Le Paysan perverti
Le Paysan perverti, ou Les Dangereuses Conséquences de la ville est un roman épistolaire de Rétif de la Bretonne publié en 1775.
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Œuvre majeure de l’auteur, ce roman d’apprentissage, adressé à la bourgeoisie et l’aristocratie[1], décrit la déchéance morale et physique d’un jeune campagnard monté à la capitale pour y apprendre le métier de peintre, dans l’espoir d’élever le statut social de sa famille[2].
Genèse
modifierLe Paysan perverti possède une forte dimension personnelle. Rédigée entre 1772 et 1774, cette autobiographie inspirée de ses souvenirs d’apprentissage à Auxerre en 1751 constitue un contrepoint moral et réaliste aux romans de l’époque. À travers son passé de provincial monté à Paris le parcours du protagoniste, l’auteur projette ses propres angoisses et ses obsessions morales, notamment la pulsion incestueuse[3].
Thème
modifierUne stricte opposition géographique et morale structure le récit. D’un côté, la campagne incarne le lieu de l’innocence, du travail de la terre, de la piété et de l’authenticité, servant de paradis perdu où règnent la vertu naturelle. De l’autre, la ville (Paris) se dresse comme le lieu du vice, des apparences trompeuses, du luxe corrupteur et de la perte d’identité, agissant comme un moteur de déchéance qui transforme les paysans naïfs en citadins pervertis[4],[5]. Malgré la description parfois complaisante des vices, la description réaliste de la pauvreté des bas-fonds parisiens offre un témoignage historique précieux sur le Paris du XVIIIe siècle. En mettant en lumière la cruauté, le sadisme et les inégalités sociales qui poussent les individus au crime, Rétif ne critique pas seulement les institutions de son temps, comme le clergé hypocrite, mais également la philosophie des Lumières, qu’il juge dangereuse dès lors qu’elle s’affranchit de la morale.
Trame
modifierEdmond R**, jeune paysan naïf et vertueux, quitte sa Bourgogne natale pour s’installer d’abord à Auxerre, puis à Paris, afin d’y apprendre le métier de peintre, pour faire fortune et élever le statut social de sa famille. Il entretient une correspondance régulière avec son frère ainé, Pierre, resté au village pour cultiver la terre et incarner la sagesse patriarcale.
Dès son arrivée, Edmond est confronté à la corruption urbaine. Sous l’influence de Gaudet d’Arras, un moine défroqué, philosophe matérialiste, libertin et manipulateur qui devient son mentor. Après que Gaudet lui a enseigné que l’honnêteté n’est qu’un « préjugé de village », Edme abandonne ses principes pour s’enfoncer dans une vie de débauche.
Sous la direction de Gaudet, le jeune homme s’enfonce dans le vice et le crime. Il succombe aux plaisirs faciles, au jeu, multiplie les conquêtes amoureuses tumultueuses et les expériences dangereuses, notamment dans l’ile Saint-Louis à Paris, où il erre la nuit. Malgré les avertissements répétés de sa famille, sa trajectoire devient incontrôlable. Le roman s’achève sur une série de drames violents, menant Edmond à une ruine totale, tant physique que spirituelle, scellant le châtiment de sa perversion.
Structure
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Contrairement à nombre de romans épistolaires de l’époque centrés sur un duo de correspondants, les quelque 400 lettres du Paysan perverti déploient une polyphonie épistolaire complexe. La structure du roman repose sur une grande diversité correspondants qui organisent le récit selon trois axes principaux. La colonne vertébrale du roman repose sur les échanges entre le protagoniste Edmond et son double vertueux, Pierre, le frère resté à la campagne, qui agit comme une conscience morale face aux dérives de son frère. Les billets et lettres cyniques de Gaudet d’Arras, le mentor libertin, qui orchestre la descente aux enfers d’Edmond par des conseils philosophiques et pratiques incarnent l’axe de la corruption, mitigé par les interventions des sœurs d’Edmond, de sa mère, et de ses conquêtes, comme Manon, qui posent un regard féminin et familial sur la transformation physique et morale du héros[6].
Rétif fait de la lettre un outil de dissection psychologique et morale. La superposition d’un même événement (fête, trahison, maladie) raconté par Edmond avec enthousiasme, mais avec effroi ou ironie par un autre correspondant des points de vue créent un effet de miroir, qui accentue l’aspect dramatique du récit. Le temps que les lettres de mise en garde de la campagne arrivent à Paris, Edmond a déjà sombré dans un nouveau vice. Ce décalage temporel crée une tension tragique pour le lecteur, qui assiste impuissant à une catastrophe annoncée[7].
La polyphonie du Paysan perverti met aux prises deux mondes linguistiques et sociaux polarisés entre la ruralité bourguignonne de la famille, garante de la morale et la corruption urbaine parisienne. Cette dichotomie se lit dans le style des lettres d’Edmond. Au début du roman, son langage est simple, naïf et respectueux. Au fil du progrès de sa perversion, sa plume devient celle d’un citadin arrogant, adoptant le jargon libertin et sophistiqué de la capitale[6].
Contrairement à nombre de romans épistolaires du XVIIIe siècle, cependant, la voix d’un éditeur fictif intervient sans cesse pour commenter, couper ou annoter les passages jugés trop crus ou immoraux[a]. Il résulte, de cette fonction moralisatrice, un surcroit de réalisme et d’authenticité typiques du récit à la première personne au XVIIIe siècle[10], qui renforce, par la même occasion, la vertu didactique, plutôt que simplement divertissante de l’ouvrage[11][b]. Ces commentaires empêchent le lecteur de s’identifier aux personnages, et l’obligent à prendre du recul critique[14].
Épilogue
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Malgré le ton sombre, l’œuvre se conclut sur une note constructive par une sorte d’utopie finale avec les Statuts du Bourg d’Oudun[15]. Il s’agit d’un projet de société utopique et communautaire, proposant des règles strictes pour le mariage, l’éducation et la vie sociale, visant à empêcher la reproduction des vices qui ont perdu Edmond et Ursule[16].
Réception
modifierParu en 1775[17], le roman connait un grand retentissement[c]. Premier véritable succès de librairie de son auteur, il lui assure une prospérité durable[d]. La première édition est épuisée en six semaines[20]. L’ouvrage, qui rompt avec la littérature galante et idéalisée de son époque, frappe les esprits par sa noirceur et son réalisme, et lui vaut une réputation d’auteur libertin.
Cet avis critique n’est pas partagé par tous :
« Il parut l’année dernière une fiction atroce, ayant pour titre le Paysan perverti. Ce roman, quoiqu’au fond très dégoutant, présentait quelques détails heureux. Il fixa l’attention de cette classe de Lecteurs qui ne sentiment point le mérite du Paysan parvenu de Marivaux, mais dont l’âme veut être secouée plutôt que remuée, et dont l’œil saisit plus avidement les grosses couleurs de la brosse que les nuances légères d’un pinceau délicat[21]. »
Jean-François de La Harpe est du même avis, y ajoutant même une pointe de mépris de classe :
« C’est en général l’assemblage le plus bizarre et le plus informe d’aventures vulgaires mal amenées et mal tissues, de caractères mal expliqués, de la métaphysique la plus mauvaise et la plus déplacée, du libertinage le plus effréné, du plus mauvais style et du plus mauvais gout. C’est une suite de tableaux sans ordre et sans liaison, où l’on vous présente tour-à-tour un mauvais lieu, la prison, la grève, une école de philosophie, une guinguette, un cimetière, une taverne, une église, le salon d’une femme de la cour, et le galetas d’une prostituée. Rien n’est digéré, rien n’est motivé, rien n’est bien écrit ; et cependant au milieu de ce chaos, on est tout étonné de trouver des morceaux qui prouvent de la sensibilité et de l’imagination. On voit que l’auteur a mis dans ce livre et ses mœurs et ses habitudes, qu’il vit en mauvaise compagnie, qu’il n’a vu la littérature et le monde que de loin ; mais cet auteur qui est un prote ou chef d’imprimerie, a mis dans un mauvais roman de quoi en faire deux ou trois bons, si ces matériaux avaient été mis en œuvre par un homme d’un vrai talent[22]. »
Le roman est même saisi, en 1776, comme scandaleux et contraire aux bonnes mœurs[23]. Louis-Sébastien Mercier, enthousiaste du talent de Rétif[e], trouve l’ouvrage admirable :
« La force du pinceau y fait un portrait animé des désordres du vice et des dangers affreux auxquels l’inexpérience et la vertu sont exposées dans une capitale dissolue. Cet ouvrage doit être salutaire, malgré ses peintures trop nues et trop expressives […] c’est un très grand mal que cette manie récente d’envoyer tous les enfants à Paris, où ils viennent se perdre et se corrompre[24]. »
Postérité
modifierEn 1777, tentant d’exploiter le succès du Paysan, Nougaret publie la Paysanne pervertie, ou Mœurs des grandes villes, qui tente d’exploiter le succès du Paysan[8]. Pour reprendre la main su son rival, Rétif donne, en 1784, un pendant féminin à son Paysan, avec La Paysanne pervertie[f], avant de fusionner les deux œuvres, en 1789, sous le titre Le Paysan et la Paysanne pervertis.
À la mort de Rétif, le Mercure de France écrira que « Le Paysan perverti est le seul de ses nombreux ouvrages où l’on trouve quelques étincelles de talent[25]. » Souvent qualifié de « Rousseau du ruisseau »[26], Rétif a néanmoins inauguré, avec ce roman, une place de précurseur de la littérature outil de réforme sociale.
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Rétif maintient néanmoins la fiction de l’être réelle, comme le prouve sa Préface de l’éditeur de la Paysanne, pervertie, pendant féminin du Paysan, qu’il publie en 1786, pour couper sous le pied à la Paysanne pervertie de son rival Nougaret[8], où il écrit : « la vérité, que j’avais par-devers moi, est bien au-dessus d’une fiction mal digérée. Au reste, je ne me plains pas du faible imitateur qui, me croyant auteur des lettres du Paysan perverti, a voulu brocher une paysanne, comme il s’est figuré que j’avais composé le Paysan perverti : loin de là[9] ! ».
- ↑ Pour autant, le contenu caviardé dans les lettres fictives par l’éditeur tout également fictif apparait en clair dans les estampes destinées à orner l’ouvrage commandées par l’auteur bien réel du Paysan[12]. L’importance de ces gravures qu’elles constituent en elles-même un texte parallèle au texte romanesque[13]
- ↑ Le Mercure de France écrit, le , « On sait quel succès a eu son Paysan perverti[18]. »
- ↑ « Le jour de sa gloire n’était pas encore arrivé, ce fut la publication du Paysan Perverti qui fixa ses destinées. Dès ce moment ses ouvrages eurent une vogue prodigieuse, et dans l’espace de dix ans il gagna cinquante-six mille francs[19]. »
- ↑ Mercier et Rétif se rejoignent dans une même considération de l’écriture comme un instrument de transformation sociale cherchant à provoquer une prise de conscience au sein de son lectorat. Lorsque le premier cessera la rédaction de son Tableau de Paris, en 1788, le second prendra aussitôt le relais avec les Nuits de Paris.
- ↑ « Je reprends ici un titre qui m’appartient. On a prétendu traiter ce sujet d’imagination : mais la vérité, que j’avais par-devers moi, est bien au-dessus d’une fiction mal digérée[9]. »
Références
modifier- ↑ Pierre Testud (d), « Culture populaire et création littéraire : le cas de Rétif de la Bretonne », Dix-Huitième Siècle, Paris, no 18 « Culture populaire et création littéraire », , p. 85-97 (ISSN 1760-7892, lire en ligne).
- ↑ Taieb Haj Sassi, « La Représentation du corps intermédial dans le récit libertin : la peinture dans le Paysan Perverti et la musique dans les Sonnettes », Literaport, no 11, , p. 103-11 (ISSN 2392-0637, lire en ligne).
- ↑ (en) Pamela Cheek, « The Festival of Incest in Le Paysan Perverti », Symposium : A Quarterly Journal in Modern Literatures, Paris, vol. 60, no 3, , p. 134-45 (ISSN 1467-2774, lire en ligne).
- ↑ Andrew Osborne, Aspects sociaux et moraux de la vie urbaine dans Les nuits de Paris et Le paysan perverti de Rétif de la Bretonne, Ottawa, Bibliothèque nationale du Canada, , 101 p. (ISBN 978-0-31534-010-7, OCLC 18015213, lire en ligne).
- ↑ Colette Piau-Gillot, « Genèse et ambiguïté d’un mythe : Paris au siècle des lumières », Littérales, Paris, no 1 « La Ville. Histoires et Mythes », , p. 58-75 (ISSN 1764-4224, lire en ligne).
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- ↑ Jean-Paul Sanfourche, Pour une poétique du narrataire dans le roman épistolaire : problèmes posés par une poétique du narrataire dans Les liaisons dangereuses de Ch. de Laclos et Le paysan perverti de N. Rétif de la Bretonne, Paris, , 475 p., in-8º (OCLC 833570315).
- 1 2 Philippe Havard de la Montagne, « De l’amitié à la haine : Rétif de la Bretonne et Nougaret », Études retiviennes, Paris, no 39, , p. 229-52 (ISSN 0295-3730, lire en ligne sur Gallica).
- 1 2 « Préface de l’éditeur », dans La paysane pervertie : ou Les dangers de la ville, t. 1, partie 1-2, Paris, Vve Duchesne, , 344 p., 4 vol. : pl. ; in-12 (lire en ligne sur Gallica), p. 5.
- ↑ Loïc Thommeret, La Mémoire créatrice : essai sur l’écriture de soi au XVIIIe siècle, Paris, L’Harmattan, , 273 p., in-8º (ISBN 978-2-29600-826-7, OCLC 70712251, lire en ligne), p. 243.
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- ↑ Benoît Tane, Avec figures : roman et illustration au XVIIIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, , 561 p., in-8º (ISBN 978-2-75355-708-6, OCLC 1484180858, lire en ligne).
- ↑ Benoit Tane, « Discours, peinture, gravure dans l’édition illustrée du Paysan perverti de Rétif de la Bretonne, 1782 : de l’exposition à l’impression », dans Écrire la peinture entre XVIIIe et XIXe siècles : actes du colloque du Centre de recherches révolutionnaires et romantiques=, Paris, (lire en ligne).
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- ↑ « M. Rétif de la Bretonne… », Mercure de France, Paris, t. 23, no 233, , p. 142 (ISSN 1770-6211, lire en ligne).
- ↑ « Nous n’avions… », Mercure de France, Paris, t. 23, no 233, , p. 73 (ISSN 1770-6211, lire en ligne sur Gallica).
- ↑ Nicolas Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas : ou Le cœur-humain dévoilé., t. 5, partie 10, Paris, Nicolas Boneveille, , 3000 p., 8 t. en 16 vol. ; in-12 (lire en ligne sur Gallica), p. 2837.
- ↑ « Il parut… », Journal de Monsieur, dédié à Monsieur, frère du Roi, Paris, Demonville, t. 6, no 13, , p. 28 (ISSN 2431-7667, lire en ligne sur Gallica).
- ↑ Nous soulignons. Œuvres de La Harpe, de l’Académie française : accompagnées d’une notice sur sa vie et sur ses ouvrages, t. 10, Paris, Verdière, , 16 vol. : portr. et pl. gravés ; in-8º (lire en ligne sur Gallica), p. 260-1.
- ↑ Louis-François Metra, Correspondance littéraire secrete, Paris, .
- ↑ Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, t. 3, Amsterdam, s. n., , [4]-340, 8 vol. ; in-12 (lire en ligne sur Gallica), p. 120.
- ↑ « M. Rétif de la Bretonne… », Mercure de France, Paris, t. 23, no 233, , p. 315-6 (ISSN 1770-6211, lire en ligne sur Gallica).
- ↑ Maurice Tourneux (éd.), Correspondance littéraire, philosophique et critique, t. 7, Paris, Longchamps & F. Buisson, , 570 p., 16 vol. : portr., fac-sim. ; in-8º (OCLC 310030767, lire en ligne sur Gallica), p. 107.
Iconographie
modifier- Louis Binet, Louis-Sébastien Berthet et Denis-Sébastien Leroy, Illustrations de Le Paysan perverti ou les dangers de la ville, Paris, Esprit, , 82 p. (lire en ligne sur Gallica).
Éditions
modifier- Le Paysan perverti : ou les Dangers de la ville, histoire récente, mise au jour d’après les véritables lettres des personnages, La Haye [Paris], Esprit, , 4 vol. in-12, pl. (lire en ligne)