôné en 1912 puis installé en 1934 par les Japonais à la tête du nouvel État. Le journaliste dépeint « une humble et frêle figure de souverain », logé dans l'ancien bureau des douanes chinoises faute de palais impérial encore achevé et constamment flanqué d'un interprète et de deux gardes du corps japonais qui le réduisent « à l'impuissance ». L'audience se borne à des propos convenus sur l'essor industriel et ferroviaire de la Mandchourie, mais lorsque Pou-Yi évoque Pékin — « PeiPing » dans son ancien nom — « ses yeux brillent », signe pour Sauerwein que les Japonais le « tien[nent] par l'espoir d'y retourner »[25].
Mussolini et le « Tour du monde » de Paris-Soir
modifierCorrespondant du New York Times et du New York Herald Tribune, Sauerwein signe également de grands entretiens avec les principaux dirigeants européens — Mussolini, Hitler, Roosevelt — qui contribuent à son aura internationale[14],[8]. Le , il publie dans Paris-Soir un long entretien avec Mussolini, repris dès le lendemain par Il Popolo d'Italia[26]. En 1934, comme rédacteur en chef du service étranger de Paris-Soir, Sauerwein participe au grand reportage « Tour du monde », dont les textes sont signés par l'écrivain Marc Chadourne et les photographies par Pierre Verger[27].
Il couvre également la guerre d'Espagne pour la presse internationale ; en février 1939, Time lui consacre une notice à l'occasion d'une dépêche pronostiquant la « prospérité » de l'Espagne d'après-guerre[28].
Du Matin à Paris-Soir et l'expulsion de Rome (1938)
modifierAu début des années 1930, Sauerwein quitte progressivement la direction du service étranger du Matin pour devenir grand reporter à Paris-Soir[8]. Le , à la suite de plusieurs articles critiques sur la politique étrangère mussolinienne, il est expulsé d'Italie par les autorités fascistes ; le New York Times du même jour souligne, dans le contexte du rapprochement entre Rome et Berlin, qu'il est désormais jugé indésirable jusque par le Reich allemand (« objectionable to Reich »)[29].
Seconde Guerre mondiale et après-guerre
modifierEn 1940, Sauerwein rompt définitivement avec Le Matin — qui se ralliera à la collaboration — et se retire au Portugal, où il restera durablement installé : Pierre Lazareff, le retrouvant pour la préface de ses mémoires en 1962, témoigne qu'il s'y est « retiré depuis la guerre, loin des luttes et des clameurs ». Il continue à signer dans la presse lisboète, publie Monarchie di ieri e di domani chez Rizzoli-Corriere della Sera en 1951, Exilados régios no Estoril en 1955, puis ses mémoires 30 ans à la Une chez Plon en 1962, préfacées par Pierre Lazareff[14].
Dernières années et mort
modifierDe retour en France dans les dernières années de sa vie, Jules Sauerwein se consacre à des études bibliques, en particulier sur la figure de Melchisédech dans l'Ancien Testament, ce que rapporte Irène Diet[1]. Il meurt à Saint-Cloud le [8],[2]. Il est inhumé près de Jouy-en-Josas (Yvelines)[1].
Postérité et réception
modifierDans l'historiographie du journalisme diplomatique français de l'entre-deux-guerres, Sauerwein apparaît comme l'archétype du chef de service étranger influent, à la frontière de l'information et de la diplomatie parallèle, analysé en ces termes par Dominique Pinsolle[13] et Olivier Forcade[15]. Ses contemporains, et au premier chef Pierre Lazareff, ont souligné la notoriété exceptionnelle dont il a joui dans l'entre-deux-guerres[14].
Dans l'histoire de l'anthroposophie francophone, son rôle, étroitement lié à celui de sa sœur Alice, est étudié par Christoph Lindenberg dans la biographie de référence de Rudolf Steiner[6] et par Irène Diet dans une monographie consacrée au tandem familial[1].
Œuvres
modifierEssais et reportages
modifier- Cinq ans d'erreurs (impressions d'Allemagne), Paris, Fayard, 1925.
- Que va faire l'Amérique ?, 1932.
- Monarchie di ieri e di domani, Milan, Rizzoli, 1951.
- 30 ans à la Une, préface de Pierre Lazareff, Paris, Plon, 1962.
Traductions de Rudolf Steiner
modifier- Rudolf Steiner, Comment acquérir des connaissances sur les mondes supérieurs ? (Wie erlangt man Erkenntnisse der höheren Welten?), trad. par Jules Sauerwein, 1909.
- Rudolf Steiner, La Science occulte (Die Geheimwissenschaft im Umriss), trad. par Jules Sauerwein, Paris, Perrin, 1914 (rééd. 1922).
- Rudolf Steiner, L'Initiation, trad. par Jules Sauerwein, 1922.
- Rudolf Steiner, Philosophie, cosmologie et religion (GA 215), traduction simultanée des conférences de septembre 1922 au Goetheanum.
Notes et références
modifierNotes
modifierRéférences
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 Irène Diet, Jules et Alice Sauerwein et l'anthroposophie en France, Zeist, Steen, .
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Irène Diet, « Sauerwein, Jules », sur Forschungsstelle Kulturimpuls (consulté le ).
- ↑ « Auteur:Jules Sauerwein », sur Wikisource (consulté le ).
- 1 2 3 Karl Baier, Occult Vienna: From the Beginnings until the First World War, .
- 1 2 « Sauerwein, Jules », sur Deutsche Biographie (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 Christoph Lindenberg, Rudolf Steiner. Eine Biographie, Stuttgart, Verlag Freies Geistesleben, .
- 1 2 Jules Sauerwein, 30 ans à la Une, Paris, Plon, , chapitre VII, « Le boulevard Poissonnière ».
- 1 2 3 4 5 « Sauerwein, Jules (1880-1967) », sur catalogue.bnf.fr (consulté le ).
- ↑ « Foreword to GA 215, Philosophy, Cosmology and Religion », sur Rudolf Steiner Archive (consulté le ).
- ↑ Rudolf Steiner et Thomas Letouzé, Les trois pas de l'anthroposophie De la vie de l'âme: philosophie, cosmologie, religion rédaction des dix conférences du cours français au Goetheanum du 6 au 15 septembre 1922 quatre articles parus dans la revue "Das Goetheanum" en octobre 1923, Triades, coll. « Triades poche », (ISBN 978-2-85248-327-9)
- ↑ Rudolf Steiner, Das Schicksalsjahr 1923 in der Geschichte der Anthroposophischen Gesellschaft, Dornach, Rudolf Steiner Verlag, , p. 487, cité par Diet 2010.
- ↑ « Willem Zeylmans van Emmichoven Estate », sur Ita Wegman Institut (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 Dominique Pinsolle, Le Matin, 1884-1944. Une presse d'argent et de chantage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, (lire en ligne).
- 1 2 3 4 5 6 7 Jules Sauerwein (préf. Pierre Lazareff), 30 ans à la Une, Paris, Plon, .
- 1 2 3 Olivier Forcade, « Lorsque le Quai d'Orsay dictait des articles… », Relations internationales, no 154, , p. 33-50 (lire en ligne).
- ↑ « Sauerwein, Jules — fiche Akten der Reichskanzlei », sur Bundesarchiv (consulté le ).
- ↑ Jules Sauerwein, « Une lueur sur les origines de la guerre. Ce que contiennent les mémoires inédits et interdits en Allemagne du chef d'état-major de Moltke », Le Matin, .
- ↑ Rudolf Steiner, Zu Helmuth und Eliza von Moltke. Aufzeichnungen, Briefe, Dokumente und Notizen 1904-1924, Bâle, Rudolf Steiner Verlag, .
- ↑ « GA 19, Additional Documents Concerning World War I », sur Rudolf Steiner Archive (consulté le ).
- ↑ Kévin Janin, « L'image de l'Allemagne dans Le Matin entre mars 1932 et août 1934, une impossible compréhension de l'altérité ? : mémoire de master », Université Lumière Lyon-II, (consulté le ).
- ↑ « Will to Win Seen Here by Sauerwein. French Journalist Before Sailing Says He Found Americans Grappling With Problems. Holds Prohibition Will Go », The New York Times, (lire en ligne).
- ↑ « Paris Editor Hails Spirit Here; Finds Roosevelt Greatest Figure », The New York Times, (lire en ligne).
- ↑ Jules Sauerwein, 30 ans à la Une, Paris, Plon, , récit de l'audience accordée par l'empereur Hirohito, avril 1934.
- ↑ Pierre Ancery, « L'impitoyable règne de Hirohito », RetroNews, (lire en ligne).
- ↑ Jules Sauerwein, 30 ans à la Une, Paris, Plon, , récit de l'audience accordée par Pou-Yi à Sin-King, Mandchoukouo, mai 1934.
- ↑ Jules Sauerwein, « Interview de Benito Mussolini », Paris-Soir, .
- ↑ « Pierre Verger et le « Tour du monde » de 1934 pour Paris-Soir », Études photographiques, no 30, (lire en ligne).
- ↑ « War in Spain: Favors », Time, (lire en ligne).
- ↑ « Sauerwein Is Barred from Rome Reporting; Paris Journalist Held to Be Objectionable to Reich », The New York Times, (lire en ligne).
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Irène Diet, Jules et Alice Sauerwein et l'anthroposophie en France, Zeist, Steen, .
- Dominique Pinsolle, Le Matin, 1884-1944. Une presse d'argent et de chantage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, .
- Christoph Lindenberg, Rudolf Steiner. Eine Biographie, Stuttgart, Verlag Freies Geistesleben, .
- Olivier Forcade, « Lorsque le Quai d'Orsay dictait des articles… », Relations internationales, no 154, , p. 33-50.
- Karl Baier, Occult Vienna: From the Beginnings until the First World War, .
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Archives conservées par : Archives économiques suisses (991170432601805501)
- Ressource relative à la vie publique :
- Notice biographique « Sauerwein, Jules » (Forschungsstelle Kulturimpuls, par Irène Diet).
- Œuvres de Jules Sauerwein sur Wikisource.