Karmen Geï
Karmen Geï est un film dramatique (coproduction entre le Sénégal, la France et le Canada), réalisé par Joseph Gaï Ramaka en 2001[1].Librement adapté de l'opéra Carmen de Georges Bizet, le film entremêle plusieurs thèmes, dont la liberté du corps féminin, le désir affranchi de toute assignation, et la résistance à l'ordre établi. Sa forme même — free jazz, sabar, structure elliptique et fugitivité narrative — constitue la métaphore d'une féminité souveraine qui refuse de se laisser contenir par les formes patriarcales et hétéronormatives de la société sénégalaise[2].
| Réalisation | Joseph Gaï Ramaka |
|---|---|
| Scénario | Joseph Gaï Ramaka |
| Acteurs principaux |
Djeïnaba Diop Gaï Magaye Niang Stephanie Biddle |
| Sociétés de production |
Arte France Cinéma Canal+ Horizons Euripide Productions Film Tonic Les Ateliers de l'Arche Téléfilm Canada UGC Zagarianka Productions |
| Pays de production |
|
| Genre | Film musical, romance, drame |
| Durée | 86 minutes |
| Sortie | 2001 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Synopsis
modifierKarmen Geï est une adaptation libre de l'opéra Carmen, transposée dans le Sénégal contemporain: la protagoniste, une séduisante contrebandière bisexuelle, sort de prison puis reprend la tête de son réseau de contrebande[3].
Le film s'ouvre dans la prison de l'Île de Gorée, où Karmen est détenue avec une vingtaine d'autres femmes. Lors d'une danse du Sabar dans la cour de la prison, Karmen séduit Angélique, la directrice de l'établissement pénitentiaire; les deux femmes passent la nuit ensemble, puis Karmen retrouve sa liberté au matin. Elle fait ensuite irruption dans le mariage du brigadier Lamine Diop, qu'elle interrompt pour défier ouvertement les représentants de l'État, les accusant d'avoir « avalé le pays ». Elle séduit Lamine, qui abandonne sa fiancée et rejoint son réseau de contrebande. Tout au long du film, Karmen revendique l'amour et la liberté, à travers ses différentes liaisons, Angélique, Lamine, puis Massigi. Délaissée par Karmen et rongée par le chagrin, Angélique se suicide par noyade. Lamine, fou d'amour et ne supportant plus d'être repoussé par Karmen, finit par la poignarder. Le vieux Samba, qui a toujours respecté la liberté revendiquée par Karmen, inhume le corps de l'héroïne.
Fiche technique
modifier- Titre : Karmen Geï
- Réalisation : Joseph Gaï Ramaka
- Scénario : Joseph Gaï Ramaka d'après l'opéra Carmen de Georges Bizet
- Musique : Julien Jouga, David Murray et Doudou N'diaye Rose
- Photographie : Bertrand Chatry
- Montage : Hélène Girard
- Production : Richard Sadler
- Société de production : Arte France Cinéma, Canal+ Horizons, Euripide Productions, Film Tonic, Les Ateliers de l'Arche, Téléfilm Canada, UGC et Zagarianka Productions
- Pays :
Sénégal,
France et
Canada - Genre : Film musical, romance et drame
- Durée : 86 minutes
- Dates de sortie :
France :
Distribution
modifier- Djeïnaba Diop Gaï : Karmen Geï
- Magaye Niang : Lamine Diop
- Stephanie Biddle : Angélique, la directrice de prison
- Thierno Ndiaye Doss : le vieux Samba
- Dieynaba Niang : Ma Penda
- El Hadj Ndiaye : Massigi
- Aïssatou Diop : Majiguene
Diffusion et polémique
modifierAcclamé à Dakar le 22 juillet 2001, le film est projeté sans incident pendant six semaines à l'espace Bel Arte de Dakar; il est ensuite interdit de distribution au Sénégal suite à de vives protestations de la part des Mourides, qui ont jugé blasphématoire l'usage d'un chant religieux composé par leur fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba, pour accompagner « l'enterrement d'une lesbienne en terre catholique », terme employé par le porte-parole mouride Abdoulaye Babou (et repris tel quel par Steven Nelson dans son article)[4].
En France, le film sort en salles le 27 juin 2001. Marie-Pierre Macia, déléguée générale de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes 2001, organise une projection exceptionnelle du film en clôture, présentée comme un geste envers le continent africain, absent cette année là de la sélection. Olivier Barlet, spécialiste des cinémas d'Afrique, considère ce traitement comme un raté de la part de la Quinzaine des réalisateurs. Barlet décrit en effet le film comme une véritable réussite: une telle oeuvre, produite notamment par Daniel Toscan du Plantier avec un budget conséquent, méritait à ses yeux une place pleine et entière dans la sélection plutôt qu'une simple séance hors-programme en fin de festival[5].
Au Canada, le film a sa première en septembre 2001, dans le cadre du programme Planet Africa du Festival international du film de Toronto en 2001, qui présentait les cinémas d'Afrique et de la diaspora.
Critiques de presse
modifierDennis Harvey, critique pour Variety, salue une réalisation portée par son énergie visuelle et sonore, qu'il juge plus convaincante comme tableau atmosphérique que comme mélodrame d'action à proprement parler. Il rapproche Karmen Geï de Orfeu Negro en tant qu'exemple réussi de transposition d'un mythe romantique occidental dans un cadre festif et populaire du Sud Global, et souligne la présence remarquable de Djeïnaba Diop Gaï, dont il dit qu'elle incarne véritablement le magnétisme sexuel du personnage plutôt que de le jouer[6].
En France, plusieurs critiques saluent la réussite du film sans réserve. Katrin Betz, pour Le Figaro Magazine, y voit une des plus belles transpositions contemporaines du mythe de Carmen, portée par la musique et les couleurs du Sénégal d'aujourd'hui. Philippe Azoury, dans Libération, note que le free jazz de David Murray confère au film une dimension presque incantatoire. Michel Guilloux, dans L'Humanité, y voit la preuve que le cinéma d'un continent dit pauvre n'est pas condamné au misérabilisme. Philippe Piazzo (Aden) relève un écho avec les films engagés de la blaxploitation des années 1970, et Michel Eltchaninoff (Synopsis) décrit une Karmen africaine jamais caricaturale, seulement colorée et tragique[7].
Réception critique
modifierDans Trash: African Cinema from Below (2013)[8], Kenneth W. Harrow interprète Karmen Geï comme une réécriture radicale de Carmen transposée dans le contexte sénégalais contemporain : le film ne se contente pas d’adapter l’intrigue de Bizet, il transforme le personnage de Carmen en figure de contestation des normes sociales, sexuelles et politiques. Harrow analyse la scène finale du film comme l'aboutissement de la philosophie de libération que Karmen incarne tout au long du récit. Face à la possessivité de Lamine qui refuse de la laisser libre, Karmen choisit la mort plutôt que la soumission, plaçant ainsi la liberté au-dessus de la vie elle-même. Pour Harrow, cette mort constitue paradoxalement une forme ultime d'émancipation : libérée de la peur de mourir et des limites de sa condition humaine, Karmen rejoint par son sacrifice une lignée de figures féminines sénégalaises qui l'ont précédée, de la déesse Kumba Kastel à l'héroïne historique Aline Sitoé Diatta.
Dans son article « She Who Creates Havoc Is Here »: A Queer Bisexual Reading of Sexuality, Dance and Social Critique in Karmen Geï » (2016)[9], Cheryl Stobie part d'un constat critique : selon elle, peu de commentateurs du film abordent spécifiquement la bisexualité de Karmen en tant que telle, à l'exception de Babacar M'Baye, dont elle prolonge les observations. Selon Stobie, le film déstabilise les rôles de genre stéréotypés, la monosexualité, le patriarcat et l'hétéronormativité. La danse y occupe une place centrale: Karmen exécute une chorégraphie différente avec chacun de ses quatre partenaires (Angélique, Lamine, Massigi et Samba), chaque danse exprimant une facette distincte de son désir. Le titre de l'article reprend les paroles d'un chant entonné par les femmes prisonnières lorsque Karmen distribue ses vêtements à ses compagnes, dans l'attente de sa libération. Ce chant célèbre la capacité de Karmen à attirer aussi bien les hommes que les femmes et culmine dans la formule « She who creates havoc is here », traduite par « Celle qui fait des ravages est là ». Stobie relie enfin Karmen à des figures mythiques et historiques sénégalaises, comme la déesse des eaux Kumba Kastel (l'équivalent de Mami Wata) ou l'héroïne anticoloniale Aline Sitoé Diatta, tel que cela est suggéré dans le film. Sa lecture met en évidence le potentiel libérateur, mais aussi les dangers mortels, de l'expression sexuelle féminine libre, hors des limites socialement admises.
Dans « Variant Sexualities and African Modernity in Joseph Gaye Ramaka's Karmen Geï » (2011)[10], Babacar M'baye replace le film dans l'histoire des sexualités africaines et de la modernité. Pour M'Baye, Karmen incarne cette modernité africaine en tant que descendante de la déesse des eaux Kumba Kastel, dont elle tire une identité hybride et une capacité à dépasser les frontières sociales de la société sénégalaise. Sa sexualité plurielle — elle entretient des relations à la fois avec des hommes et avec des femmes, dont Angélique, la gardienne de la prison — est lue comme un acte politique de défi face à l'ordre néocolonial et patriarcal qui enferme les femmes africaines dans la sphère domestique. M'Baye s'appuie aussi sur les chants des prisonnières (taasu) comme forme de résistance orale et corporelle. L'article de M'Baye affirme que Karmen tue Lamine, or c'est l'inverse dans le film — c'est Lamine qui assassine Karmen. Cette erreur a été relevée par Cheryl Stobie dans son propre article.
Dans Queer African Cinemas (2022)[11], Lindsey B. Green-Simms mobilise le concept de « waywardness » emprunté à Saidiya Hartman — l'indocilité volontaire des femmes qui s'écartent des normes de respectabilité — pour analyser à la fois le personnage de Karmen et la forme du film lui-même. Elle montre la façon dont la structure musicale, fondée sur le jazz de David Murray et le sabar, reproduit une logique de la fugitivité afro-queer : la rupture (le cut), l'improvisation, le cercle. Elle situe également Karmen Geï comme le premier film sénégalais et premier film africain francophone à dépeindre une intimité entre femmes à l'écran, soulignant son caractère singulier dans son contexte national.
Dans son article « The Erotic Tale of Karmen Gei: The Taboo of Female Homosexuality in Senegal » (2007)[12], Frieda Ekotto relève que les deux personnages qui menacent l'ordre normatif sénégalais — Karmen et Angélique — finissent tous deux effacés du récit. Ekotto estime que Ramaka aurait pu faire le choix de laisser Karmen en vie pour prolonger sa mission de libération.
Dans Postcolonial Hauntologies: African Women's Discourses of the Female Body (2019)[13], Ayo A. Coly soutient que le film transforme l’érotisme féminin en force d’intervention politique; le personnage de Karmen agit, selon Coly, comme une figure de citoyenneté féministe postcoloniale. Par la danse, la séduction et le déplacement des normes sociales, Karmen perturbe les dispositifs d’autorité et reconfigure les rapports entre pouvoir, corps et espace. Le film est ainsi interprété comme une contre-image au corps féminin africain historiquement réduit au statut d’objet du regard colonial : non plus un corps observé et discipliné, mais un corps agissant, capable de produire de nouvelles formes de relation, d’autonomie et d’intervention politique.
Prix
modifierHélène Girard a reçu une nomination aux Jutra du meilleur montage lors de la 5e édition des Jutra en 2003.
Références
modifier- ↑ Elvis Mitchell, "Driving Men, and Women, Crazy". The New York Times, 10 avril 2022.
- ↑ Lindsey B. Green-Simms, Queer African Cinemas, Duke University Press, (ISBN 978-1-4780-9365-7 et 978-1-4780-1540-6, DOI 10.2307/j.ctv2bgz3dq.5, lire en ligne)
- ↑ (en) Yaw Oteng, « Joseph Gaï Ramaka's Karmen Geï and Female Subjectivity in the African Urban Landscape », The French Review, vol. 85, no 3, , p. 460–471 (ISSN 2329-7131, DOI 10.1353/tfr.2012.0373, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Steven Nelson, "Karmen Geï: Sex, the State, and Censorship in Dakar". African Arts, Vol. 44, No. 1 (Spring 2011). pp. 74-81.
- ↑ Olivier Barlet, « Cannes 2001, au jour le jour », sur Africultures,
- ↑ Dennis Harvey, "Karmen". Variety, September 27, 2001.
- ↑ AlloCiné, « Karmen Geï : Critique presse », sur AlloCiné (consulté le )
- ↑ (en) Harrow Kenneth W., Trash: African Cinema from Below, Indiana, Indiana University Press, , 344 p. (ISBN 978-0-253-00757-5, lire en ligne), Chap.6 Trashy Women: Karmen Gei, l’Oiseau Rebelle (pp. 107-125)
- ↑ Stobie, « “She Who Creates Havoc Is Here”: A Queer Bisexual Reading of Sexuality, Dance, and Social Critique in Karmen Geï », Research in African Literatures, vol. 47, no 2, , p. 84 (DOI 10.2979/reseafrilite.47.2.06, lire en ligne, consulté le )
- ↑ M'Baye, « Variant Sexualities and African Modernity in Joseph Gaye Ramaka's Karmen Geïï », Black Camera, vol. 2, no 2, , p. 114 (DOI 10.2979/blackcamera.2.2.114, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Lyndsey B. Green-Simms, Queer African Cinemas, Duke University Press, , 264 p. (lire en ligne), Chapter 1. "Making Waves Queer Eccentricity and West African Wayward Women"
- ↑ (en) Frieda Ekkoto, « The Erotic Tale of Karmen Gei: The Taboo of Female Homosexuality in Senegal », Xavier Review, vol. 27, no 1, , p. 70-84
- ↑ (en) Ayo A. Coly, Postcolonial Hauntologies: African Women's Discourses of the Female Body, Nebraska, University of Nebraska Press, , 264 p. (lire en ligne), p. 49-85 Chapt.2 Haunted Silence
Liens externes
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