La Rivière Fuefuki
La Rivière Fuefuki (笛吹川, Fuefukigawa) est un film japonais réalisé par Keisuke Kinoshita, sorti en 1960. C’est la deuxième adaptation d’une œuvre de Shichirō Fukazawa par Kinoshita après La ballade de Narayama en 1958.
| Titre original |
笛吹川 Fuefukigawa |
|---|---|
| Réalisation | Keisuke Kinoshita |
| Scénario |
Keisuke Kinoshita Shichirō Fukazawa (roman) |
| Acteurs principaux |
Takahiro Tamura Hideko Takamine |
| Sociétés de production | Shōchiku |
| Pays de production |
|
| Genre |
Drame Film de guerre |
| Durée | 117 minutes |
| Sortie | 1960 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Synopsis
modifierDans la province de Kai, pendant l'époque Sengoku, une famille de paysans pauvres vit dans une maison au bord de la rivière Fuefuki. Leur sort est suspendu à celui du clan Takeda, dont les guerres rythment la chronique sur plus de soixante ans, de la naissance de Takeda Shingen (1521) — où l'aïeul de la famille est exécuté pour avoir taché de son sang la terre du seigneur[1] — à l'anéantissement du clan en 1582.
De génération en génération, les parents mettent en garde leurs garçons : « reste paysan, ne pars pas à la guerre », mais l'attrait des armes l'emporte. Les fils de Sadahei et d'Okei s'engagent au service des Takeda ; leur fille Ume part servir à la cour seigneuriale. Les guerres, qui se répètent[2], ne rapportent que des deuils : les enfants partent et ne reviennent jamais.
Lorsque le clan s'effondre en 1582, les derniers enfants de la famille, restés fidèles au seigneur en fuite, sont emportés dans sa déroute vers le mont Tenmokuzan ; l'incendie d'Erin-ji (en), le temple des Takeda, coûte la vie au moine Kaisen (en) et au jeune Jirō, élevé bonze en ces lieux.
Au terme de l'ultime bataille, Sadahei est le seul survivant parmi les siens. Découvrant dans la rivière un étendard du clan Takeda anéanti, il le ramasse puis le rejette au fil de l’eau.
Fiche technique
modifierCes informations proviennent du générique du film, de la base IMDb, de la fiche Wikipédia japonaise et des bases de données japonaises NFAJ et EIREN.
- Titre français : La Rivière Fuefuki
- Titre original : 笛吹川 (Fuefukigawa)
- Titre anglais : The River Fuefuki
- Réalisation : Keisuke Kinoshita
- Scénario : Keisuke Kinoshita, d'après le roman de Shichirō Fukazawa[3]
- Photographie : Hiroshi Kusuda (ja)
- Lumière : Ryōzō Toyoshima[4]
- Musique : Chūji Kinoshita (ja)
- Interprètes nō : Motomasa Kanze (ja) (chant yōkyoku) et Hiroyuki Terai (ja) (flûte traditionnelle)
- Son : Hisao Ōno[5]
- Décors : Kisaku Itō (en)
- Direction artistique : Kōhei Ezaki
- Montage : Yoshi Sugihara
- Assistant réalisateur : Yoshikazu Ōtsuki (ja)
- Production : Tatsuo Hosoya, Shigeru Wakita
- Société de production : Shōchiku (Ōfuna)
- Genre : drame ; film de guerre ; jidai-geki
- Pays de production :
Japon - Langue originale : japonais
- Format : noir et blanc avec des images partiellement ou totalement colorisées en monochrome ou polychrome (pellicule Eastman)[6] — Shōchiku GrandScope[7] 2,35:1 — 35 mm — son mono
- Laboratoire Tōyō Genzōsho (aujourd'hui connu sous le nom d’IMAGICA (en))
- Durée : 117 minutes (métrage : neuf bobines — 3 208 m[8])[9]
- Date de sortie :
Œuvre présentée au Festival des arts (ja) de 1960 (alors organisé par le ministère de l'Éducation).
Distribution
modifierPaysans et villageois
modifier- Takahiro Tamura : Sadahei adulte
- Hideko Takamine : Okei, son épouse (de l’adolescence à la vieillesse)
- Toshima Tamura : Sadahei (16 ans)
- Shintarō Saiki : Sadahei (9 ans)
- Ichikawa Somegorō VI : Sōzō, le premier fils de Sadahei et Okei
- Nakamura Mannosuke I : Yasuzō, le deuxième fils de Sadahei et Okei
- Shinji Tanaka : Heikichi, le troisième fils de Sadahei et Okei
- Shima Iwashita : Ume, la fille de Sadahei et Okei
- Michiko Araki (ja) : Tatsu, une cousine de Sadahei
- Hiroko Itō : Nobu, la fille de Tatsu
- Yūsuke Kawazu : Jirō, le fils de Nobu, devenu bonze
- Masao Oda (ja) : Hanpei, le grand-père de Sadahei
- Ryūsuke Daigenji : Hanzō, l’oncle de Sadahei
- Yoshi Katō : l’aïeul
- Hisano Yamaoka (ja) : Mitsu, une tante de Sadahei (mère de Tatsu)
- Hisako Yabuki (ja) : Take, une tante de Sadahei
- Toshiko Kobayashi (en) : Hisa, une tante de Sadahei
- Fumio Watanabe : Torakichi
- Tōru Abe : Katsu-yan
- Etsuko Ichihara : la mariée de Kurokoma
- Izumi Hara (ja) : une vieille femme
- Tokuji Kobayashi : Gon-san
Figures historiques
modifier- Nakamura Kanzaburō XVII (ja) : Takeda Shingen
- Matsumoto Kōshirō VIII : Uesugi Kenshin
- Tōru Takeuchi (ja) : Takeda Katsuyori
- Torahiko Hamada (ja) : Takeda Seidō (en)
- Kuniko Igawa : l’épouse de Seidō
- Shichirōji Yamane : le moine Kaisen (en)
Religieux
modifier- Shōjirō Ogasawara (ja) : le supérieur du temple, 方丈 (hōjō)
Commentaire
modifierComme dans Narayama Bushiko (1958), Fuefukigawa est empreint d'une riche théâtralité, soutenue par l'usage de la couleur qui évoque les estampes japonaises. Dans les scènes de batailles, Kinoshita use d'images fixes qui stoppent et suspendent l'action. En 1960, une telle technique semblait neuve, mais, en réalité, elle se rapprochait du kamishibai, théâtre d'ombres chinoises auquel fut parfois comparé, avec force mépris, selon Donald Richie, le cinéma de Kenji Mizoguchi[10].
De fait, comme pour La Harpe de Birmanie de Kon Ichikawa (1956) ou Ran de Kurosawa (1985), « on y voit plus de cadavres de soldats gisant dans leur sang que de téméraires combattants. »[11].
Ce qu'exprime le film, c'est l'inhumanité et le caractère dérisoire des combats livrés par les samouraïs en comparaison de la ténacité des paysans qui, « accrochés à leurs terres, s'entraident pour survivre. »[12].
Production
modifierL'intrigue se déroule dans la province de Kai (actuel Yamanashi), fief du clan Takeda et pays natal de Shichirō Fukazawa, riverain de la Fuefuki. Le tournage, lui, s'est fait pour l'essentiel hors de Kai : au pied du mont Fuji et autour de Gotenba, puis dans la région de Nagano — l'ancienne province de Shinano, principale conquête des Takeda et théâtre des batailles de Kawanakajima —, à Nagano même, à Suzaka et sur les berges de la rivière Chikuma, aux abords du pont Sekizaki. Keisuke Kinoshita y retrouvait des décors familiers : il avait déjà tourné trois films dans la préfecture de Nagano : Comme une fleur des champs (1955), Chronique d'un couple avec joie et tristesse (1957) et Rafale de neige (1959)[13].
Analyse
modifierReprésenter le passé : un jidaigeki non conventionnel
modifierAdapté du roman éponyme de Shichirō Fukazawa, La Rivière Fuefuki est l'un des très rares véritables jidaigeki — films situés dans le Japon pré-moderne — de Keisuke Kinoshita. C'est une chronique multigénérationnelle qui s'étend de 1521 à 1582, suivant une famille de paysans à travers les guerres du clan Takeda. Face à des hommes qui parlent de l'« excitation » de la bataille, Kinoshita choisit de filmer l'effet dévastateur de la guerre sur les familles : des enfants longtemps désirés ne naissent que pour finir, encore jeunes, en cadavres dispersés sur un champ de bataille. (Desser & Jackson, p. 17 ; Linda C. Ehrlich, p. 101)
William Carroll lit La Rivière Fuefuki avec La ballade de Narayama, à travers la question posée par Philip Kaffen : comment représenter au cinéma une époque qui ne pouvait pas se représenter elle-même cinématographiquement ? La réponse de Kinoshita n'est pas de reconstituer fidèlement le XVIᵉ siècle, mais de combiner des formes pré-cinématographiques (rouleaux, teintage) et des techniques proprement cinématographiques pour distancier et mythifier le passé plutôt que de prétendre le restituer. Le film n'est donc pas un jidaigeki de reconstitution mais une méditation allégorique et anti-guerre, où la stylisation visuelle est inséparable du propos pacifiste. (Carroll, p. 145-146)
La couleur expressionniste sur fond noir et blanc
modifierL'élément le plus frappant du film est son traitement de la couleur. Fuefuki est tourné pour l'essentiel en noir et blanc, avec des couleurs appliquées par-dessus certaines portions de plans : larges bandes de couleur (violet et rouge, un ciel vert, des entailles jaunes sur les corps, parfois un écran entièrement rouge ou vert) qui surgissent de façon inattendue en haut ou en bas du cadre, ou teintent l'image entière. Le générique se déploie d'abord sur des peintures sur rouleau (emaki) avant d'ouvrir sur des paysages photographiés, invitant à comparer les vues panoramiques aux rouleaux japonais et, selon Donald Richie, aux estampes. (Ehrlich, p. 101 ; Carroll, p. 138 et p. 146)
Pour Ehrlich, ces « gerbes » de couleur non réalistes forcent le spectateur à lire le récit comme une allégorie : elles l'empêchent de se laisser séduire — ou simplement répugner — par l'histoire, et de céder à toute glorification de la guerre. Lorsqu'un père enjoint à son fils de « ne pas partir à la guerre » et de « rester paysan », Kinoshita surimprime ce message à l'écran, sur un champ entièrement vert, pour exhorter le spectateur à demeurer dans le « monde verdoyant » plutôt que dans le cycle de destruction. (Ehrlich, p. 101-102)
Carroll précise que tous ces effets ne relèvent pas de la peinture sur rouleau : isoler un foyer rouge dans une image en noir et blanc, ou créer des raccords graphiques entre deux plans colorés aux mêmes endroits du cadre, sont des usages proprement cinématographiques. D'autres procédés évoquent plutôt le teintage et virage de l'époque du muet — ainsi l'image bleutée qui accompagne l'apparition d'une figure psalmodiante à la mort d'un personnage. (Carroll, p. 146)
La forme : scope, panoramique et hors-champ
modifierTourné en « Grandscope » (format anamorphique large de la Shōchiku), le film exploite la largeur du cadre pour des vues panoramiques et de longs travellings latéraux qui, comme le déroulé d'un rouleau, donnent prééminence au paysage sur les personnages. Les séquences de bataille (Iidagawara en 1521, puis Mikata-Ga-Hara et Nagashino) alternent travellings violet-tintés, jump cuts et plans fixes montés ensemble : un découpage nerveux dont Desser et Jackson relèvent la durée moyenne de plan très courte (env. 5,8 s puis 7 s). (Desser & Jackson, p. 17-18 ; scope et rouleau : Carroll, p. 138)
À l'inverse de cette ampleur, les scènes intérieures dans la maison paysanne reposent souvent sur le son hors-champ : à plusieurs reprises, des cavaliers sont entendus approchant au loin, frappant à la porte avec fureur, avant que leur identité ne soit révélée. Le passage à l'écran large pousse plus largement Kinoshita vers un cadrage distant, moins de gros plans et de regards subjectifs — d'où l'impression, chez certains commentateurs, d'un cinéma plus « froid » et clinique que ses mélodrames des années 1950. (hors-champ : Carroll, p. 146 ; cadrage distant : Carroll, p. 139)
Une scène emblématique
modifierEhrlich retient l'épisode du grand-père paysan, si fier des exploits militaires de son petit-fils, qui s'attire la colère du seigneur Takeda pour avoir accidentellement versé un peu de sang sur ses terres — et sera exécuté. Kinoshita y souligne l'ironie : les puissants « répandent des seaux de sang » en revendiquant le droit d'enrôler les fils et de brûler la villa d'une famille riche par jalousie, tandis qu'une goutte de sang paysan condamne un vieil homme. C'est, en condensé, le regard « audacieusement non sentimental » que le livre attribue à Kinoshita sur la « stupidité de la guerre ». (Ehrlich, p. 102 ; Figure 4.1, p. 101)
Source : The Cinema of Kinoshita Keisuke, dir. David Desser & Earl Jackson — introduction (Desser & Jackson, p. 17-18), chapitre « Close-ups and Long Shots » (Linda C. Ehrlich, p. 101-102) et chapitre « Revisiting Kinoshita's “Chaotic” Period » (William Carroll, p. 135-146). Références internes citées par les auteurs : Donald Richie (1971, 2005), Audie Bock (1978), Philip Kaffen (2020), Yoshimura (1985)[14].
Récompense
modifier- 11ème édition au titre de l'année 1960 : Prix Blue Ribbon du meilleur acteur dans un second rôle pour Masao Oda (ja) pour ce film et Histoire singulière à l'est du fleuve de Shirō Toyoda[15].
Postérité
modifierProjections du film : en 2012 au festival The Films of Keisuke Kinoshita du Lincoln Center[16] et à la Tokyo FilmEx[17], en 2016 par l'Asia Society (New York) Of Ghosts, Samurai and War[18], en 2021 au Festival des 3 continents[19].
Notes et références
modifier- ↑ Lors de la naissance de l'héritier des Takeda (le futur Takeda Shingen), la famille est chargée d'ensevelir le placenta du nouveau-né — un honneur. En creusant le trou, le vieil homme se blesse à la jambe et tache de son sang la terre du seigneur ; cette souillure profane le rituel, et le seigneur, furieux, le fait exécuter.
- ↑ Les neuf batailles qui jalonnent le film sont, dans l'ordre : Iidagawara (1521), Kamijōgawara (1521), Fuji-Subashiri-guchi (1526), Nashikidaira (1526), Shiojiri (1544), Kawanakajima (1561), Mikatagahara (1572), Nagashino (1575) et Takatō (1582).
- ↑ Le roman Fuefukigawa a paru en 1958 chez Chūō kōron-sha.
- ↑ (ja) « [NFAJ] Fuefuki-gawa (1960) », sur nfad.nfaj.go.jp (consulté le )
- ↑ (ja) « 笛吹川|Fuefuki-gawa (1960) », sur db.eiren.org (consulté le )
- ↑ Explications dans la section Analyse.
- ↑ (en) « Shochiku », sur Audiovisual Identity Database, (consulté le )
- 1 2 (ja) La Rivière Fuefuki sur la Japanese Movie Database
- ↑ La NFAJ note 10 556,1 pieds soit : ≈ 3 217,5 m.
- ↑ Donald Richie (trad. de l'anglais), Le Cinéma japonais, Monaco, Éditions du Rocher, , 402 p. (ISBN 2-268-05237-0), p. 177
- ↑ Tadao Sato (trad. du japonais), Le Cinéma japonais (tome II), Paris, Éditions du Centre Pompidou, , 324 p. (ISBN 2-85850-930-1), p. 224
- ↑ Tadao Sato (trad. du japonais), Le Cinéma japonais (tome II), Paris, Éditions du Centre Pompidou, , 324 p. (ISBN 2-85850-930-1), p. 106
- ↑ (ja) « Commission du film de Nagano : Historique des tournages en extérieur », sur www.nagano-fc.org (consulté le )
- ↑ (en) dir. David Desser & Earl Jackson, « The Cinema of Kinoshita Keisuke : Films of Joy and Sorrow », sur Edinburgh University Press Books, (consulté le )
- ↑ (ja) « 1960年 第11回 ブルーリボン賞 », sur www.allcinema.net (consulté le )
- ↑ (en) « The River Fuefuki », sur Film at Lincoln Center (consulté le )
- ↑ « The River Fuefuki : Special Program (2) Filmmaker in Focus: KINOSHITA Keisuke centennial anniversary : TOKYO FILMeX 2012 (13th edition) », sur filmex.jp (consulté le )
- ↑ (en) « Fuefuki River (Fuefuki-gawa) | Asia Society », sur asiasociety.org, (consulté le )
- ↑ « La Rivière Fuefuki », sur Festival des 3 Continents (consulté le )