Légisme
Le légisme ou école des Lois regroupe des penseurs chinois ayant vécu de la fin du VIIIe siècle av. J.-C. jusqu'à la fin de la période des Royaumes combattants (IIIe siècle av. J.-C.). S'opposant au confucianisme, ils recommandent un gouvernement fort, fondé sur des lois connues de tous et non sur la bonté des hommes. Ils prônent l'absolutisme au moment où, en Chine, la féodalité est remise en question. Leur « réalisme politique » a mené à un exercice tyrannique du pouvoir, finalement rejeté et par la suite rarement revendiqué.
Les fondements de la doctrine légiste
modifier
Contrairement au confucianisme, au taoïsme ou au moïsme, le légisme ne s'est pas constitué en école à proprement parler. En effet, à la différence de ces courants, son origine ne s’enracine pas dans la personne d’une maître. Le terme même de légistes ne sera introduit pour la première fois que sous les Han, soit deux ou trois siècles plus tard.
De manière générale, les légistes ne font pas confiance à la nature humaine et s'attachent à mettre en place un système politique fonctionnel, capable d'assurer le bien commun, même si les gens sont peu vertueux et les agents publics (depuis le roi lui-même jusqu'au plus petit fonctionnaire) peu habiles[1]. Ils réfléchissent en partant du monde dans lequel ils vivent (troublé et politiquement instable, peuplé de gens moralement imparfaits), et non par rapport à l'homme et à la société tels qu'ils devraient être. Ils ne cherchent pas à redresser l'esprit de l'Homme, mais à le forcer à agir correctement. Ils n'ont pas de respect pour le passé ni pour la tradition (s'inscrivant par là dans la même démarche que Mozi), et n'ont aucun scrupule à en faire table rase — et pour autant, ils s'inscrivent dans une certaine continuité. Car le prince tel que le conçoivent les légistes n'est pas si éloigné de la figure du Saint taoïste. En tant que source du pouvoir absolu, il ne l'exerce pas, il l'incarne, il pratique le non-agir et laisse la loi (concrète, plutôt que cosmique) se diffuser dans le corps social et l'imprégner.
Les textes légistes mobilisent trois concepts : la loi (Fa, 法) (terme qui donne son nom au courant du « légisme »), la position de force (shi 势), les techniques (shu 術)[2]. Il en ressort une conception autoritaire du pouvoir qui en met à nu les leviers et révèle les mécanismes du contrôle social.
La loi
modifierLa loi (Fa, 法) est le concept central dans le système de pensée des légistes. Ce ne sont plus les idées confucéennes du sens de l'humain et de la conformité aux rites qui sont chargés d'assurer la cohésion sociale, mais la loi et son application aveugle et stricte. Celle-ci n'a pas besoin d'autres fondements qu'elle-même, elle est l'expression du Tao taoïste qui s'incarne dans la société des hommes. Tout ce qui s'oppose à elle doit être détruit, notamment les vieilles idées confucéennes.
Pour les légistes, la loi doit être universelle (s'appliquer à tous sans distinction, sans exception) et objective (seul l'acte est pris en compte, et non l'auteur, ses intentions ou les qualités bonnes ou mauvaises qui lui sont reconnues). Sa diffusion la plus large possible doit pousser le peuple à la respecter, mais aussi limiter l'arbitraire des fonctionnaires[1].
La position de force
modifierPour les légistes, c'est de la « position de force » (shi 势) que procède le pouvoir, non de la « puissance morale » défendue par les confucéens et les autres écoles. Cette dernière présuppose que le souverain soit bon, or les légistes constatent que les bons souverains sont très rares. Le pouvoir ne doit donc pas être lié à la valeur personnelle du souverain mais à l'efficacité de la loi et des institutions chargées de la faire respecter. La position de force est donc éthiquement neutre et ne requiert aucune qualité morale particulière pour se soumettre au souverain.
Les techniques de contrôle
modifier
Les légistes comptent beaucoup sur le corps des fonctionnaires pour relayer les décisions de la tête de l'autorité vers le peuple. Il s'agit de contrôler, surveiller et sanctionner pour assurer la cohésion du système. Les fonctionnaires sont eux-mêmes très surveillés.
Les institutions étatiques sont chargées de faire en sorte que la loi soit intériorisée par les individus à un point tel que le châtiment lui-même deviendrait inutile tant la terreur qu'elle inspire serait grande. Pour mettre en œuvre cet objectif, les anciens légistes (comme Shang Yang) prônent le principe de la responsabilité collective selon lequel la communauté encourt une sanction collective même si la faute est commise par un seul individu, ce qui entraîne un principe spontané de prévention et de contrôle réciproque de toute la population fondé sur la surveillance et la dénonciation de chacun par autrui[3].
À la même époque, Shen Buhai, ministre chinois du duc Zhao dans l'État du Han, promouvait les « techniques administratives » (shu 術) comme méthode principale de gouvernement. Les fonctionnaires devaient être choisis strictement, selon leurs compétences (talent, résultats et expérience), traités tous de la même façon et évalués régulièrement. Ce système, adopté par d'autres légistes comme Han Fei Zi, est aussi appelé xingming (刑名). Han Fei Zi s'en prend violemment aux lettrés confucéens, considérant que leur influence sur les princes est une cause d'anarchie dans le gouvernement[4].
Postérité
modifierSi les théories des légistes connaîtront un grand succès, notamment auprès du premier Empereur de Chine, Qin Shi Huang, qui les appliquera à la lettre en brûlant les œuvres des lettrés dans l'autodafé de 213 av. J-C., elles finiront par être mises à l'index et après les Han, personne n'osera plus se réclamer ouvertement du légisme[5]. Cette pensée perdure cependant tout au long de l'histoire de la Chine, dont elle inspire la pratique administrative et le code pénal. Par ailleurs, des personnages influents, comme Fu Shan au XVIIe siècle[6], ont présenté des affinités avec le légisme.
Notes et références
modifier- 1 2 Escarra 1935, p. 32-34
- ↑ Cette tripartition et les traductions sont données dans Cheng 1997, p. 239-244.
- ↑ Jean Levi, « Introduction », p. 25-29, in Han-Fei-tse ou Le Tao du Prince, Seuil, 1999 (v. Bibliographie ci-dessous). Voir aussi le chap. 24, « La surveillance d'autrui », p. 248-249.
- ↑ Escarra 1935, p. 43-46
- ↑ Han-Fei-tse ou le Tao du Prince, chap. « Défaveur du légisme ou l'occultation de la scène capitale », Seuil, 1999, p. 42-45 (v. Bibliographie ci-dessous)
- ↑ Voir Fu Shan (trad. Jean-François Billeter), « Les saints font le mal », dans Jacques Gernet, Marc Kalinowski (Dir.), En suivant la Voie Royale. Mélanges offerts à Léon Vandermeersch, Paris,, École française d'Extrême Orient, , 446 p. (ISBN 978-2-855-39606-4), p. 169-177
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierSources
modifier- Han-Fei-tse ou Le Tao du Prince (présenté et traduit du chinois par Jean Levi), Paris, Seuil, coll. « Points Sagesses (Inédit) », , 616 p. (ISBN 978-2-020-29372-3)
- Shang Yang (présenté et traduit du chinois par Jean Levi), Le Livre du Prince Shang, Paris, Flammarion, (1re éd. 1981), 224 p. (ISBN 978-2-082-10493-7)
- (zh + fr) Dispute sur le sel et le fer (texte présenté, traduit et annoté par Jean Levi), Paris, Les Belles Lettres, coll. « Bibliothèque chinoise / 2 », , LXXII-740 p. (ISBN 978-2-251-10002-9)
- Les mémoires historiques de Sima Qian (traduction et annotations d’Édouard Chavannes), vol. I à VI, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve,
Études
modifier- Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Seuil, coll. « Essais » (no 488), (réimpr. 2014), 696 p. (ISBN 978-2-020-54009-4), chap. 9 (« Les légistes »), p. 234-249 [v. aussi p. 614-617 et passim]
- Jean Escarra, « La conception chinoise du droit », Archives de philosophie du droit et de sociologie juridique, nos 1-2, , p. 7-73 (lire en ligne)
- Daniel Fixari, « Dispute sur le sel et le fer », Annales des Mines - Gérer & comprendre, vol. 3, no 121, , p. 6-11 (lire en ligne)
- Jean Levi, « La doctrine du légisme en Chine, à l'origine des théories du pouvoir fort », sur clio.fr, (consulté le )
- (en) Yuri Pines, « Legalism in Chinese Philosophy », sur plato.stanford.edu, Stanford Encyclopedia of Philosophy, (consulté le )
- Léon Vandermeersch, La formation du légisme. Recherche sur la constitution d'une philosophie politique caractéristique de la Chine ancienne, Paris, École française d'Extrême-Orient, (1re éd. 1965), IV-322 p. (ISBN 978-2-855-39541-8, présentation en ligne)
- Léon Vandermeersch, « Bouddhisme et pouvoir dans la Chine confucianiste », dans Alain Forest, Eiichi Kato, Léon Vandermeersch (Dir.), Bouddhismes et sociétés asiatiques. Clergés, sociétés et pouvoirs, Paris, coll. « Recherches asiatiques », , 206 p. (ISBN 2-738-40544-4, présentation en ligne)
- Léon Vandermeersch (Dir.), La société civile face à l'État dans les traditions chinoise, japonaise, coréenne et vietnamienne, École française d'Extrême-Orient, , 484 p. (ISBN 978-2-855-39602-6)
- Léon Vandermeersch, Études sinologiques, Paris, PUF, , 354 p. (ISBN 978-2-130-45768-8, présentation en ligne)
- XU Zhen Zhou, L'art de la politique chez les légistes chinois, Paris, Economica, , 365 p. (ISBN 978-2-797-82829-6, lire en ligne)
Dictionnaires
modifier- Michel Mourre, Dictionnaire encyclopédique d'histoire, Paris, Bordas, 8 vol., 1986
