Les Épaves
Les Épaves est un recueil de vingt-trois poèmes de Charles Baudelaire publié fin février 1866, soit un an avant la mort du poète, qui subit à partir de mars 1866 plusieurs attaques d'apoplexie[1]. Il s'agit d'une édition clandestine sous la houlette d'Auguste Poulet-Malassis qui permet notamment de publier les six pièces destinées originellement à figurer dans les Fleurs du Mal qui avaient été censurées en 1857.
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| Lieu de publication |
Bruxelles, Belgique |
| Éditeur |
Auguste Poulet-Malassis |
Contexte de publication
modifierAprès le procès des Fleurs du Mal un mois après leur publication, le , pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs », Baudelaire et son éditeur Auguste Poulet-Malassis doivent payer plusieurs amendes et supprimer six poèmes du recueil. Les suites de ce procès entraînent la faillite de Poulet Malassis, qui finit par être condamné en raison de ses dettes à un mois de prison le . Il s'enfuit alors en Belgique[2],[3].
Ce séjour forcé en Belgique devient l'occasion pour l'éditeur de publier un certain nombre d'ouvrages destinés à être écoulés clandestinement en France, et qui, étant imprimés en Belgique, contournent les règles de censure du régime impérial de Napoléon III. Au cours de ces années Poulet-Malassis publie ainsi plusieurs recueils qui permettent de réunir les poèmes jugés en France trop licencieux (érotiques ou politiques) d'auteurs comme le chansonnier Béranger ou le poète Théophile Gautier[4]. Les Épaves, parues au printemps 1866, s'inscrivent dans ce type de « compléments illicites à l'œuvre d'auteur[5] », en insérant notamment les six pièces condamnées en 1857, pour former un recueil avec un certain nombres d'autres pièces pour la plupart inédites.
Le recueil est publié à Bruxelles, mais en raison de son caractère de contrebande, l'ouvrage indique qu'il a été publié à Amsterdam, histoire de brouiller les pistes. Baudelaire, qui a supervisé l'ouvrage, demande cependant à Poulet-Malassis à ce que « cela ait l'air d'être fait sans mon aveu »[6].
L'ouvrage est condamné le par le tribunal correctionnel de Lille[7].
Composition du recueil
modifierPour nommer son ouvrage, Charles Baudelaire avait hésité avec les titres « Bribes » et « Feuilles Épaves »[8].
Le recueil est constitué de cinq sections[9],[10],[11].
I - Le Coucher du soleil romantique
modifierSonnet qui figure en position liminaire dans le recueil.
Pièces condamnées tirées des Fleurs du Mal
modifierLes six pièces censurées en 1857.
II - Lesbos
modifierIII - Femmes damnées - Delphine et Hippolyte
modifierLe poème figurait dans l'édition de 1857 dans la section Fleurs du Mal (n° 81) à la suite de « Lesbos [12]».
Pièce censurée pour son contenu lesbien. Dans son réquisitoire au procès de 1857, M. Pinard, procureur impérial, indique que « Lesbos et les Femmes damnées sont à lire tout entières. Vous y trouverez dans leurs détails les plus intimes les mœurs des tribades [nb : nom vieilli pour les lesbiennes, cf. le tribadisme] »[14].
Dans l'édition de 1857 des Fleurs du Mal, ce poème formait un diptyque avec celui qui le suivait, aussi intitulé « Femmes Damnées », (respectivement les poèmes 81 et 82 de l'édition) auquel semble aussi faire allusion M. Pinard lors du procès. Tandis que « Delphine et Hippolyte » est condamné, « Femmes Damnées » passe la censure et reste dans les éditions de 1861 et 1868 (respectivement n° 111 et 136)[15].
IV - Le Léthé
modifierLe poème figurait dans l'édition de 1857 dans la section Spleen et Idéal (n° 30[12]).
M. Pinard, procureur impérial, avait dans son réquisitoire au procès de 1857 signalé la dernière strophe comme particulièrement licencieuse[14] :
Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë
Qui n'a jamais emprisonné de coeur.
V - À celle qui est trop gaie
modifierLe poème figurait dans l'édition de 1857 dans la section Spleen et Idéal (n° 39[12]).
M. Pinard, procureur impérial, avait dans son réquisitoire au procès de 1857 signalé les trois dernières strophes, comprenant de façon obscène les derniers vers et notamment l'affirmation du poète de vouloir infuser son venin à sa bien-aimée[16] :
(...)
Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigineuse douceur !
À travers ces lèvres nouvelles,
Plus éclatantes et plus belles,
T’infuser mon venin, ma sœur !
Dans les Épaves, une note de l'éditeur, c'est-à-dire de Baudelaire lui-même, vient se défendre contre cette accusation : « Les juges ont cru découvrir un sens à la fois sanguinaire et obscène dans les deux dernières stances. La gravité du Recueil excluait de pareilles plaisanteries. Mais venin signifiant spleen ou mélancolie, était une idée trop simple pour des criminalistes. Que leur interprétation syphilitique leur reste sur la conscience. »
Baudelaire avait envoyé ce poème de façon anonyme à Mme Sabatier le [17].
VI - Les Bijoux
modifierLe poème figurait dans l'édition de 1857 dans la section Spleen et Idéal (n° 20[12])
La description érotique du corps féminin dans les strophes V et VII, relativement suggestives, avait excité les foudres de M. Pinard : « J'y signale trois strophes qui, pour le critique le plus indulgent, constituent la peinture lascive, offensant la morale publique »[14] :
Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l’huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S’avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s’était assise.
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l’Antiope au buste d’un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe !
VII - Les Métamorphoses du Vampire
modifierLe poème figurait dans l'édition de 1857 dans la section Fleurs du Mal (n° 87[12]).
À propos de ce poème, le procureur impérial M. Pinard cite en 1857 quasi tout le poème pour conclure : « De bonne foi, croyez-vous qu'on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu'on parle ensuite du dégoût né de la débauche et qu'on décrive les maladies qui punissent ? »[18]
Galanteries
modifierÉpigraphes
modifierXIV - Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier
modifierXV - Lola de Valence
modifierEntre tant de beautés que partout on peut voir,
Je comprends bien, amis, que le désir balance ;
Mais on voit scintiller en Lola de Valence
Le charme inattendu d’un bijou rose et noir
Ce quatrain, composé comme épigraphe au portrait de Manet de la danseuse Lola de Valence, tableau qui avait fait scandale, est aussi une pièce qui a pu être jugée licencieuse, comme en témoigne la note de l'éditeur (c'est-à-dire Baudelaire) qui l'accompagne : « Ces vers ont été composés pour servir d’inscription à un merveilleux portrait de mademoiselle Lola, ballerine espagnole, par M. Édouard Manet, qui, comme tous les tableaux du même peintre, a fait esclandre. — La muse de M. Charles Baudelaire est si généralement suspecte, qu’il s’est trouvé des critiques d’estaminet pour dénicher un sens obscène dans le bijou rose et noir. Nous croyons, nous, que le poëte a voulu simplement dire qu’une beauté, d’un caractère à la fois ténébreux et folâtre, faisait rêver à l’association du rose et du noir. »
XVI - Sur le Tasse en prison, d'Eugène Delacroix
modifierPièces diverses
modifierBouffonneries
modifierÉléments paratextuels
modifierAvertissement au lecteur
modifierLe recueil est précédé de cet « avertissement au lecteur »[22] :
- Ce recueil est composé de morceaux poétiques pour la plupart condamnés ou inédits, auxquels M. Charles Baudelaire n'a pas cru devoir faire place dans l'édition définitive des Fleurs du Mal.
- Cela explique son titre.
- M. Charles Baudelaire a fait don, sans réserve, de ces poèmes à un ami qui juge à propos de les publier, parce qu'il se flatte de les goûter et qu'il est à un âge où l'on aime encore à faire partager ses sentiments à des amis auxquels on prête ses vertus.
- L'auteur sera avisé de cette publication en même temps que les deux cent soixante lecteurs probables qui figurent à peu près — pour son éditeur bénévole, — le public littéraire en France, depuis que les bêtes y ont décidément usurpé la parole sur les hommes.
- Signé [C. B.]
À noter que si Baudelaire prend ici ses distances avec l'ouvrage et prétend le découvrir en même temps que les lecteurs, il a en fait participé non seulement à la composition des Épaves, mais a aussi conçu en collaboration avec Félicien Rops, qui en est le graveur, le frontispice.
Explication du frontispice
modifierLe frontispice de Rops, qui souligne l'aspect sulfureux du recueil, y représentant les sept péchés capitaux, est précédé d'une « explication du frontispice » :
Sous le Pommier fatal, dont le tronc-squelette rappelle la déchéance de la race humaine, s’épanouissent les Sept Péchés Capitaux, figurés par des plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le Serpent, enroulé au bassin du squelette, rampe vers ces Fleurs du Mal, parmi lesquelles se vautre le Pégase macabre, qui ne doit se réveiller, avec ses chevaucheurs, que dans la vallée de Josaphat. Cependant une Chimère noire enlève au delà des airs le médaillon du poëte, autour duquel des Anges et des Chérubins font retentir le Gloria in excelsis ! L’Autruche en camée, qui avale un fer à cheval, au premier plan de la composition, est l’emblème de la Vertu, se faisant un devoir de se nourrir des aliments les plus révoltants : VIRTUS DURISSIMA COQUIT.
Baudelaire a probablement collaboré à ce texte. Dans sa correspondance, on conserve en tout cas des échanges avec Félicien Rops et Poulet-Malassis pour élaborer l'image du frontispice[19].
Autres éléments paratextuels
modifierOn trouve des « notes de l'éditeur » pour plusieurs poèmes qui sont pour la plupart des réquisitoires écrits par Baudelaire pour se défendre face aux accusations d'immoralité qu'ont pu susciter certains de ses poèmes.
La page de titre indique que le recueil aurait été publié « à Amsterdam, à l'enseigne du coq », texte surmonté d'une vignette où l'on voit un coq chanter, avec la devise Cantabit qui Cantavit. Il s'agit de faux éléments pour déguiser l'identité de l'éditeur : le coq est un jeu de mot avec le nom « Poulet »[19].
Bibliographie
modifierSources primaires
modifierSources secondaires
modifier- Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche », (ISBN 9782253007104), édition établie par John E. Jackson
- Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, éditions du seuil, (ISBN 2-02-000725-8), préface, présentation et notes de Marcel A. Ruff
- Claude Pichois, Auguste Poulet-Malassis : L'éditeur de Baudelaire, Fayard, (ISBN 978-2213596006)
- Nicolas Valazza, « Aux seuils de l'enfer de la bibliothèque. À propos de quelques éditions clandestines de Poulet-Malassis », Romantisme, Armand Colin, vol. 1, no 155, , p. 135-146 (DOI 10.3917/rom.155.0135)
Articles connexes
modifierNotes et références
modifier- ↑ Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Éd. du Seuil, coll. « L'Intégrale », (ISBN 978-2-02-000725-2), p. 29-30
- ↑ Nicolas Valazza, « Aux seuils de l'enfer de la bibliothèque. À propos de quelques éditions clandestines de Poulet-Malassis: », Romantisme, vol. n°155, no 1, , p. 135–146 (ISSN 0048-8593, DOI 10.3917/rom.155.0135, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Claude PICHOIS, Auguste Poulet-Malassis : l’éditeur de Baudelaire, Paris, Fayard, 1996, p. 155-168
- ↑ Nicolas Valazza, « Aux seuils de l'enfer de la bibliothèque. À propos de quelques éditions clandestines de Poulet-Malassis: », Romantisme, vol. n°155, no 1, , p. 135–146 (ISSN 0048-8593, DOI 10.3917/rom.155.0135, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Nicolas Valazza, « Aux seuils de l'enfer de la bibliothèque. À propos de quelques éditions clandestines de Poulet-Malassis: », Romantisme, vol. n°155, no 1, , p. 135–146 (ISSN 0048-8593, DOI 10.3917/rom.155.0135, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Paris, éditions du seuil, (ISBN 2-02-000725-8), préface, présentation et notes de Marcel A. Ruff, p. 734
- ↑ Charles Baudelaire, , Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p. 333-334 (ISBN 978-2-253-00710-4)
- ↑ Charles Baudelaire, Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p. 334 (ISBN 978-2-253-00710-4).
- ↑ Œuvres de Baudelaire, tome 1, 1er volume de la collection La Pléiade, p. 155.
- ↑ Charles Baudelaire, , Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p. 372-374 (ISBN 978-2-253-00710-4).
- ↑ Charles Baudelaire, Les épaves / de Charles Baudelaire ; avec une eau-forte frontispice de Félicien Rops, (lire en ligne)reproduction de l'édition de 1866.
- 1 2 3 4 5 6 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche », (ISBN 9782253007104), édition établie par John E. Jackson, p. 344-349
- ↑ Charles Baudelaire, Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p.335 (ISBN 978-2-253-00710-4).
- 1 2 3 Charles Baudelaire, Éd. du Seuil, coll. « L'Intégrale », 1968 (ISBN 978-2-02-000725-2), p. 725.
- ↑ Charles Baudelaire, Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p.348 (ISBN 978-2-253-00710-4).
- ↑ Charles Baudelaire, , Éd. du Seuil, coll. « L'Intégrale », 1968 (ISBN 978-2-02-000725-2)., p. 725
- ↑ Charles Baudelaire, Libr. Gén. Française, coll. « Le livre de poche », 2011, édition de John E. Jackson, p. 337 (ISBN 978-2-253-00710-4).
- ↑ Charles Baudelaire, Éd. du Seuil, coll. « L'Intégrale », 1968 (ISBN 978-2-02-000725-2), p. 726.
- 1 2 3 Nicolas Valazza, « Aux seuils de l'enfer de la bibliothèque. À propos de quelques éditions clandestines de Poulet-Malassis: », Romantisme, vol. n°155, no 1, , p. 135–146 (ISSN 0048-8593, DOI 10.3917/rom.155.0135, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Pierre Brunel, « Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal : entre "fleurir" et "défleurir" », Paris, Éditions du Temps, 1998, p. 103-104.
- ↑ Jean DE PALACIO, « Réécritures litaniques fin-de-siècle », dans Configurations décadentes, Louvain, Peeters, 2007, p. 87-100.
- ↑ Œuvres de Baudelaire, tome 1, 1er volume de la collection La Pléiade, p. 153.