Le Vent d'est

film du groupe Dziga Vertov

Le Vent d'est est un film politique expérimental franco-italo-ouest-allemand sorti en 1970 et réalisé par le groupe Dziga Vertov composé de Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin et Gérard Martin. L'étudiant anarchiste Daniel Cohn-Bendit et les cinéastes Marco Ferreri et Glauber Rocha sont également impliqués dans le film tourné dans la banlieue de Rome et mettant en vedette Gian Maria Volonté ainsi qu'Anne Wiazemsky.

Le Vent d'est
Réalisation Groupe Dziga Vertov (Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin, Gérard Martin)
Scénario Sergio Bazzini
Daniel Cohn-Bendit
Jean-Luc Godard
Acteurs principaux Gian Maria Volonté
Anne Wiazemsky
Cristiana Tullio-Altan
Sociétés de production Anouchka Films
Polifilm
CCC Filmkunst
Pays de production Drapeau de la France France
Drapeau de l'Italie Italie
Drapeau de l'Allemagne de l'Ouest Allemagne de l'Ouest
Genre film politique expérimental
Durée 95 minutes
Sortie 1970

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.

Il est décrit comme un « film-essai qui s'interroge sur l'urgence et la nécessité d'un nouveau cinéma révolutionnaire »[1] à l'écart de l'« impérialisme » hollywoodien de « Nixon-Paramount » et du « révisionnisme » soviétique de « Brejnev-Mosfilm »[2]. Il y est fait de multiples références au cinéma soviétique d'avant-garde à travers les figures de Dziga Vertov et Sergueï Eisenstein. Le montage final du film tel que retravaillé par Gorin et Godard est structuré autour de trois ouvrages : Idéologie et Appareils idéologiques d'État de Louis Althusser, Me-Ti ou le Livre des retournements de Bertolt Brecht et L’Autonomie du processus esthétique d'Alain Badiou.

Synopsis

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Une équipe de cinéma tourne une sorte de western où un officier nordiste conduit un prisonnier peau-rouge à travers la nature, accompagné d'un petit groupe d'hommes et de femmes en costumes d'époque, parmi lesquels un journaliste sert d'intermédiaire entre le captif et l'officier. On voit parfois l'équipe de tournage qui les filme. Les personnages du film tiennent aussi des discours sur le marxisme.

Dans la bande-son, tantôt sans lien direct avec les images et tantôt au contraire en commentant directement celles-ci, des personnages parlent, en faisant référence notamment à Lénine et à la Chine maoïste, de plusieurs sujets consécutifs : la grève, le délégué syndical, les minorités agissantes, l'assemblée générale, la grève active, l'état policier, puis des moyens de lutte contre le capitalisme. Ils s'interrogent sur la manière de faire du cinéma militant et évoquent Dziga Vertov ; on entend ainsi des débats de l'équipe de tournage réunie sous forme d'assemblée générale. Le discours s'oppose aux capitalistes mais aussi aux « révisionnistes », auxquels sont assimilés les délégués syndicaux qui « mentent » et servent en fait les intérêts capitalistes.

À la fin des captifs prennent le contrôle du groupe et miment avec des fusils l'exécution du soldat et de l'intermédiaire. Des indications sont également données sur l'emploi de la violence.

Fiche technique

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Distribution

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Production

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En 1969, Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger et Anne Wiazemsky partent avec l'étudiant Daniel Cohn-Bendit pour Rome, où ils ont l'intention de travailler sur un « western politique », ou plutôt un « western spaghetti gauchiste », avec Gian Maria Volonté comme acteur principal. Le réalisateur Marco Ferreri, un militant de Lotta continua, est également impliqué dans le projet Le Vent d'est. Le financement est important, 220 000 dollars américains, le plus gros budget que Godard ait eu jusqu'alors[5]. Jean-Pierre Gorin ne peut pas participer, il est hospitalisé à Paris à la suite d'un accident de moto, mais il retrouvera Godard pour le montage final du film.

La préparation puis le tournage se déroule de fin avril à mi-juillet 1969[6]. Marc'O, présent sur place, témoigne que l'équipe se divisait en trois groupes : « Cohn-Bendit et ses anarchistes, Godard et sa bande, et les Italiens » dont Marco Ferreri et Gian Maria Volonté, proche du Parti communiste italien[6]. Dès le départ, Godard et Cohn-Bendit se sont mis d'accord pour que tout le monde reçoive rigoureusement le même salaire, payé en espèces chaque début de semaine[7]. L'équipe logeait près du Campo de' Fiori et tournait le film en banlieue de Rome. Jean-Claude Biette, présent alors à Rome pour un tournage avec Pasolini, témoigne : « Il y avait là Ferreri, Marc'O et ses comédiens des Idoles, Cohn-Bendit et quelques anarchistes du 22 mars, Gian Maria Volonté et les gens du PCI. Je me souviens qu'on voyait tous ces gens dans Rome, par groupes séparés, craignant presque de se rencontrer. L'atmosphère était orageuse »[6]. Chaque matin, l'équipe se rencontre dans une assemblée générale, pour élaborer le scénario du film qui sera tourné dans l'après-midi, et les dvergences de point de vue sont nombreuses. Marco Ferreri déclare à ce sujet : « Godard appelle ça révolutionnaire de faire des assemblées générales, mais faire une assemblée de tous ces petits chevaliers teutoniques et de tant de petits aspirants bourgeois, c'est impossible. D'accord pour les assemblées, mais pas avec Cohn-Bendit et ses dix amis qui n'ont qu'une envie, c'est de se mettre à faire des films révolutionnaires pour leur propre compte »[8].

Estimant que son mari passe trop de temps à disserter avec des « maoïstes imbéciles »[9], Anne Wiazemsky part le tromper avec Bernard Carasso, un proche de Cohn-Bendit, et Godard revient à Paris en , en proie à la dépression ; après une tentative de suicide maladroite aux barbituriques, il tente même de se jeter par la fenêtre, bloqué au dernier moment par un ami, Gérard Fromanger, passant par hasard lui rendre visite[10]. Godard sera un temps interné en hôpital psychiatrique. Fromanger parle de lui en ces termes : « Il se prenait pour Antonin Artaud, qu'il avait vu au Vieux-Colombier vingt ans plus tôt, artiste dément, visionnaire, suicidaire »[11].

Jean-Pierre Gorin rejoint ensuite Godard et ils montent le film à deux durant quatre mois. Anne Wiazemsky parlera du « putsch » de Gorin sur un film initialement collectif et les amis de Cohn-Bendit laisseront faire après avoir vainement tenté de subtiliser les rushes et avoir traité Gorin et Godard de « staliniens »[10]. Le film est alors restructuré en quatre grandes sections inspirées par trois textes de référence : Idéologie et Appareils idéologiques d'État de Louis Althusser[12], Me-Ti ou le Livre des retournements de Bertolt Brecht[13] et L’Autonomie du processus esthétique d'Alain Badiou[14].

Exploitation

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En avril 1970, Godard et Gorin présentent le film aux coproducteurs italiens à Rome. Le directeur de production Gianni Barcelloni et son avocat sont particulièremnt inquiets que la Cineriz n'exige au visionnage du film le remboursement des 100 000 dollars préalablement investis. Après une demi-heure de projection, l'avocat déclare « Je suis d'accord avec les paroles de Godard, mais ceci n'est pas un film. La Cineriz va faire un procès ». Glauber Rocha lui répond alors : « Écoutez maître, un film se définit, techniquement parlant, par un certain métrage de pellicule impressionnée et avec du son. Scientifiquement et juridiquement donc, le film existe ». Il ajoute ensuite « S'il y a procès et que le juge hausse le ton, invoquez Moravia, Lévi-Strauss, Marcuse, Sartre. Un film de Godard, ça tient le coup. La Cineriz n'ira pas au tribunal. Elle préfère perdre 100 000 dollars plutôt que d'être ridiculisée »[15]. La Cineriz ne fait pas de procès, mais ne distribue pas le film non plus, le qualifiant d'« indéchiffrable »[15].

Le mercredi a lieu la première projection cannoise du film, à la Quinzaine des réalisateurs[4]. Près de 700 personnes tentent d'entrer dans la salle de cinéma qui ne peut en contenir que la moitié. Durant la projection, le public se révèle à l'inverse assez silencieux. L'Espoir du titre « Le non-film de Jean-Luc Godard, évènement majeur du festival parallèle »[4]. Alberto Moravia, présent à la séance pour l'hebdomadaire L'Espresso, se dit dérouté par le film : « cette interminable oraison marxisto-baroque se trouve enfermée entre les guillemets d'un didactisme enragé », tout en ajoutant qu'il trouve du courage au réalisateur : « Jamais Godard n'est allé aussi loin dans son expression radicale de cinéaste »[4].

Accueil critique

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Pour le ciné-club de Caen, Le Vent d'est est le film manifeste du groupe Dziga Vertov,

« La bande son explique que Vertov est préféré à Eisenstein, controverse fondatrice du cinéma contestataire et marxiste. Faut-il briser l'illusion sur laquelle repose le cinéma ? L'utiliser pour faire de la propagande ? Cinéma joué ou non joué, luttes actuelles ou celles du passé ? Le groupe Dziga Vertov cherche à se situer non seulement dans l'histoire ou la politique mais dans l'histoire du cinéma révolutionnaire, cinéma matérialiste inspiré de la révolution culturelle chinoise et de la position archi-minoritaire de Vertov au sein du cinéma soviétique. »

— Ciné-club de Caen[16]

Pour Nicolas Debarle dans Il était une fois le cinéma, le film « s’attaque à un mythe du cinéma, le genre du western. [...] le film s’amuse à détourner les clichés du genre et à les réinscrire dans un contexte idéologique équivalent à celui de Mai 68. [...] La critique de la représentation bourgeoise passe par celle de l’institution hollywoodienne. Il s’agit de rompre avec toutes les catégories filmiques reconnues et admises, de « rompre jusqu’au concept même de rupture » (dixit Gorin). Les acteurs parlent directement aux spectateurs dans la salle, et les invitent à les rejoindre. D’autres font leur autocritique à l’adresse des cinéastes. L’équipe technique entreprend une assemblée générale, afin de débattre du sens de leur production, et laisse la caméra à la disposition de tous. Le « récit » finit par déborder de son cadre et évoque les situations socio-politiques de France et d’Italie… »[17].

À l'inverse, certains critiques rejettent complètement le film et son message politique. Le critique américain John Simon écrit par exemple que le film est « un morceau de propagande maoïste puérile, tellement ennuyeux, anti-cinématographique, bâclé et, oui, complètement fou, que je ne vois pas l'intérêt d'en faire une description détaillée »[18].

Pour Massimiliano Schiavoni dans Quinlan, même si le film se veut optimiste, on y perçoit des présages sinistres :

« Più di tutto il film sembra infatti una ricognizione di ideali che trovano un tragico scontro con l’applicazione reale e soprattutto con la prova del tempo. Analizzando impietosamente i tentativi storici di società e cinema rivoluzionari, Godard giunge sempre alla stessa conclusione: trascorso qualche anno, ogni manifestazione rivoluzionaria si cristallizza in un suo modus operandi, in una propria stabilità neo-convenzionale che è soltanto l’anticamera del revisionismo. Per Godard (e con buone ragioni) è successo a tutti e ovunque, dal cinema d’avanguardia sovietica all’URSS ingessata e neo-borghese di Brežnev, alla Jugoslavia di Tito. L’unica fiducia è accordata alla Cina di allora, come speravano in molti a quel tempo. Ma Vento dell’est è anche il non-racconto di un’incipiente agorafobia. Dopo aver demolito un sistema culturale e auspicato una rigenerazione, che fare, per l’appunto. E soprattutto, come fare perché tutto questo duri, perché la rivoluzione sia permanente. Probabilmente tragico e impossibile quanto girare un film. »

— Massimiliano Schiavoni[1]

« Plus que tout, le film apparaît en effet comme une exploration d’idéaux qui se heurtent tragiquement à la réalité et surtout à l’épreuve du temps. En analysant sans pitié les tentatives historiques de sociétés et de cinémas révolutionnaires, Godard parvient toujours à la même conclusion : au bout de quelques années, toute manifestation révolutionnaire se cristallise en un modus operandi qui lui est propre, dans une stabilité néo-conventionnelle qui n’est que l’antichambre du révisionnisme. Pour Godard (et à juste titre), cela s’est produit partout et pour tout le monde, du cinéma d’avant-garde soviétique à l’URSS sclérosée et néo-bourgeoise de Brejnev, en passant par la Yougoslavie de Tito. La seule confiance est accordée à la Chine de l’époque, comme beaucoup l’espéraient alors. Mais Le Vent d’est est aussi le non-récit d’une agoraphobie naissante. Après avoir démoli un système culturel et souhaité une régénération, que faire, justement ? Et surtout, comment faire pour que tout cela dure, pour que la révolution soit permanente ? Probablement aussi tragique et impossible que de tourner un film. »

Postérité

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À l'occasion de la sortie du film de Godard Film socialisme (2010), le magazine Télérama organise une rencontre entre Godard et Cohn-Bendit où Godard parle de son expérience dans Le Vent d'est : « On a décidé d'aller en Italie où il y avait tous ces militants gauchistes. Il fallait gagner sa vie, on avait de l'argent, un jeune producteur italien sympathique. On faisait des AG le matin pour décider quoi tourner l'après-midi. Mais tout le monde s'en foutait du film que j'essayais de faire, il n'y avait que toi, Dany, qui te sentais un peu responsable... »[19]. Pour Cohn-Bendit, le film était l'occasion de se côtoyer, lui et Godard, alors même qu'ils ne partageaient pas les mêmes idées : « J'avais vingt-trois ans, Jean-Luc avait la quarantaine. Tout était discuté en assemblées générales ; le matin on se retrouvait pour parler du cinéma, de son importance et du sens de tout ça, et puis, à un moment donné on a commencé à tourner. Parfois, nous les plus jeunes, nous allions à la plage où nous dormions aussi. Godard était fasciné mais il allait à l'hôtel. Nos idées politiques ne l'intéressaient pas, il était maoïste. Mais notre façon de vivre l'intéressait beaucoup. Les maoïstes étaient rigides, nous étions imprévisibles. Pour nous, la vie était plus importante que la politique, même si c'était évidemment aussi une forme de politique. [...] Le film était une idée abracadabrante et ça n'a pas donné grand-chose. Plus tard, Godard l'a terminé avec Jean-Pierre Gorin et leur collectif Dziga Vertov, c'est devenu une chose assez idéologique. [...] »[20].

Notes et références

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  1. 1 2 (it) Massimiliano Schiavoni, « Vento dell’est », sur quinlan.it.
  2. ↑ Giusy Pisano, « Avec les oreilles d’aujourd’hui : revenir à l’écoute de Godard », sur lafuriaumana.com : « Que fait-on dans les zones d’influence Brejnev Mosfilm. Quel film fait-on à Alger ? Quel film fait-on à La Havane ? On prétend qu’on lutte contre Nixon-Paramount, mais qu’en est-il en réalité ? ».
  3. ↑ Le Vent d'est sur Unifrance.
  4. 1 2 3 4 de Baecque 2011, p. 466.
  5. ↑ de Baecque 2011, p. 452.
  6. 1 2 3 de Baecque 2011, p. 454.
  7. ↑ de Baecque 2011, p. 453.
  8. ↑ Marco Ferreri nous parle…, Centre des cultures méditerranéennes/Festival du film de Belfort, 1991, p. 28.
  9. ↑ de Baecque 2011, p. 451.
  10. 1 2 de Baecque 2011, p. 458.
  11. ↑ Entretien d'Antoine de Baecque avec Gérard Fromanger, Paris, 12 décembre 2008.
  12. ↑ Louis Althusser, « Idéologie et Appareils idéologiques d’État », La Pensée, juin 1970.
  13. ↑ Bertolt Brecht, Me-Ti ou le Livre des retournements, L’Arche, 1968.
  14. ↑ Alain Badiou, « L’Autonomie du processus esthétique », Cahiers marxistes-léninistes, juillet-octobre 1966.
  15. 1 2 de Baecque 2011, p. 464.
  16. ↑ « Le Vent d'est », sur cineclubdecaen.com.
  17. ↑ Nicolas Debarle, « Le spectre de Mai 68 dans le cinéma de Godard », sur iletaitunefoislecinema.com.
  18. ↑ (en) John Simon (1983). Something to Declare Twelve Years Of Films From Abroad. Clarkson N. Potter Inc. p. 8.
  19. ↑ « Jean-Luc Godard à Daniel Cohn-Bendit : “Qu’est-ce qui t’intéresse dans mon film ?” », sur telerama.fr.
  20. ↑ « Mon ami Godard », sur lemonde.fr.

Bibliographie

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  • Antoine de Baecque, Godard : Biographie, Paris, Fayard/Pluriel, coll. « Grand Pluriel », (1re éd. 2010), 960 p. (ISBN 978-2-8185-0132-0)
  • Roberto Chiesi, Jean-Luc Godard, Gremese Editore, (lire en ligne), p. 107
  • Le Groupe Dziga Vertov est présenté dans Les Cahiers du Cinéma, nos 238-239 (mai-) et 240 (juillet-) ; le no 240 donne la « bande paroles » de Vent d'est (pages 31 à 37).

Liens externes

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