Le Cœur à gaz

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Le Cœur à gaz est une pièce de théâtre en langue française écrite par Tristan Tzara créé à Paris, dans le cadre du « Salon Dada » de 1921 à la Galerie Montaigne et rejouée lors du spectacle Le Cœur à barbe de 1923. C'est l'une des pièces les plus emblématiques du théâtre dada.

Le Cœur à gaz
Auteur Tristan Tzara
Pays Drapeau de la France France
Genre Dadaïsme
Version originale
Langue Français
Titre Le Cœur à gaz
Lieu de parution Paris
Date de parution 1921
Date de création
Lieu de création Galerie Montaigne, Paris

Forme dramatique

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Dans Le Cœur à gaz, Tzara semble avoir cherché à renverser la tradition théâtrale, en particulier celle de la pièce en trois actes[1], ce qui a fait dire du texte qu'il constituait « la plus grande imposture en trois actes du siècle »[1],[2]. L'historien de la littérature américain David Graver, qui compare Le Cœur à gaz au Serin muet, pièce de Georges Ribemont-Dessaignes, ami de Tzara, note à propos des deux textes que, ensemble, ils « pulvérisent si finement les éléments du théâtre conventionnel qu'ils emploient que peu de gestes ou de répliques se rejoignent dans un ordre reconnaissable. Ces manifestations de Dada à son plus extrême réduisent le spectacle théâtral à une sorte de bruit blanc, dont la signification dépend presque exclusivement du contexte culturel dans lequel il est présenté »[3].

Tristan Tzara lui-même a livré des indications sur l'intention satirique et subversive du Cœur à gaz, écrivant : « Je prie mes interprètes de traiter cette pièce comme ils traiteraient un chef-d'œuvre tel que Macbeth, mais de traiter l'auteur, qui n'a rien d'un génie, sans aucun respect [...] »[4]. Tzara, dont la définition du texte le décrivait comme « une imposture », suggéra qu'il ne « satisferait que des imbéciles industrialisés qui croient aux hommes de génie » et affirma qu'il n'offrait « aucune innovation technique »[5].

La pièce prend la forme d'un dialogue absurde entre des personnages nommés d'après des parties du corps humain : Bouche, Oreille, Œil, Nez, Cou et Sourcil. L'ensemble des échanges entre eux emploie et réinterprète métaphores, proverbes et expressions idiomatiques, évoquant les rôles génériques traditionnellement attribués par le folklore aux parties du corps concernées, plutôt que des situations impliquant les personnages eux-mêmes, les répliques étant énoncées de manière à faire paraître les protagonistes obsédés[1],[6],[7]. Dans l'un de ces exemples de non-sequitur, Oreille dit : « L'œil dit à la bouche : ouvre la bouche pour le bonbon de l'œil »[6]. Il est probable que de tels échanges entre Œil et Bouche soient une forme de cour amoureuse[1],[2], ce qui, selon le critique de théâtre Peter Nichols, peut aider à comprendre pourquoi certains échanges en arrière-plan passent du non-sens à « une expression plus lyrique du désir »[1]. Cette situation, propose Nichols, pourrait aussi expliquer le titre de la pièce, allusion probable au « pouvoir de l'amour comme une sorte de force vitale »[1].

Outre ce motif, la pièce présente une série d'observations en apparence métaphysiques que les personnages font sur eux-mêmes ou sur de tierces personnes non identifiées[6]. Par exemple, Bouche déclare : « Tout le monde ne me connaît pas. Je suis seule ici dans ma penderie et le miroir est vide quand je me regarde »[8]. Une autre réplique dit : « Le vide boit le vide : l'air est né avec des yeux bleus, c'est pourquoi il avale sans cesse de l'aspirine »[4]. Un autre échange, dans lequel Oreille se compare à un « cheval de prix », débouche plus loin dans le texte sur une véritable métamorphose, par laquelle elle devient la jument Clytemnestre (du nom de la femme fatale de la mythologie grecque)[1].

Une série de numéros de danse, décrits par l'historien du théâtre britannique Claude Schumacher comme des « ballets déroutants »[4], accompagne les dialogues. Dans son troisième acte, Le Cœur à gaz comprend aussi une danse exécutée par un homme tombé d'un entonnoir qui, selon le critique américain Enoch Brater, présente des traits communs avec les situations ubuesques d'Alfred Jarry[9]. Le critique Michael Corvin note également que la position des personnages telle que spécifiée par Tzara, alternant entre une hauteur extrême au-dessus du public et des épisodes d'effondrement sur scène, est un indice de la manière dont les protagonistes se rapportent les uns aux autres, en particulier aux tribulations de leurs affaires amoureuses[1]. Pour le troisième acte comme pour la pièce elle-même, le texte original de Tzara culmine en gribouillis qui alternent les diverses orthographes d'un groupe de lettres avec des dessins de cœurs percés de flèches[9]. Selon Brater : « Ici, le genre dramatique semble s'être complètement effondré »[9].

Histoire des premières représentations

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Le Cœur à gaz fut représenté pour la première fois dans le cadre du Salon Dada à la Galerie Montaigne par les dadaïstes parisiens le [10]. La distribution comprenait des figures majeures du courant Dada : Tzara lui-même interprétait le Sourcil, avec Philippe Soupault dans le rôle de l'Oreille, Théodore Fraenkel dans celui du Nez, Benjamin Péret dans celui du Cou, Louis Aragon dans celui de l'Œil et Georges Ribemont-Dessaignes dans celui de la Bouche[10]. La représentation fut accueillie par des huées et le public commença à quitter la salle alors que le spectacle était encore en cours[10]

La pièce a été jouée une seconde fois au Théâtre Michel de Paris () après des prestations de Georges Auric, Darius Milhaud et Igor Stravinsky[11],[12], des films de Man Ray, Charles Sheeler et Hans Richter, ainsi qu'un poème de Ribemont-Dessaignes (Mouchez-vous)[12]. Il y eut aussi des lectures de textes de Herrand, Zdanevitch[12], Cocteau et Philippe Soupault[11]. Whiting note que la controverse éclata lorsque Soupault et Éluard découvrirent que leurs écrits « étaient lus dans les mêmes séances que ceux de Cocteau » et qu'aucune explication ne fut fournie pour la présentation d'œuvres d'Auric, « compte tenu de son alliance avec Breton »[11]. Il raconte aussi que Satie chercha en vain à faire reconsidérer à Tzara le choix des numéros musicaux quelques semaines avant la première[11].

La nouvelle mise en scène du Cœur à gaz fut réalisée, avec des décorateurs et une équipe complète de techniciens — bien que Tzara n'ait ni mis en scène ni joué dans cette représentation[13]. Sonia Delaunay conçut et costuma la production, créant d'excentriques costumes trapézoïdaux en carton épais, dont la fragmentation angulaire rappelait les décors du peintre espagnol Pablo Picasso pour Parade, mais qui rendaient ici ostensiblement les corps des interprètes bidimensionnels et immobiles[14]. Selon Peter Nichols, la contribution de Delaunay faisait partie intégrante du spectacle, les costumes étant « un indice visuel de [l'unidimensionnalité des personnages] »[1].

Une bagarre éclata au moment même de la première du Cœur à gaz qui, selon le poète Georges Hugnet, témoin direct, fut provoquée par Breton, lequel « se hissa sur la scène et se mit à rouer de coups les acteurs »[12]. Toujours selon Hugnet, les acteurs ne pouvaient s'enfuir en raison de leurs costumes contraignants, tandis que leur agresseur parvenait aussi à s'en prendre à certains des écrivains présents, frappant René Crevel et cassant le bras de Pierre de Massot avec sa canne[12]. Bien qu'ils aient auparavant témoigné une certaine solidarité à Tzara, Péret et son confrère Éluard auraient aidé Breton à semer davantage le désordre, brisant plusieurs lampes avant que les forces de la Préfecture de police puissent intervenir[12]. Hugnet raconte : « J'entends encore le directeur du Théâtre Michel s'arrachant les cheveux à la vue des rangées de sièges pendants ou éventrés et de la scène dévastée, et se lamentant : "Mon joli petit théâtre !" »[12].

Postérité

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Le spectacle du Théâtre Michel, et la pièce elle-même, sont traditionnellement considérés comme l'événement final de l'évolution de Dada en tant que mouvement culturel, que la critique Johanna Drucker paraphrase comme « la "mort" de Dada »[15]. Hans Richter, qui participa au spectacle de 1923, écrivit : « Le Cœur à barbe et Le Cœur à gaz furent le chant du cygne de Dada. Il n'y avait aucune raison de continuer parce que personne ne pouvait plus y voir de sens. [...] Tout cela était lié à la perte progressive, par le mouvement, de sa force de conviction intérieure. Plus il perdait cette force, plus fréquentes devenaient les luttes de pouvoir au sein du groupe, jusqu'à ce que la coquille vide de Dada finisse par s'effondrer »[12]. Whiting écrit également : « La soirée enfonça le dernier clou dans le cercueil du mouvement que Cocteau avait si justement qualifié de "Suicide-Club" »[11]. Autre conséquence de la représentation, Tzara chercha en vain à faire poursuivre Éluard en justice (tandis que le théâtre refusa d'accueillir toute autre représentation de la pièce)[11].

Le Cœur à gaz demeura l'un des écrits les plus remarqués de Tzara, ainsi que l'une des pièces dadaïstes les plus notables en général. Le chroniqueur du New York Times D. J. R. Bruckner affirme : « Peu de pièces dadaïstes ont survécu ; celle-ci est exquise [...] »[7]. Le texte fut accueilli avec intérêt par les mouvements d'avant-garde d'Europe centrale et orientale. En Hongrie, il fut représenté dès les années 1920 par la troupe de théâtre expressionniste d'Ödön Palasovszky (dans une traduction hongroise d'Endre Gáspár)[16].

En 1930, Tzara produisit et réalisa le film Le Cœur à barbe, qui réunissait certains des principaux protagonistes du spectacle original[17]. Parmi les productions de la pièce postérieures à la Seconde Guerre mondiale figurent la mise en scène de 1976 au programme Intermedia de l'université de l'Iowa (avec une prestation non créditée d'Ana Mendieta) et l'adaptation israélienne de danse moderne de 2001 par Gábor Goda et la Vertigo Dance Company[2].

Tout en notant que la pièce de Tzara partage un certain nombre de motifs avec Pas moi (Not I), monologue dramatique de 1972 du dramaturge irlandais Samuel Beckett, Enoch Brater soutient aussi que cette dernière est plus aboutie et différente de ton, et que Le Cœur à gaz est l'une des nombreuses « parodies de conventions théâtrales plutôt que des avancées significatives dans le développement d'une nouvelle forme dramatique »[9].

Le costume porté par le chanteur et compositeur anglais David Bowie lors de son apparition en 1979 dans l'émission de sketches Saturday Night Live fut directement inspiré des costumes de Delaunay de 1923[18].

Notes et références

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Nichols, p. 338.
  2. 1 2 3 Dunning (2001).
  3. ↑ Graver, p. 168.
  4. 1 2 3 Schumacher, p. 105.
  5. ↑ Varisco, p. 266-271.
  6. 1 2 3 Brater, p. 25.
  7. 1 2 Bruckner, p. 125.
  8. ↑ Brater, p. 25-26.
  9. 1 2 3 4 Brater, p. 26.
  10. 1 2 3 Melzer, p. 154-155.
  11. 1 2 3 4 5 6 Whiting, p. 519.
  12. 1 2 3 4 5 6 7 8 Richter, p. 190.
  13. ↑ Gordon, p. 23-24 ; Melzer, p. 159.
  14. ↑ Melzer, p. 160.
  15. ↑ Drucker, p. 223.
  16. ↑ Szabó (1999).
  17. ↑ Le Cœur à barbe sur l'Internet Movie Database.
  18. ↑ Encabo (2020), p. 44.

Annexes

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Articles connexes

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Bibliographie

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  • (en) Enoch Brater, Beyond Minimalism: Beckett's Late Style in the Theater, Oxford, Oxford University Press, (ISBN 0-19-506655-3)
  • (en) D. J. R. Bruckner, « Comedy and Cruelty Make up an Evening of Five Short Plays », The New York Times Theater Reviews 1997–1998, Londres, Routledge,‎ , p. 125 (ISBN 0-8153-3341-2)
  • (en) Johanna Drucker, The Visible Word: Experimental Typography and Modern Art, 1909–1923, Chicago et Londres, University of Chicago Press, (ISBN 0-226-16501-9), p. 223
  • (en) Jennifer Dunning, « From Jerusalem, an Introduction to the Absurd », The New York Times,‎
  • (en) Enrique Encabo, My Kind Of Sound, Cambridge Scholars Publishing, (ISBN 978-1-5275-6277-6), p. 44
  • (en) Mel Gordon (dir.), Dada Performance, New York, PAJ Publications, (ISBN 1-55554-011-2), p. 23-24
  • (en) David Graver, The Aesthetics of Disturbance: Anti-art in Avant-garde Drama, Ann Arbor, University of Michigan Press, (ISBN 0-472-10507-8), p. 168
  • (en) Annabelle Melzer, Dada and Surrealist Performance, Baltimore et Londres, Johns Hopkins University Press, (ISBN 0-8018-4845-8)
  • (en) Peter Nichols, « Anti-Oedipus? Dada and the Surrealist Theater », New Theatre Quarterly, Cambridge, Cambridge University Press, vol. VII, no 28,‎ , p. 338 (ISBN 0-521-40664-1)
  • (en) Hans Richter, Dada. Art and Anti-art, Londres et New York, Thames & Hudson, (ISBN 0-500-20039-4)
  • (en) Claude Schumacher, Naturalism and Symbolism in European Theatre, 1850–1918, Cambridge, Cambridge University Press, (ISBN 0-521-23014-4), p. 105
  • (en) Júlia Szabó, « Idea Aeroplanes and Oberdada », The Hungarian Quarterly, vol. XL, no 155,‎
  • (en) Robert A. Varisco (Bert Cardullo et Robert Knopf (dir.)), « Anarchy and Resistance in Tristan Tzara's Gas Heart », dans Theater of the Avant-Garde 1890–1950: A Critical Anthology, New Haven et Londres, Yale University Press, (ISBN 0-300-08526-5), p. 266-271
  • (en) Steven Moore Whiting, Satie the Bohemian: From Cabaret to Concert Hall, Oxford, Oxford University Press, (ISBN 0-19-816458-0), p. 519

Liens externes

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  • (en) The Gas Heart, traduction de Michael Benedikt, Département d'anglais de l'université Emory
  • (fr) Le Cœur à barbe, avril 1922, Blue Mountain Project