Lillie May Carroll Jackson
Lillie May Carroll Jackson (25 mai 1889 – 5 juillet 1975) était une militante pionnière de la lutte pour les droits civiques et l'organisatrice de la branche de Baltimore de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, association nationale pour l'avancement des personnes de couleur). Connue sous le nom de "Dr Lillie", "Ma Jackson" et "the mother of the civil rights movement" (la mère du mouvement des droits civiques), Lillie May Carroll Jackson a été la pionnière de la tactique de résistance non violente à la ségrégation raciale utilisée par Martin Luther King Jr. et d'autres au début du mouvement des droits civiques.
Enfance et éducation
modifierNée à Baltimore, dans le Maryland, Lillie May Carroll était la septième enfant du pasteur méthodiste Charles Henry Carroll, qui affirmait descendre de Charles Carroll de Carrollton, signataire de la Déclaration d'indépendance, et d'Amanda Bowen Carroll, qui serait la petite-fille d'un chef africain né libre nommé John Bowen. Après avoir terminé ses études dans une école publique et obtenu son diplôme de la Colored High School and Normal School en 1909, Lillie May Carroll est devenue institutrice de deuxième année à la old Biddle Street School[1].
Dans sa jeunesse, elle chantait comme soprane dans la chorale de l'église méthodiste de Sharp Street. Lors d'une projection de films religieux dans l'église, elle a rencontré le missionnaire méthodiste Keiffer Albert Jackson, venant de Carrollton, Mississippi. Promoteur de films religieux, Keiffer Albert Jackson lui a demandé de chanter une chanson intitulée "The Holy City" (La Ville Sainte). Des années plus tard, en 1910, ils se sont mariés et ont commencé à voyager ensemble à travers le pays pour projeter des films dans les églises. Elle chantait pendant les projections de films muets et donnait des conférences partout où il projetait ses films. Ces expériences lui ont permis de s'entrainer à la prise de parole en public et de se sentir à l'aise pour s'adresser à des foules[1].
À la naissance de leur premier enfant, la famille Jackson s'installa à Baltimore, où Lillie commença à investir dans l'immobilier. Ces revenus lui ont permis de subvenir aux besoins de sa famille et ont ensuite soutenu son activisme pour les droits civiques[2].
En 1918, Lillie May Carroll Jackson a traversé une crise qui a bouleversé sa vie. Elle a subi une intervention chirurgicale d'urgence pour une mastoïdite. L’intervention était si lourde que son médecin lui a dit qu’il « avait retiré de sa tête plus de tissu osseux nécrosé qu’il ne pensait possible pour une personne de survivre ». De ce fait, le côté droit de son visage fut défiguré de façon permanente. A la suite de cette opération, la plupart des photos d'elle ont été prises du côté gauche pour dissimuler ses cicatrices. Lillie May CarrollJackson a déclaré qu'avant cette intervention, elle avait prié pour vivre afin de pouvoir élever ses enfants, offrant en retour une vie de service[2]. Certains affirment qu'elle s'est engagée dans le militantisme pour les droits civiques après que ses filles se sont vu refuser l'entrée dans les universités de leur choix en raison de la discrimination raciale et de la ségrégation dans le Maryland[3].
Activisme pour les droits civiques
modifierEn tant que propriétaire rentière, Lillie May Carroll Jackson était libre de s'engager dans des activités qui contribuaient à l'amélioration de la communauté[2]. Au début des années 1930, elle a parrainé le City-Wide Young People's Forum of Baltimore (forum municipal des jeunes de Baltimore), soutenant ainsi la direction du groupe par sa fille Juanita Jackson. Le forum a mené une campagne pour mettre fin à la ségrégation raciale, en commençant par la campagne locale Buy Where You Can Work (Achetez là où vous pouvez travailler) de 1931. Lillie et Juanita, ainsi que les membres du forum, ont encouragé les résidents afro-américains de Baltimore à ne faire leurs achats que dans les entreprises où ils pouvaient travailler, boycottant ainsi les entreprises pratiquant des la discrimination à l'embauche. Le succès de la campagne a conduit à des manifestations similaires dans d'autres villes du pays[4].
Présidente de la section NAACP de Baltimore
modifierLors d'une réunion du City-Wide Young People's Forum of Baltimore, le juriste Charles Hamilton Houston a déclaré à l'auditoire : « Nous pourrions chasser Jim Crow du Maryland par la justice. » Par la suite, Carl Murphy, du journal Afro-American, a suggéré à Lillie May Carroll Jackson de s'associer à la NAACP. Il lui a également été demandé de relancer la section locale de la NAACP à Baltimore[5]. Elle a milité à la NAACP pendant 35 ans, devenant présidente de la section de Baltimore en 1935, poste qu'elle a occupé jusqu'à sa retraite en 1970. Chaque année, elle était réélue à l'unanimité[5].
Activisme juridique
modifierLa section de Baltimore de la NAACP s'est fait connaître pour ses victoires juridiques pour la déségrégation des institutions et l'établissement de précédents juridiques grâce à des procès sur les droits civiques[6]. Lillie May Carroll Jackson a été la mentore des avocats pour les droits civiques Charles Houston et Thurgood Marshall, et a collecté des fonds pour soutenir leurs affaires[7]. Lorsque Thurgood Marshall travaillait pour la NAACP de Baltimore en tant que nouvel avocat pro bono, il passait du temps en appel stratégique avec Lillie May Carroll Jackson, durant lesquels il laissait son téléphone sur son bureau pendant qu'elle élaborait des stratégies judiciaires, Thurgood Marshall ne parlant qu'occasionnellement pour lui faire savoir qu'il était toujours là[8]. La plupart des victoires ultérieures de la branche ont été remportées par la fille de Jackson, Juanita Jackson Mitchell, qui était devenue la principale conseillère juridique de la NAACP de Baltimore[6].
Lillie May Carroll Jackson a soutenu l'une des premières affaires de déségrégation d'une école publique et a financé des efforts juridiques sur divers sujets clés relatifs aux droits civiques[3]. Elle a joué un rôle fondamental dans la déségrégation des écoles de Baltimore après la décision historique Brown v. Board of Education [9], Baltimore étant la première ville du Sud à entamer ce processus. En 1935, Thurgood Marshall a remporté une affaire historique financée par la NAACP de Baltimore, Murray c. Pearson, supprimant la barrière de couleur à l'admission de la faculté de droit de l'Université du Maryland [9]. En 1938, les avocats de cette section ont remporté une victoire juridique historique contre les barrières raciales dans les institutions financées par des fonds publics. Un jugement a annulé la politique municipale qui garantissait l'égalité salariale à tous les enseignants des écoles de Baltimore. Lillie May Carroll Jackson a incité la section de Baltimore de la NAACP à étendre la lutte pour l'égalité salariale des enseignants à l'ensemble du Maryland [3],[9]. Les batailles juridiques menées par la branche de Baltimore ont également permis, pour la première fois, aux policiers noirs de porter l'uniforme au lieu de rester en civil pendant leur service. De nombreux affaires judiciaires à leur initiative ont permis de remettre en question la constitutionnalité de la ségrégation dans l'éducation, l'emploi et les lieux publics[5], et abouti à la déségrégation des terrains de golf municipaux, des piscines et des parcs d'État. L'une de leurs plus grandes victoires a été l'adoption à Baltimore de la Fair Employment Practices Law (loi sur les pratiques d'emploi équitables) en 1958[6].
Organisation et campagnes
modifierLillie May Carroll Jackson a continué de mener des campagnes de mobilisation populaire locale pour déségréguer les institutions étatiques. Après le lynchage de George Armwood sur la côte est du Maryland en 1933, elle a organisé une série de manifestations avec Carl Murphy, le rédacteur du journal Afro-American, qui suscitèrent l'indignation publique et l'engouement nécessaires à ses actions futures[8]. En 1942, elle a lancé une campagne d'inscription sur les listes électorales, ce qui a considérablement accru le pouvoir politique local des électeurs noirs et a amorcé un changement dans la politique municipale[3],[6]. Selon la section de Baltimore de la NAACP, de tels gains en termes de votes étaient considérés comme impossibles quelques années seulement avant. A son initiative, la section de Baltimore de la NAACP a organisé un piquet de grève devant un théâtre réservé aux Blancs de Baltimore pendant six ans jusqu'à ce que la direction déségrégue l'établissement[5].
Lillie May Carroll Jackson avait une telle influence dans la politique du Maryland et de Baltimore que le gouverneur Theodore McKeldin aurait dit d'elle : « Je préférerais avoir le diable à mes trousses plutôt que Mme Jackson. Donnez-lui ce qu'elle veut. » [6] Elle était connue pour sa persévérance et son pouvoir de persuasion, qui se manifestaient pleinement lors des marathons téléphoniques pour lesquels elle était également connue[3],[6].
Finalement, ses efforts ont permis à la section de Baltimore de la NAACP de devenir la plus importante branche de l'organisation aux États-Unis, avec 17 600 membres au plus haut[5].
Organisation aux niveaux étatique et national
modifierEn 1941, elle a organisé et parrainé la première convention étatique de toutes les sections de la NAACP du Maryland, réunissant 203 délégués. Elle a été photographiée lors de la convention pour un reportage dans le magazine de la NAACP, The Crisis[10]. En 1942, elle a été nommée à la première commission interraciale du Maryland[3].
En 1946, Lillie May Carroll Jackson a fondé la conférence étatique du Maryland de la NAACP, et elle en a été la présidente de 1942 à 1962[3]. Elle a parcouru les comtés de l'État pour établir un réseau de sections locales qui pourraient se coordonner pour mener des campagnes à l'échelle étatique[5]. Lillie May Carroll Jackson a été élue au conseil d'administration national de la NAACP en 1948[5].
Dans les années 1960, le pouvoir d'organisation de Lillie May Carroll Jackson a contribué à l'adoption de lois fédérales sur les droits civiques à plusieurs reprises, en 1964, 1965 et 1966[7].
Vie personnelle
modifierJackson a eu quatre enfants, trois filles : Virginia (née le 3 juin 1911), Juanita Elizabeth (née le 2 janvier 1913) et Marion (née le 12 septembre 1916), suivies d'un fils, Bowen Keiffer (né en 1923)[1].
Outre son rôle de leader, Jackson a été la mère de nombreux militants et militantes du mouvement des droits civiques. Sa fille Juanita a été la première femme afro-américaine à exercer le droit dans le Maryland et a été une militante et avocate pour la NAACP, établissant son conseil de jeunesse et fournissant des conseils juridiques à la section NAACP de Baltimore, tout en dirigeant la NAACP du Maryland[11],[12]. Juanita a épousé Clarence Mitchell Jr. le 7 septembre 1938[13], le principal lobbyiste de la NAACP à Washington de 1950 à 1978 et connu comme le « 101e sénateur américain »[14]. Le frère de Clarence Mitchell Jr., Parren Mitchell, a été le premier membre afro-américain du Congrès du Maryland[15]. Juanita et Clarence ont eu quatre fils : Clarence M. Mitchell III (ancien sénateur d'État), Michael Bowen Mitchell Sr. (ancien sénateur d'État et membre du conseil municipal de Baltimore), Keiffer Jackson Mitchell, docteur en médecine, et George Davis Mitchell[13]. Le fils de Kieffer Mitchell, Kieffer J. Mitchell Jr., a été membre du conseil municipal de Baltimore et de la Chambre des délégués du Maryland. Clarence M. Mitchell IV, le fils de Clarence M. Mitchell III était membre du Sénat de l'État du Maryland.
Lillie May Carroll Jackson est décédée d'un infarctus du myocarde et a été inhumée au cimetière Mount Auburn de Baltimore.
Héritage
modifierMusée Lillie May Carroll Jackson
modifierDans son testament, Lillie May Carroll Jackson avait prévu que la maison où elle avait vécu pendant vingt-deux ans, située au 1320 Eutaw Place à Baltimore, soit transformée en musée. Elle a confié à sa fille Virginia la tâche de transformer la maison en musée[16]. Seul musée portant le nom d'une femme et seul musée des droits civiques de l'État du Maryland, il sert de dépôt d'objets liés aux droits civiques, notamment des documents, des souvenirs encadrés et du mobilier. Une photo grandeur nature de Lillie May Carroll Jackson avec Rosa Parks était notamment visible à l'entrée du bâtiment.
Lors de son ouverture en 1976, le musée a connu un afflux modeste de visiteurs. Au milieu des années 1990, la maitenance était devenue impossible et la structure n'était plus viable en tant que musée. En 1997, Morgan State University a pris en charge le bâtiment et a entreposé son contenu. L'établissement est alors resté en dormance, dans l'attente de fonds de contrepartie suffisants pour mettre en œuvre une subvention reçue de l'État du Maryland. Le musée a rouvert ses portes le 11 juin 2016[16].
Honneurs
modifierEn 1958, Lillie May Carroll Jackson a reçu du Morgan State College un doctorat honorifique en droit pour son activisme en faveur des droits civiques[3].
En 1986, elle a été intronisée à titre posthume au Maryland Women's Hall of Fame[10].
Martin O'Malley, maire de Baltimore de 1999 à 2007, a déclaré le 25 mai comme fête municipale commémorant Lillie May Carroll Jackson[16].
Bibliographie
modifier- Hathaway, Phyllis. "Lillie May Jackson", Femmes remarquables du Maryland, éd. Winifred G. Helmes (Maryland : Tidewater Publishers, 1977), 187-191.
- Williams, Juan . Thurgood Marshall : révolutionnaire américain . New York : Random House, 1998.
- Davis, Michael D. et Clark, Hunter R. Thurgood Marshall : Guerrier au barreau, rebelle sur le banc . New York : Carol Publishing Group, 1992.
- Aldred, Lisa. Thurgood Marshall : Juge à la Cour suprême . New York : Chelsea House Publishers, 1990.
- Hughes, Langston. Combattre pour la liberté : l'histoire de la NAACP . New York : WW Norton & Co., 1962. 176-179.
Références
modifier- 1 2 3 « Lillie Carroll Jackson, MSA SC 3520-13566 », msa.maryland.gov (consulté le )
- 1 2 3 (en) « Dr. Lillie May Carroll Jackson », Lillie Carroll Jackson Civil Rights Museum (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 (en-US) McCardell, « Dr. Lillie May Carroll Jackson, civil rights leader », Baltimore Sun, (consulté le )
- ↑ Bynum, « "We must march forward!": Juanita Jackson and the origin of the NAACP youth movement », The Journal of African American History, vol. 94, no 4, , p. 488–490 (DOI 10.1086/JAAHv94n4p487)
- 1 2 3 4 5 6 7 NAACP Baltimore City Branch - Past Presidents - Dr. Lillie M. Carroll Jackson erreur modèle {{Lien archive}} : renseignez un paramètre «
|titre=» ou «|description=», accessed November 9, 2007. - 1 2 3 4 5 6 Tom Chalkley, « Charmed Life: Mother Figure », Baltimore City Paper, (lire en ligne [archive du ], consulté le ) Erreur de référence : Balise
<ref>incorrecte : le nom « :5 » est défini plusieurs fois avec des contenus différents. - 1 2 « Lillie Carroll Jackson », Maryland Women's Hall of Fame, (consulté le )
- 1 2 « Marylanders of the Century: Lillie Carroll Jackson, mother of a movement », The Baltimore Sun, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 NAACP Baltimore City Branch - Time Line erreur modèle {{Lien archive}} : renseignez un paramètre «
|titre=» ou «|description=», accessed November 9, 2007. - 1 2 (en) The Crisis Publishing Company Inc, The Crisis, The Crisis Publishing Company, Inc., (lire en ligne)
- ↑ « Juanita Jackson Mitchell: Civil rights leader battled bias in court », The Baltimore Sun, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
- ↑ Bynum, « "We must march forward!": Juanita Jackson and the origin of the NAACP youth movement », The Journal of African American History, vol. 94, no 4, , p. 491–503 (DOI 10.1086/JAAHv94n4p487)
- 1 2 Juanita Mitchell, an activist for life! erreur modèle {{Lien archive}} : renseignez un paramètre «
|titre=» ou «|description=», accessed November 9, 2007. - ↑ (en-US) Sun, « Clarence M. Mitchell Jr. », baltimoresun.com, (consulté le )
- ↑ (en) Clarence Maurice Mitchell (Jr.), The Papers of Clarence Mitchell, Jr: 1944-1946, Ohio University Press, (ISBN 978-0-8214-1604-4, lire en ligne)
- 1 2 3 (en) « History of the Lillie May Carroll Jackson Museum », Lillie Carroll Jackson Civil Rights Museum (consulté le )
Liens externes
modifier- Baltimore City Paper Online "Charmed Life: Mother Figure" by Tom Chalkley
- Mitchell Family of Civil Rights Activists Gives Papers to Library (March 24, 1997) - Library of Congress Information Bulletin:
- Political pioneers: Mitchell family's influence resonates in Baltimore and beyond
- Lillie Carroll Jackson (1889-1975)
- Baltimore Branch of the National Association for the Advancement of Colored People (NAACP)
- Baltimore Sun bio