Les Trente
Les Trente (en grec ancien οἱ Τριάκοντα / hoi Triakonta) aussi appelés Trente tyrans sont un gouvernement oligarchique composé de trente magistrats appelés tyrans, qui succèdent à la démocratie athénienne à la fin de la guerre du Péloponnèse, pendant moins d'un an, en 404 av. J.-C.
Cette constitution est imposée aux Athéniens par le général spartiate Lysandre après la reddition d'Athènes négociée par l'un des futurs Trente tyrans, Théramène, en 404. L'Ecclésia (l'assemblée du peuple athénien) s'est opposée à ce régime mais avec l'appui d'une garnison spartiate, les Trente, emmenés par Critias imposent un régime de terreur, ne réservant les pleins droits de citoyens qu'à leurs 3 000 partisans. Leurs adversaires peuvent être condamnés sans aucun jugement. Ceux qui luttent contre cette dérive sont impitoyablement éliminés, tel Théramène, condamné à boire la ciguë. En janvier 403 av. J.-C. commence une guerre civile qui ne s'achèvera qu'en septembre 403 : des hommes menés par Thrasybule, revenus de leur exil, mènent des attaques armées contre les oligarques afin de rétablir la démocratie. La chute des oligarques et la réconciliation civique s'opèrent sous l'impulsion d'un roi de Sparte, Pausanias.
Le gouvernement provisoire
modifierAprès la défaite d'Athènes à la fin de la guerre du Péloponnèse, les Spartiates accordent la paix aux Athéniens « à condition qu'ils appliquent la constitution de leurs ancêtres ». Du moins est-ce la version aristotélicienne[1], alors que le contemporain Xénophon ne mentionne pas cette clause. Les oligarques profitent de l'affaiblissement de leur cité et de la complicité du Spartiate Lysandre pour abolir la démocratie.
Sur proposition de Dracontidès, du dème d'Aphidna, et sous pression de Lysandre, une commission de 30 membres est créée par l'Assemblée, en vue de créer une nouvelle politeia (un nouveau régime), comme il avait été fait en 411 av. J.-C. : le but est de revenir à la patrios politeia (la constitution des ancêtres) en épurant le corps politique et en supprimant les misthoi (indemnités accordées aux citoyens pauvres). Ses membres sont choisis parmi les amis de Théramène, le négociateur de la reddition, et de Critias, un aristocrate laconophile, nihiliste sans scrupule et d'une cruauté totale.
La « constitution des ancêtres », la patrios politeia à laquelle Sparte fait allusion, est une notion assez vague que les partisans de l’oligarchie des Trente ont interprétée à leur manière[2][réf. incomplète].
Les Trente désignent les 500 membres d'un conseil (Boulè), chargé de préparer les lois et surtout de condamner les hommes déférés devant lui. Ils abolissent les lois d'Éphialtès et d'Archestratos, et même certaines lois de Solon. Ils organisent aussi la chasse aux démagogues et aux sycophantes. Aristote note que « ces actes faisaient plaisir aux citoyens qui croyaient que les Trente agissaient pour le bien de la cité »[3].
La tyrannie
modifierMais, très vite, le pouvoir des Trente tourne à la tyrannie : ils s'entourent d'une garde de 300 hommes, « porte-fouets », et s'appuient sur une garnison qu'ils ont demandée aux Spartiates. Ils instituent également les Dix, chargés de gouverner le Pirée, bastion traditionnel des démocrates.
Laissant de côté les questions constitutionnelles, ils procèdent à une série d'exécutions de métèques (entre autres, Polémarque, le frère de l'orateur Lysias, celui-ci parvenant à s'échapper) et de citoyens riches, dont ils confisquent la fortune. Ces exécutions mènent à des dissensions au sein des Trente, entre Critias, extrémiste, et Théramène, qui prône la modération :
« Mais comme Critias était enclin à faire périr beaucoup de citoyens, parce qu'il avait été exilé par le peuple, Théramène s'y opposa, disant qu'il n'était pas raisonnable de mettre à mort un homme, parce que le peuple l'honorait, si d'ailleurs il ne faisait aucun mal aux honnêtes gens. »
— Helléniques, II, 3, 15.
Inquiet de voir l'opposition monter, Théramène défend l'idée d'un régime s'appuyant sur une large base de « gens de bien ». Critias, au contraire, défend un pouvoir uniquement fondé sur le bon vouloir et l'arbitraire de ses détenteurs : « Si tu t'imagines, ajouta-t-il, que parce que nous sommes trente et non pas un, nous n'avons pas à veiller sur notre pouvoir comme si c'était une tyrannie, tu es naïf », lui fait dire Xénophon (Helléniques, II, 3, 16).
Les Trente décident néanmoins de définir ceux qui seront désormais les bénéficiaires exclusifs du régime, les Trois-Mille. Comme Théramène conteste ce choix, Critias organise son élimination : dans un premier temps, il fait voter une loi donnant le pouvoir aux Trente de faire exécuter ceux qui ne font pas partie des Trois-Mille. Dans un second temps, il fait voter une loi excluant du corps civique tous ceux qui ont pris part à la destruction des murs d'Éétionéia ou, de manière plus générale, agi contre la précédente tyrannie des Quatre-Cents. Théramène ayant accompli l'un comme l'autre, il est mis en accusation devant le Conseil, que Critias manipule pour le faire condamner à boire la ciguë.
Aristote, Isocrate et Eschine estiment le nombre de victimes des Trente à 1 500 hommes (on ne sait si ce nombre représente les seuls citoyens ou s'il inclut les métèques), ce qui est énorme pour une population qui pouvait comprendre 40 000 citoyens mâles (et à peu près autant de métèques). D'après Platon et Xénophon, Socrate, qui connaît bien certains des Trente (en particulier Critias) et qui n'est peut-être pas défavorable au principe d'une telle « révolution » oligarchique, a cependant toujours refusé de se faire le complice de leurs exactions.
La chute des Trente
modifierLes démocrates bannis, menés par Thrasybule, partent de Thèbes et s'emparent de la forteresse de Phylè[4], au sud du mont Parnès. De là, ils attaquent et prennent les quartiers du Pirée et de Munichie (port de la marine de guerre). Critias et Charmide, l'un des Dix, sont tués lors de la bataille. Les Trente sont destitués et les Trois-Mille élisent un nouveau collège d'oligarques pour les remplacer : les Dix.
Les Trente s'installent alors à Éleusis, dont ils ont auparavant massacré un ensemble d'habitants. À Athènes, le régime des Trois-Mille se met en place pendant que le combat continue entre « ceux de la ville » (οἱ ἐν τῷ ἄστει) et « ceux du Pirée » (οἱ ἐν Πειραιεῖ).
Sparte intervient d'abord pour soutenir les oligarques, avec Lysandre, mais dans un second temps Pausanias Ier, roi de Sparte, également venu à la rescousse, change d'objectif par hostilité envers Lysandre : il travaille à établir une paix entre « ceux de la ville » et « ceux du Pirée ». Cette paix se fait sous le signe de la réconciliation : on permet à « ceux de la ville » qui le souhaitent de rejoindre Éleusis, où ils ne seront pas inquiétés. Elle se fait également sous le signe de la modération politique : le décret de Thrasybule accordant la citoyenneté aux combattants de Phylé est annulé pour vice de forme ; est également écartée la proposition de Phormisios, qui vise à retirer la citoyenneté à ceux qui ne possèdent pas de terre. Les dettes du régime des Trente envers Sparte sont honorées par la démocratie restaurée.
Enfin, l'accord comprend une mesure d'amnistie générale, interdisant à quiconque de rappeler le passé sous peine de mort : « Nul n'aura le droit de reprocher le passé à personne, sauf aux Trente, aux Dix, aux Onze et aux anciens gouverneurs du Pirée, ni même à ceux-ci après leur reddition de comptes »[5].
Liste des Trente
modifierLes noms des trente tyrans sont mentionnés dans les Helléniques de Xénophon[6] :
- Anaitios
- Arésias
- Aristotélès (de) (également membre des Quatre-Cents, mentionné dans le Parménide de Platon)
- Chairéléos
- Chariclès (en)
- Chrèmon (de)
- Cléomédès
- Critias
- Dioclès
- Dracontidès
- Érasistratos
- Ératosthène (l'accusé du célèbre discours de Lysias, Contre Ératosthène)
- Eschine
- Euclide (en)
- Éumathès
- Hiéron
- Hippolochos
- Hippomachos
- Mèlobios
- Mnèsilochos
- Mnèsitheidès
- Onomaclès (de)
- Pison
- Phaidrias
- Pheidon
- Polycharès
- Sophoclès
- Théogène (en)
- Théognis (en)
- Théramène
Notes et références
modifier- ↑ Aristote, Constitution d'Athènes, XXXIV, 3
- ↑ E. Caire, Penser l'oligarchie à Athènes aux Ve et IVe siècles. Aspects d'une idéologie, Paris, Les Belles lettres, 2016.
- ↑ Aristote, Constitution d'Athènes, XXXV, 3
- ↑ Ploutos, dieu du fric, p. 115, Éd. des Mille et une nuits (2012). Traduit du grec ancien, notes et postface Michel Host
- ↑ Aristote, Constit. ath., XXXIX, 6 (traduction Les Belles Lettres 2002)
- ↑ « Xénophon, Helléniques, livre II, chapitre 3, 2 » (consulté le ).
Voir aussi
modifierSources
modifier- Aristote, Constitution d'Athènes, XXXII sq. ;
- Xénophon, Helléniques [lire en ligne] (II, 3)
- Lysias, Contre Ératosthène
Bibliographie
modifier- Édouard Will, Le monde grec et l'Orient, tome I, le Ve siècle, P.U.F. (1972)
- Patrice Brun, Impérialisme et démocratie à Athènes, 2005, (chapitre 4 Le redressement à Athènes 403-378, p 79-92)
- Françoise Ruzé, Délibération et pouvoir dans la cité grecque de Nestor à Socrate, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997
- (en) Peter Krentz, The Thirty at Athens, Ithaca, New York, 1982
- Edmond Lévy, La Grèce au Ve siècle de Clisthène à Socrate, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire / Nouvelle histoire de l'Antiquité », (ISBN 2-02-013128-5)
- Nicole Loraux. « De l'amnistie et de son contraire », Usages de l'oubli, colloque de Royaumont (1987), diffusion Seuil, coll. « Philosophie générale », 1988 (ISBN 2020100509),
- Nicole Loraux. La Cité divisée : l'oubli dans la mémoire d'Athènes, Payot, coll. « Petite bibliothèque », 2005 (ISBN 2-228-89961-5)
- Jules Isaac, Les Oligarques, Paris, Calmann-Lévy, 1989
- Christopher Planeaux, « The Thirty Tyrants », dans Ancient History Encyclopedia [en ligne], https://www.ancient.eu/The_Thirty_Tyrants/ (page consultée le 3 avril 2018).
- Pierre Salmon, « L'établissement des Trente à Athènes », L'antiquité classique, Volume 38 Numéro 2, pp. 497–500, Bruxelles, 1969
- Nicolas Siron, La cité de la suspicion. Le miroir des révolutions oligarchiques chez les orateurs attiques des Ve – IVe siècles av. J.-C,ans Dialogues d'histoire ancienne 2017/1 (43/1), p. 97-116
- Dominique Lenfant (dir.), L’oligarchie des Trente à Athènes (404-403 av. J.-C.). Sources et histoire, Paris, Les Belles Lettres, 2026 (814 pages).
Liens externes
modifier- Ressource relative aux beaux-arts :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :