La Soupe de pierres
La Soupe de pierres est un conte traditionnel d'Europe, connaissant de nombreuses variantes, dans lequel un voyageur parvient par la ruse à se faire nourrir par des habitants du lieu traversé, avec parfois un bénéfice secondaire pour les membres de cette communauté.
Dans la classification Aarne-Thompson-Uther, il est référencé ATU 1548 sous la catégorie Homme rusé mais sa morale est ambivalente et peut s'interpréter de différentes façons selon le récit.
Récit
modifierDe multiples variantes de ce conte existent à travers l'Europe. Il est référencé ATU 1548 dans la classification Aarne-Thompson-Uther[1], dans la section Homme habile, rusé, sous la grande section Anecdotes et plaisanteries. En voici une version basique.
Un voyageur arrive dans un village, ne transportant qu'une marmite vide (ou un caillou) mais les villageois refusent de partager leur nourriture avec lui. Il remplit alors sa marmite, y jette un gros caillou et la met à bouillir sur un feu. L'un des villageois, intrigué, lui demande ce qu'il fait et le voyageur répond qu'il prépare une « soupe au caillou » qu'il serait ravi de partager avec les villageois, mais qu'il lui manque encore quelques ingrédients pour en rehausser la saveur.
Le villageois accepte de donner un ingrédient de base (sel, beurre, un légume). Un autre villageois arrive et la scène se reproduit avec un autre ingrédient, et ainsi de suite avec de plus en plus de villageois et autant d'ingrédients supplémentaires, de plus en plus riches (légumes variés, viande, etc.). Finalement, le caillou "pas tout-à-fait cuit" est retiré, et les villageois et le voyageur dégustent ensemble une soupe délicieuse. Le voyageur repart ensuite avec sa pierre intacte (ou sa marmite).
Parmi les variantes, on trouve le nombre et la nature des ingrédients, le nombre des villageois bernés (parfois un seul, qui offre tous les ingrédients successivement), la nature du catalyseur (un caillou, un clou, une bûche, une hache...), le nombre et la profession des voyageurs (un vagabond, des moines, un groupe de soldats, etc.). Dans les pays slaves, le plat préparé est plutôt une bouillie de céréales et le catalyseur une hache ou un coin. À Almeirim, au Portugal, le voyageur est un moine en pèlerinage, dont la légende a donné naissance à une spécialité locale, la sopa da pedra (pt), devenue aujourd'hui une attraction touristique.
Analyse
modifierCe conte, fondamentalement ambivalent, peut s'interpréter de différentes façons, positives ou négatives.
Il peut mettre l'accent sur les bienfaits de la coopération et de la convivialité de groupe, et dans ce cas le voyageur peut être vu comme un bienfaiteur manipulant gentiment les villageois pour leur permettre de se rapprocher. Il peut au contraire présenter le voyageur comme un décepteur, un personnage rusé, qui trompe et vit aux dépens d'une communauté crédule, comme le Renard de la fable. Entre les deux, il peut simplement souligner la débrouillardise du voyageur lui permettant de sortir de l'embarras. Il illustre alors le proverbe « Aide-toi et le ciel t'aidera. »
Les détails du récit, l'identité du ou des voyageurs et des personnes trompées, et la présence ou non d'une morale explicite, peuvent orienter le lecteur ou l'auditeur vers une conclusion personnelle.
Origines
modifierCette histoire apparaît pour la première fois par écrit au XIVe siècle en Italie dans Les Nouvelles (Il novelliere) de Giovanni Sercambi[réf. nécessaire] datées de 1374 environ.
Sa transmission écrite peut être retracée à travers des variantes espagnoles de la fin du XVIIe siècle[réf. nécessaire].
Dans un recueil anglais de saynètes de théâtre, The Sackfull of Newes, attesté en 1577[2], l'une des premières pièces est une farce dans laquelle les voyageurs sont un petit groupe de frères mendiants, qui se jouent d'une vieille femme à l'aide d'une pierre à aiguiser, et consomment tous ses œufs[3]. L'ouvrage a été publié en 1673, et republié en 1866 par William Carew Hazlitt (en) avec le sous-titre an Old Jest-Book.
Toujours en anglais, une autre version est publiée en 1806 dans le magazine britannique The European Magazine par Joseph Moser (en) (1748 – 1819), auteur britannique d'origine suisse, très certainement inspirée de la version française de Madame du Noyer. La version de Moser traverse l'Atlantique et est adaptée au contexte culturel américain par un auteur anonyme, dans l'ouvrage de 1808 The American Magazine of Wit[4] où un couple de vagabonds profite de la crédulité d'une riche fermière, et se paie même le luxe de lui écrire la recette. Enfin, l'histoire est transformée en conte irlandais sous le titre Two Irish Travellers[5] et publiée en 1812 à Londres dans The Spirit of Irish Wit sous le pseudonyme de Momus Broadgrin.
En allemand, dans Der schlaue Pilgrim (Le Pèlerin rusé, 1808) de Johann Peter Hebel, le voyageur est un faux pèlerin qui abuse de la crédulité et de la charité chrétienne des aubergistes et des relais de poste le long de sa route[6].
La première variante française connue de ce conte remonte à Anne-Marguerite du Noyer parue un an après sa mort dans ses Lettres historiques et galantes (1720), dans laquelle ce sont des pères jésuites qui utilisent l'artifice du caillou auprès de paysans normands crédules[7]. Cinquante ans plus tard, le père Philippe Barbe la transforme en une fable en vers, très semblable à celles de La Fontaine, dans ses Fables et Contes philosophiques (1771)[8]. Deux voyageurs y obtiennent de la même manière une soupe au caillou, avec une morale explicite : « Dans mille occasions, pour se tirer d’affaire, Un peu d’esprit est nécessaire. »
Adaptations modernes
modifierComme tous les contes traditionnels, de très nombreuses adaptations ont été publiées de ce récit, en particulier en livres pour enfants.
Œuvres pour adultes
modifierLe poète et dramaturge irlandais William Butler Yeats a écrit une courte pièce, The Pot of Broth (1904) se déroulant au Moyen Âge en Irlande, dans laquelle un vieux soldat rentrant de guerre se sert de sa ruse pour escroquer une ménagère acariâtre et lui soutirer son dîner au moyen de sa pierre magique. Construite sur le modèle des farces médiévales, la pièce a été conçue pour être représentée à l'Abbey Theatre de Dublin.
Livres pour enfants
modifierEn 1947, l'autrice jeunesse américaine Marcia Brown en tire une histoire longue illustrée, Stone Soup: An Old Tale, dans laquelle les voyageurs sont trois soldats rentrant de guerre dans "un étrange pays" qui ressemble fort à la France[9] des guerres napoléoniennes. Quémandant sans succès de la nourriture dans un village, ils s'attirent finalement les bonnes grâces des habitants par le subterfuge de la soupe aux cailloux. Le livre est finaliste de la médaille Caldecott la même année, et adapté en français pour le marché canadien en 1960 sous le titre Une Drôle de soupe : un vieux conte.
L'autrice Ann McGovern (en), très connue aux États-Unis pour ses livres pour enfants, a livré en 1968 une version de Stone Soup illustrée par Nola Langner, dans laquelle une vieille femme accueille un jeune homme affamé, qui la trompe en préparant une soupe de pierres. Le livre est republié en 1986 avec des illustrations de Winslow Pinney Pels.
Dans La soupe au caillou (1987), l'illustrateur britannique Tony Ross détourne notablement le conte original : le voyageur est un méchant loup plutôt naïf, qui arrive chez une poule très rusée. Il veut initialement la manger et la voler, mais c'est finalement la poule qui trompe le loup en confectionnant une soupe au caillou. Pendant la cuisson du caillou, elle lui fait faire toutes ses corvées domestiques, de plus en plus épuisantes, et le punit à la fin.
L'auteur pour enfants canadien Aubrey Davis a adapté l'histoire à un contexte juif, pendant la fête d'Hanoucca, dans son livre Bone Button Borscht (litt. le Borscht fait d'un bouton en os) en 1996. Une adaptation radiophonique est traditionnellement diffusée sur CBC Radio One le premier jour d'Hanoucca.
Dans l'album Une soupe au caillou (2000), Anaïs Vaugelade, reprend les éléments classiques. Le voyageur est un loup qui arrive avec un caillou dans un village composé d'animaux. Sa première rencontre est une poule, qui propose du céleri. C'est ensuite un défilé d'animaux, inquiets d'avoir vu entrer le loup chez la poule et qui finalement participent à la soupe collective… À la fin, le loup repart avec son caillou qui n'est pas tout à fait cuit… pour son repas du lendemain. Bien que les animaux trouvent le plaisir de la convivialité pendant le repas partagé, la gestuelle et les expressions du loup laisse planer l'ambivalence sur ses intentions.
Dans La Soupe aux cailloux (2003), l'auteur américain Jon J Muth transpose le conte dans un petit village de montagne de la Chine impériale avec des illustrations à l'aquarelle. Les voyageurs sont trois moines zen, Hok, Lok et Siew, qui personnifient traditionnellement les Trois Étoiles du Bonheur de la mythologie chinoise[10]. Leur rôle est sans ambiguïté positif, puisque les villageois les remercient à la fin pour leur avoir enseigné la valeur du partage et de la simplicité. En 2007, la version de l'autrice américaine d'origine chinoise Ying Chang Compestine (en), The Real Story of Stone Soup, illustrée par Stéphane Jorisch (en), place également la narration en Chine, avec cette fois un ton plus franchement humoristique.
En 2019, dans La soupe aux cailloux moelleux, l'auteur camerounais Alain Serge Dzotap transpose le conte dans la savane africaine, avec des illustrations très colorées d'Irène Schoch[11]. Le voyageur, Leuk, un lièvre rusé, berne ainsi un village. Dzotap y reprend les personnages animaliers forgés par Senghor et Sadji en 1953.
Des versions récentes sont adaptées aux jeunes enfants à partir de 3 ou 4 ans, avec des dessins simples et des morales franchement positives. Dans La Soupe au caillou d'Agnès Cathala et Daniel Roode, le voyageur est un chat très pauvre mais malin, qui fait découvrir le bonheur du partage aux villageois[12]. Similairement, dans la version de Christina Dorner et Nicolas Gouny, le voyageur est un renard rusé, qui incite les habitants à la générosité[13].
Chanson
modifierL'auteur jeunesse et auteur-compositeur américain Shel Silverstein a composé la chanson The Wonderful Soup Stone, interprétée par le groupe Dr. Hook and the Medicine Show à partir de 1973. La chanson cite une pierre magique, mais elle se distingue du conte en n'intégrant pas l'ajout incrémental d'ingrédients variés.
Une chanson pour enfants beaucoup plus proche du conte d'origine, Stone Soup, a été composée par Tom Chapin (en) et John Forster (musicien) (en) pour l'album Mother Earth en 1990. Un soldat affamé de retour de la guerre parvient à confectionner une soupe avec la participation de tout un village.
Télévision
modifier- Dans la série télé de 1974 Land of the Lost l'épisode 14 de la saison 1 est intitulé Stone Soup. Marshal (le père) utilise cet artifice pour faire préparer le repas par ses enfants.
- Dans La Petite maison dans la prairie, l'épisode 13 de la saison 8 est également intitulée Stone Soup et développe ce thème.
- Dans Monstres et Merveilles de Jim Henson, l'épisode 3 Une histoire en moins (A Story Short), le narrateur propose une variante du conte.
Notes et références
modifier- ↑ « Stone Soup: Folktales of Type 1548 », sur sites.pitt.edu (consulté le )
- ↑ (en-GB) The National Archives, « The National Archives - Homepage », sur The National Archives (consulté le )
- ↑ « Halliwell: Sackful of News », sur www.presscom.co.uk (consulté le )
- ↑ (en) A Judge of the Convivial Court of Dover, The American Magazine of Wit: A Collection of Anecdotes, Stories, and Narratives, Humorous, Marvellous, Witty, Queer, Remarkable, and Interesting. Partly Selected and Partly Original; with Plates, H.C. Southwick, (lire en ligne)
- ↑ (en) Timothy Broadgrin, The Spirit of Irish Wit; Or Post-chaise Companion (etc.), Tegg, (lire en ligne)
- ↑ « Deutsches Textarchiv – Hebel, Johann Peter: Schatzkästlein des rheinischen Hausfreundes. Tübingen, 1811. », sur www.deutschestextarchiv.de (consulté le )
- ↑ Anne-Marguerite Du Noyer, Lettres historiques et galantes, de deux dames de condition: dont l'une étoit á Paris, & l'autre en Province ..., chez Pierre Marteau, (lire en ligne)
- ↑ K.R, « Philippe Barbe », sur Rue Des Fables, (consulté le )
- ↑ Les villageois portent des noms typiquement français, et des habits classiquement associés à la France. Les trois soldats, en revanche, portent des tuniques rouges semblables à l'uniforme anglais.
- ↑ (en) Stone Soup, Scholastic Inc., (ISBN 978-0-439-33909-4, lire en ligne)
- ↑ Alain Serge Dzotap (texte) et Irène Schoch (dessin), La Soupe aux cailloux moelleux, Les éditions des éléphants, (lire en ligne)
- ↑ Agnès Cathala (texte) et Daniel Roode (dessin), La Soupe au caillou, Milan,
- ↑ Christina Dorner (texte) et Nicolas Gouny (dessin), La Soupe au caillou, Accès éditions,
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifier- Soupe au caillou, une soupe paysanne réelle
Liens externes
modifier- Versions pour enfants du conte sur Une sorcière m'a dit…
- Version pour les plus grands sur Contes.biz