Lalleshvari
Lalleshvari ou Lal Ded ou Lallā (XIVe siècle, née vers 1320, morte vers 1390) est une poétesse, mystique et sainte du Cachemire. Attachée au shivaïsme du Cachemire, elle a pris très tôt la voie de la renonciation, le sannyâsa. On lui doit des « dits » (sanskrit vâk), qui sont devenus des odes au dieu Shiva chargées de dévotion et centrées sur la « libération » (vatsun (en)). Elle est une des plus grandes poétesses de l'Inde. Ses poèmes ont le plus souvent la forme de quatrains, qui ont été réunis sous le titre de Lallâ Vâkyâni (« Dits de Lallâ »).
Nom
modifierDans ses quatrains, Lalla se nomme elle-même Lal (sanskrit : « Lallā »), mais au Cachemire, elle est souvent appelée Lal Ded, c'est-à-dire « grand-mère Lal », ou Lalleshvari (sanskrit : « Lalīśvarī »), ce qui est un titre honorifique (Ishvara est le Seigneur suprême dans l'hindouisme)[1].
Biographie
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La biographie de Lalla est incertaine. Elle serait née vers 1320 près de Pandrethan, localité située à une quinzaine de kilomètres de Srinagar[2], Il est en revanche assez sûr qu'elle est issue d'une famille de brahmanes et qu'elle reçut une excellente éducation (ses poèmes révèlent une bonne connaissance des traités philosophiques en sanskrit, en particulier ceux du shivaïsme du Cachemire[3].
Elle est mariée à un jeune âge à un jeune brahmane dans le village de Pampore (en), mais sa belle-famille la traite mal : sa belle-mère la privait régulièrement de nourriture, mais sans lever la main sur elle[2],[3].
Très jeune déjà, Lalla montrait peu d'inclination pour la vie du monde, et elle a affronté vaillamment les épreuves qu'elle a rencontrées, se montrant un modèle de patience et incarnant le renoncement à soi-même[4]. Elle quitte bientôt la maison de sa belle-famille, et étudie sous la direction de son guru Sidha-Bayu, un érudit de premier plan en littérature sanskrite. Auprès de lui, elle s'initie au yoga et à la méditation pour bientôt surpasser son maître[2]. Elle a aussi étudié auprès de Siddha Shrikanta, qui fut également son guru, et rencontré des maîtres musulmans (des Sayyed), en particulier Sayyid Ali Hamadani (en) (vers 1314–1384)[N 1]. Par ailleurs, elle fut tenue en haute estime par le maître soufi Nand Rishi (en) (vers 1377 – 1438)[3],[4]. Elle devint ainsi une yogini et sâdhvi parfaitement accomplie, et une maître du shivaïsme[4].
Elle est morte probablement vers 1390, âgée donc d'environ 70 ans, à Bijbehara (en), selon la tradition[5]. Cependant, le lieu de son décès est inconnu.
Histoire du corpus de « dits »
modifierLalla a donc prononcé des vâk, (des versets jaculatoires[N 2], qu'elle a égrenés au fil de ses pérégrinations à travers le Cachemire[6]. Ils relèvent donc de la tradition orale, et n'ont jamais été réunis par Lalla dans un ouvrage. Au fil du temps, des manuscrits sont cependant apparus, mais ils présentent des différences entre eux[7]. Parmi ces manuscrits, relevons celui établi au XVIIIe siècle par le Pandit Râjânaka Bhâskara, qui a compilé soixante quatrains de Lallâ.
En anglais
modifierC'est l'indianiste George Grierson qui publia en 1920, en collaboration avec Lionel D. Barnett un volume intitulé Lallâ Vâkyâni (« Dits de Lallâ »)[N 3]. Le corpus se fonde sur les quatrains appris par cœur par un brahmane dans sa famille, qu'il récitait pour son plaisir et pour celui des auditeurs. C'est un pandit ami de G. Grierson qui avait découvert le brahmane et qui transcrivit les poèmes et les commenta pour Grierson. L'ouvrage constitue la première édition des vâk, et reste un ouvrage de valeur. L'ouvrage réunit 109 poèmes, dans l'ordre où le brahmane les avait récités, et il en donne la traduction en anglais. À cela s'ajoute un important appareil critique. Richard Carnac Temple (en) s'est basé sur cet ouvrage pour donner sa propre traduction des quatrains, publiée en 1924 sous le titre The Word of Lalla the Prophetess.
Différentes recensions ont ensuite été établies, qui présentent des corpus qui diffèrent entre eux. L'un des plus importants est celui de Anand Koul (ou Kaul), paru entre 1930 et 1933 dans la revue The Indian Antiquary, réunis par la suite dans un ouvrage intitulé Lallā Yogīshwarī. Si tout n'est pas recevable dans ce corpus de 75 poèmes, son auteur a trouvé plusieurs dizaines de quatrains qui sont vraisemblablement authentiques[N 4].
En 1973, Jayalal Kaul donne une nouvelle traduction en anglais de 138 poèmes, dans un nouveau classement, sous le titre Lal Ded. À cela s'ajoutent plus récemment les éditions scientifiques données par Jaishree Kak (en) en 2013 et Ranjit Hoskote (en) en 2013.
En français
modifierMarinette Bruno a donné en 1999 une traduction de 147 quatrains, organisés de manière thématique en 15 « chapitres ». Cette édition se fonde essentiellement sur les ouvrages de Grierson et de Koul. Il existe en français une traduction de Maïna Kataki, qui se fonde sur l'édition en anglais de Jayalal Kaul. Enfin, il importe de relever la traduction d'une quarantaine de quatrains par la grande indianiste Lilian Silburn, qui sont disséminés dans ses ouvrages, en particulier La Bhakti. Étude sur le śivaïsme du Kaśmīr (De Broccard, 2013 [1961]) et La Kundalini ou l'Énergie des profondeurs. Étude d'ensemble d'après les textes du Śivaïsme non dualiste du Kaśmir ( Les Deux Océans, 2020 [1983]).
Les poèmes
modifier« Bien qu'Il soit au-dedans, je L'ai d'abord cherché au-dehors.
Puis le souffle subtil a purifié mes vaisseaux internes.
Grâce à la contemplation je ne vois plus au monde que Dieu seul,
Les formes dans l'union s'étant perdues[8] »
Jugement
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Les Lalla-Vâk (« dits en vers de Lallâ »[9]) font partie intégrante de la langue, de la littérature et de la culture du Cachemire. Lallâ a été comparée à Shakespeare, au poète iranien Hafez XIVe siècle, aux grands poètes et mystiques indiens Kabir (mort en 1518) ou encore Tulsidas (mort en 1623)[9]. Elle est aussi vue parfois comme « la seconde Rabi'a », elle aussi grande poétesse et mystique musulmane irakienne du VIIIe siècle[1].
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Hamdâni convertit le Cachemire à l'islam dans les années 1380 (Tardan-Masquelier 2002, p. 1246).
- ↑ « 1. Qui se caractérise par un jaillissement ardent. 2. Qui exprime, de façon généralement concise, un vif élan de ferveur vers Dieu. » Cnrtl.fr, « jaculatoire ». [lire en ligne (page consultée le 20 mai 2026)]
- ↑ Pour les détails bibliographiques des ouvrages cités dans cette sous-section et dans la suivante, voir ci-dessous « Bibliographie ». D'une manière générale, dans chacun des ouvrages mentionnés, la traduction des poèmes s'accompagne d'importants commentaires et introductions.
- ↑ C'est sur les ouvrages de Grierson et de Koul que se fonde principalement le corpus de dits de l'édition de Marinette Bruno (V. Bibliographie).
Références
modifier- 1 2 Bruno 1999, p. 15
- 1 2 3 Ahmad Wani et Ahmad Shah 2022, p. 229
- 1 2 3 Bruno 1999, p. 16
- 1 2 3 Ahmad Wani et Ahmad Shah 2022, p. 230
- ↑ Ahmad Wani et Ahmad Shah 2022, p. 231
- ↑ Bruno 1999, p. 17
- ↑ Bruno 1999, p. 25-29. Sauf mention contraire, ce qui suit est basé sur ces pages.
- ↑ Les Dits de Lalla et la quête mystique, XIVe siècle au Cachemire, Paris, Les Deux Océans, 1999, p. 91, n° 131
- 1 2 Kak 2007, p. 1
Annexes
modifierBibliographie
modifierTraductions en français
modifier- Maïna Kataki (trad., avant-propos et notes), Paroles de Lal Ded. Une mystique du Cachemire (XIVᵉ), Paris, La Table ronde, (réimpr. Lal Ded, Dans le mortier de l'amour j'ai enseveli mon cœur..., coll. « Folio Sagesses » , n° 6443, 2018, 128 p. (ISBN 978-2-072-76268-0)), 112 p. (ISBN 978-2-710-30867-6)
- Les Dits de Lalla et la quête mystique. XIVe siècle au Cachemire (Présentation et traduction du cachemirien par Marinette Bruno), Paris, Les Deux Océans, , 195 p. (ISBN 978-2-866-81075-7)
Traductions en anglais
modifier- (en) Lallā Vākyāni. The Wise Sayings Of Lal Ded, a Mystic Poetess of Ancient Kashmir (Edited with translation, notes and vocabulary by Sir George Grierson and Lionel D. Barnett), London, Royal Asiatic Society, (lire en ligne), p. VII-225 ā
- (en) Lal Ded (Translated from Kashmiri with an Introduction and notes from Ranjit Hoskote (en)), I, Lalla. The Poems Of Lal Ded, Delhi, India Penguin, (1re éd. 2012), 328 p. (ISBN 978-0-143-42078-1)
- (en + ks) Jaishree Kak (en) (ill. Joseph Singer, Kak : Translation and Introduction), Mystical Verses of Lalla. A Journey of Self Realization, Delhi, Motilal Banarsidass, , XII-227 p. (ISBN 978-8-120-83255-8) « The present collection is a revised translation of the verses published in To the Other Shore, a critical study of Lalla's life and verses ». (Preface, p. X)
- (en) Jayalal Kaul, Lal Ded, New Dehli, Sahitya Akademi, , XI-147 p. (lire en ligne)
- (en) Richard Carnac Temple (traduction, p. 167-233), The World of Lalla the Prophetess, Cambridge, Cambridge University Press, , XV-292 p. (lire en ligne)
Études
modifier- (en) Bilal Ahmad Wani et Naseem Ahmad Shah, « Lal Ded: A Great Mystic Poetess of Kashmir », dans Akhtarul Wasey and Juhi Gupta (Eds.), Apostles of Transformation. Anthology of Muslim Women Trailblazers in India, Oxford - Bern, Peter Lang, , XX-314 p. (ISBN 978-1-800-79661-4, lire en ligne), p. 229-236
- (en) P.N. Kaul Bamzai et Koshur Samachar, « Lal Ded - Lalleshwari, Forerunner of Medieval Mystics. "Her sayings echo and re-echo to this day" », Kashmir Herald on the Web, (consulté le )
- Marinette Bruno, « Introduction, notes et annexes », dans Les Dits de Lalla et la quête mystique. XIVe siècle au Cachemire, Paris, Les Deux océans, , 192 p.
- (en + ks) Jaishree Kak (en), To the Other Shore: Lalla's Life and Poetry, Delhi, Vitastā, , XIII-191 p. (ISBN 978-8-186-58806-2)
- Ysé Tardan-Masquelier, « "En proie à une nostalgie ardente..." Lallâ, Shlokas », dans Frédéric Lenoir, Ysé Tardan-Masquelier (dir.), Le livre des sagesses. L'aventure spirituelle de l'humanité, Paris, Bayard, , 1950 p. (ISBN 978-2-227-47131-3), p. 1245-1247
- Colette Poggi, « Lallâ », dans Audrey Fella (Dir.), Les femmes mystiques. Histoire et dictionnaire, Paris, Laffont, coll. « Bouquins », , 1087 p. (ISBN 978-2-221-11472-8), p. 553-556
- (en) Richard Carnac Temple, The World of Lalla the Prophetess, Cambridge, Cambridge University Press, , XV-292 p. (lire en ligne)
Liens externes
modifier- Ressource relative à la littérature :
- Ressource relative à la musique :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- [PDF] « Lalla, poète mystique du Cachemire », Jaishree Kak