Lingua Tertii Imperii

livre du philologue Victor Klemperer sur la langue du Troisième Reich (1947)

LTI. Lingua Tertii Imperii: Notizbuch eines Philologen LTI. Langue du Troisième Reich. Carnet d'un philologue ») est un livre de Victor Klemperer, paru en 1947.

Lingua Tertii Imperii
Couverture de l'édition Reclam, coll. « Reclams Universal-Bibliothek », Leipzig, 1975.
Titre original
(de) LTI – Lingua Tertii ImperiiVoir et modifier les données sur Wikidata
Langue
Auteur
Traduction
Élisabeth Guillot : LTI. Langue du Troisième Reich, Albin Michel, 1996
Genre
Date de parution
Pays

Travaillé à partir du journal que Klemperer tient entre 1919 et , LTI se veut un essai sur la manipulation du langage par la propagande nazie depuis son apparition sur la scène politique jusqu'à sa chute.

Il comporte en proportions variables une alternance de tentatives de conceptualisation, dialogues et récits tirés du quotidien d’un patriote allemand qui entend le rester, tandis que le pays qu’il a toujours considéré comme sien le marginalise en raison de ses origines juives.

Contexte et sujet du livre

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Rappel sur l'auteur

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Viktor Klemperer (1881-1960) est le fils d’un prédicateur juif réformé, mais V. Klemperer et sa famille n'ont aucun doute sur leur appartenance à la nation allemande[1]. Ce professeur d'université, spécialiste de la pensée politique française du XVIIIe siècle (en particulier Montesquieu)[2] est aussi un patriote allemand convaincu, qui a défendu son pays durant la Première Guerre mondiale ; il a en outre épousé une Allemande non juive, Eva Schlemmer, pianiste, artiste peintre, traductrice[N 1], et il décide même de se convertir au protestantisme[1], car à ses yeux, « la germanité signifie tout et la judéité rien ».

Cet attachement à l’Allemagne retarde sa prise de conscience quant à la popularité du mouvement national-socialiste et il passe les années de guerre en Allemagne. Défini comme Juif par les lois de Nuremberg, exclu de la fonction et de la vie publiques, exproprié, astreint à un travail de manœuvre, il est toutefois précairement préservé de la déportation en raison des « origines racialement pures » de sa femme.

Le livre

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Klemperer tient un journal depuis l’âge de seize ans, mais cette activité prend, entre 1933 et 1945, une importance particulière. Il s'agira bientôt de pages écrites à la sauvette et immédiatement transmises à Eva qui les cache chez des amis de confiance, et ce journal demeure pour l’auteur la seule forme d’activité intellectuelle dont les lois nazies n’ont pu le priver. Il y consigne tout ce qui, dans son quotidien, distingue la germanité authentique du nazisme qui prétend l’incarner. En effet, si Klemperer se voit contraint, comme Walter Benjamin, Stefan Zweig, Ernst Bloch et beaucoup d’autres, de faire partie d’un « nous » juif dont il avait jusque-là nié la pertinence voire l’existence, il n’a jamais, contrairement à eux, remis en cause sa vision de l’Allemagne ni sa germanité ; en 1942. un an après avoir été astreint au port de l’étoile jaune , il écrit : « je suis allemand. Les [nazis] ne le sont pas. Je dois m’y tenir […] le sionisme serait de ma part une comédie que le baptême n’a pas été »[3].

Viktor Klemperer a par la suite publié ce Journal monumental des années 1933 à 1945[N 2]. Mais en parallèle, il tire de ces Journaux, dans l'immédiate après-guerre, un livre, LTI, « ouvrage fondamental sur la dénaturation de la langue allemande par le nazisme (...) qui sera publié pour la première fois, confidentiellement, en 1947 »[4]. Romaniste de métier et philologue de profession, Viktor Klemperer choisit dans cet ouvrage d’aborder le Troisième Reich sous l’angle de la langue, qu’il considère comme le moyen de propagande le plus efficace du régime ainsi que le meilleur révélateur de sa nature profonde.

Ce livre compte parmi les premiers à être publiés par les autorités soviétiques en Allemagne après la capitulation du régime nazi[5].

Caractéristiques du langage national-socialiste selon Victor Klemperer (1947).

Plan de l'ouvrage

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L'ouvrage est divisé en trente-six chapitres numérotés de 1 à 36, encadrés par une introduction et un épilogue, tous deux hors numérotation. La traductrice Élisabeth Guillot note à propos de sa composition[6] : « S'il semble qu'un certain déséquilibre règne entre les chapitres de ce livre, cela tient à la genèse de celui-ci : issus, pour la plupart, du journal que Victor Klemperer tenait clandestinement entre 1933 et 1945, les matériaux sont ordonnés et complétés entre 1945 et 1947. D'où l'alternance, dans des proportions variées, de récits d'expériences vécues, de dialogues et de tentatives de conceptualisation. »

Table des matières

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  • « Héroïsme, en guise d’introduction »
  1. LTI
  2. Prélude
  3. Qualité foncière : pauvreté
  4. Partenau
  5. Extraits du journal de la première année
  6. Les trois premiers mots nazis
  7. Aufziehen (monter)
  8. Dix ans de fascisme
  9. Fanatique
  10. Contes autochtones
  11. Effacement des frontières
  12. Ponctuation
  13. Noms
  14. Chip'charbon (Kohlenklau)
  15. Knif
  16. En une seule journée de travail
  17. Système et organisation
  18. « Je crois en lui »
  19. Petit memento de LTI : les annonces du carnet
  20. Que restera-t-il ?
  21. La racine allemande
  22. Radieuse Weltanschauung (au hasard de mes lectures)
  23. Quand deux êtres font la même chose
  24. Café Europe
  25. L'étoile
  26. La guerre juive
  27. Les lunettes juives
  28. La langue du vainqueur
  29. Sion
  30. La malédiction du superlatif
  31. « Renoncer à l'élan au mouvement… »
  32. Bose
  33. La « suite » (Gefolgschaft)
  34. Une seule syllabe
  35. La douche écossaise
  36. La preuve par l'exemple
  • « Pour des mots — Un épilogue »

Contenu

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« Héroïsme, en guise d’introduction »

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Le régime est tombé et le pays est en plein processus de dénazification. Cependant, la LTI demeure. Nonobstant l’obsolescence de nombreux mots, des termes ou tournures de langage subsistent, et le terme « dénazification » lui-même n’est pas, ainsi que le note Klemperer, sans rappeler la construction de nombreux termes de la LTI sur le préfixe de distanciation dé- désencombrer », « désobscurcir », « (art) dégénéré » etc.).

Il en va de même pour certains concepts, utilisés dans leur acception nazie par ceux-là mêmes qui tentent de s’en débarrasser. Il faut expliquer aux jeunes qui souhaitent se faire les héroïques hérauts de la culture et de la démocratie que leur conception de l’héroïsme fausse tout rapport honnête à ces valeurs : l’héroïsme sous Hitler a été celui des brutes, des conquérants au regard rivé vers l’avant, à l’image des pilotes de course puis de char. Il devient à mesure de l’avance des Alliés vers Berlin celui des soldats en campagne ou des civils sous les bombardements, qui meurent tous de la même mort glorieuse pour la patrie. Il est donc, d’un bout à l’autre, celui de la guerre, quand bien même le nazisme a préféré le terme « combatif[7] », plus élevé esthétiquement. La manipulation des esprits ne porte pas tant sur la justesse de la cause à défendre que sur l’essence même du concept : les véritables héros élèvent l’humanité par leurs actes, sans en attendre de récompense ou de reconnaissance. À ce titre, les héros furent les clandestins qui luttaient souvent seuls contre l’hitlérisme ou, mieux encore, les épouses aryennes (sic) de Juifs (ou considérés comme tels), obligées de supporter leurs épreuves, de les soutenir sans faille, et de résister à la tentation de fuite ou de suicide qui aurait immanquablement et immédiatement entraîné la déportation du conjoint.

Chapitre 1. LTI

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Hitler répétant sa gestuelle de discours. Photos de Heinrich Hoffmann, en 1930.

« LTI » est d’abord « un sigle joliment savant » qui parodie les nombreuses abréviations mises en usage par le Troisième Reich. Il est tout aussi incompréhensible qu’elles, ce qui peut se révéler fort pratique lors d’éventuelles mais fréquentes perquisitions de la Gestapo (la moindre note critique envers Hitler et l’hitlérisme, dont les pages du journal sont emplies, entraînerait en cas de découverte la déportation vers le camp de concentration).

Cette Lingua Tertii Imperii, fort peu « allemande » au demeurant (elle use et abuse d’emprunts aux langues étrangères, comme diffamieren ou Garant, dans le même but de gargarisation discursive et d’incompréhensibilité qui guide son choix d’abréviations), est si malsonnante que l’auteur préfère dans un premier temps « se boucher les yeux et les oreilles ». Elle devient cependant, lorsque les persécutions s’intensifient, le principal sinon le seul sujet d’étude possible. Certes, tout dans le Troisième Reich, ses édifices, ses ruines, ses affiches, ses autoroutes… est langage mais c’est surtout dans sa langue qu’il se dévoile. Or cette langue est commune à tous les milieux sociaux et se retrouve dans tous les coins de l’Allemagne. Tous les écrits nagent « dans la même sauce brune » et les mêmes modèles se retrouvent chez les sympathisants, les indifférents, les opposants et les victimes.

La clandestinité dans laquelle cette étude a été menée en explique le caractère partiel et incomplet, d’autant plus que son objet est hautement complexe. Cependant, insiste l’auteur, elle doit, même dans cet état d’inachèvement, être publiée et poursuivie car il n’y a pas lieu de relâcher sa vigilance : la langue du Troisième Reich tend non seulement à ne pas le rejoindre dans la fosse commune mais pis encore, elle imprègne trop souvent le parler et le penser des générations de la reconstruction, qu’il faut donc urgemment informer et éduquer.

Chapitre 2. Prélude

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Esthète et intellectuel volontiers éloigné de la politique, Viktor Klemperer rencontre pour la première fois le national-socialisme et sa langue lors d'une scène d’actualités qui précède la projection de L’Ange bleu, le .

La parade du corps de marine du palais présidentiel franchissant la porte de Brandebourg et, plus particulièrement, son tambour, le frappent par leur tension convulsive jusque-là réservée aux œuvres expressionnistes. Cette ferveur extrême, si différente des parades qu’il avait connues jusqu’alors, lui fait prendre conscience du fanatisme dans sa forme spécifiquement nazie et de la fascination qu’il exerce sur les foules.

Chapitre 3. Qualité foncière : pauvreté

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« La LTI est misérable ». De par les circonstances de son apparition d’abord : langue d’un groupuscule qui s’est constitué en parti et a pris le pouvoir, elle s’est imposée à une société entière, faisant table rase du pluralisme qui avait régné jusqu’alors sous Guillaume II et la République de Weimar. De par sa nature ensuite : langue d’un parti dictatorial, elle n’admet pas d’autres façons de s’exprimer que la sienne. De par son but enfin : langue éminemment déclamatoire, elle efface volontairement les différences entre oral et écrit ou public et privé afin de faire disparaitre l’individu pour ne plus s’adresser qu’à la masse, qu’elle fanatise et mystifie.

Et c’est là pour le philologue un grand mystère : que cette langue totalitaire si simpliste et si opposée à l’esprit des Lumières ait vu son programme exposé sans détour dans un livre écrit par Hitler huit ans avant son accession au pouvoir, sans que cela n’empêche son ascension.

Chapitre 4. Partenau

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Issu d’une lignée de militaires, Georg M. était un garçon foncièrement honnête qui s’était engagé à la Reichswehr autant par tradition familiale que par manque de dispositions pour les choses de l’esprit. Il n’en partageait cependant pas les idées et rendait encore visite aux Klemperer alors que, l'idéologie national-socialiste se répandant, on commençait à éviter les fréquentations de gauche et les Juifs.

Alors que ce brave garçon est muté dans une garnison lointaine à l’occasion de sa promotion, Viktor Klemperer découvre le roman de Max René Hesse (de) intitulé Partenau (du nom du personnage principal), paru en 1929 et présenté comme « le roman de la Reichswehr ». Recopiant les passages les plus significatifs de cette œuvre dans son journal, il s’aperçoit quelques années plus tard que s'il est médiocre dans sa forme, le livre, préfigure sur bien des points les doctrines du Troisième Reich et sa langue : rêves de revanche et de Grande Allemagne, suprématie des Allemands, attente d’un Guide (Führer), subordination de la morale populaire aux contingences militaires... Pour incroyables qu’elles paraissent, ces conceptions sont banales dans le milieu de lansquenets duquel M. provient et auquel il est destiné.

Chapitre 5. Extraits du journal de la première année

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L’auteur fait part des divers événements qui l’affectent au cours de la première année d’accession du parti national-socialiste au pouvoir : les premières mesures de préparation à l’exclusion, les premiers mots de la nouvelle langue et de la nouvelle propagande (selon laquelle les Juifs faisant part de ce nouvel état de choses seraient les véritables auteurs de la propagande mensongère).

Chapitre 8. Dix ans de fascisme

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Le film et la radio rendirent au discours l'importance qu'il avait eue dans l'Athènes antique. Mais ici le discours « devait être compris de tous et, par conséquent, devenir plus populaire. Ce qui est populaire, c'est le concret ; plus un discours s'adresse aux sens, moins il s'adresse à l'intellect, plus il est populaire. Il franchit la frontière qui sépare la popularité de la démagogie ou de la séduction d'un peuple dès lors qu'il passe délibérément du soulagement de l'intellect à sa mise hors circuit et à son engourdissement ».

Chapitre 15. Knif

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Sur l'usage des abréviations qui donnent le sentiment d'appartenir au groupe des initiés. Les abréviations sont répandues parce que le régime technicise et organise.

Chapitre 18. « Je crois en lui »

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Dans ce chapitre, l'auteur montre que les Allemands ont eu foi en Hitler, que le nazisme était une religion dont la langue a emprunté à celle du catholicisme : culte des martyrs du parti, résurrection (de l'empire grand-allemand), etc. Hitler se présente comme le Sauveur, il est guidé par la Providence, il est Dieu. Le chapitre se termine sur la rencontre de l'auteur avec un de ses anciens élèves, après l'effondrement de l'Allemagne : le jeune homme avoue qu'il croit toujours en Hitler !

Chapitre 21. La racine allemande

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Klemperer définit l'antisémitisme comme pilier du système nazi. L'antisémitisme était la forme de la rancune de ce déchu qu'était Hitler, c'est une donnée fondamentale de sa vision politique formée à l'époque de Karl Lueger et Georg Ritter von Schönerer, c'est un moyen de propagande pour le parti, la concrétisation… de la doctrine raciale. Klemperer montre que l'antisémitisme du Troisième Reich est nouveau et unique (l'antisémitisme semblait avoir disparu depuis longtemps ; il apparaît moderne - organisation, technique de l'extermination ; la haine du Juif se fonde sur l'idée de race).

L'origine de cette résurgence de l'antisémitisme : l'œuvre du Français Joseph Arthur de Gobineau et le romantisme allemand : « Car tout ce qui fait le nazisme se trouve déjà en germe dans le romantisme : le détrônement de la raison, la bestialisation de l'homme, la glorification de l'idée de puissance, du prédateur, de la bête blonde… ».

Chapitre 23. Quand deux êtres font la même chose

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Klemperer note la profusion de termes techniques, de termes qui mécanisent l'homme. Il observe le même phénomène chez les bolcheviques, mais si ces derniers mécanisent la société, c'est pour apporter aux habitants de meilleures conditions matérielles et ainsi libérer leur esprit, alors qu'avec la LTI l'objectif est l'asservissement de l'esprit.

Chapitre 24. Café Europe

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Klemperer compare la notion d'Europe due à Paul Valéry (La crise de l'esprit, dans Variété, Gallimard, 1924 p. 46 ss) à ce qu'en ont fait les nazis. Chez le premier, « L'Europe était dégagée de son espace d'origine, … elle signifiait tout domaine ayant reçu l'empreinte de cette triade : Jérusalem, Athènes et Rome ». Chez les nazis, le mot est à prendre au sens parfaitement spatial et matériel et exclut de plus la Russie et le Royaume-Uni. Ce vaste espace a en son centre l'Allemagne qui défend la forteresse Europe.

Chapitre 25. L'étoile

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À partir du et sous peine de mort en cas de refus, les Juifs durent porter l'étoile jaune, ce qui les empêcha désormais de passer inaperçus. Certains ouvriers juifs furent dispensés de cette obligation (et d'aller habiter dans des maisons de Juifs) : il s'agissait de personnes ayant contracté un mariage mixte et dont les enfants n'appartenaient pas à la communauté juive. Il y avait beaucoup d'hostilité entre ceux qui jouissaient de tels privilèges et les autres.

Chapitre 28. La langue du vainqueur

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L'auteur montre que la plupart des Juifs ont adopté la langue des vainqueurs (la LTI) - sans que cela signifie pour autant une adhésion à leurs doctrines, mais cela ne signifie pas que la LTI ne modelait pas leur façon de voir le monde. Au milieu du chapitre, Klemperer note qu'après la première guerre les Allemands et les Juifs avaient commencé à s'éloigner les uns des autres, le sionisme s'était établi dans le Reich.

Chapitre 29. Sion

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Le sionisme est le sujet de ce chapitre. Herzl était un inconnu même pour beaucoup de Juifs allemands cultivés. Mais Klemperer pense qu'il a influencé Hitler : « La doctrine nazie a sûrement été à maintes occasions stimulée et enrichie par le sionisme ».

Chapitres 30 et 31. La malédiction du superlatif + « Renoncer à l'élan du mouvement… »

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Dans ces deux chapitres, l'auteur montre l'emploi constant du superlatif pour qualifier tout acte des nazis pour engourdir les esprits — à tel point que le superlatif fut interdit dans les annonces commerciales. Hyperbolisme aussi dans l'emploi des mots Welt monde ») : le monde écoute le Führer) et historique — ou de leur composition : Welthistorisch universellement historique »). Cela se combine au besoin de mouvement : « on veut agir et ne jamais lâcher la loi de l'action (…) Dans un style soutenu et pour montrer qu'on est cultivé, on dit qu'on veut être dynamique ». La notion d'assaut est partout présente. Au moment des premiers échecs des armées allemandes apparaît une nouvelle tournure : « guerre de défense mobile » — permettant de maintenir l'impression d'avancée. Puis apparaissent de nombreux euphémismes pour signaler les avancées des ennemis.

Chapitre 32. Boxe

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Quelques considérations sur le sport sous le Troisième Reich qui place la performance physique au-dessus de l'intellectuelle à tel point que pendant les Jeux olympiques d'été de 1936 Helena Mayer (juive) a sa place dans l'équipe allemande d'escrime tandis que Jesse Owens (Noir américain) est fêté. Les discours empruntent souvent leurs images au sport, en particulier à la boxe : « Nous devons parler la langue que le peuple comprend. Celui qui veut parler aux hommes du peuple doit, comme dit Martin Luther, considérer leur gueule (dem Volk aufs Maul sehen) » déclare Goebbels en 1934.

Chaitre. 33. La « suite » (Gefolgschaft)

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La LTI se caractérise par l'enflure sentimentale, destinée à supplanter la pensée et provoquer « un état d'hébétement, d'aboulie et d'insensibilité » qui permet de trouver « la masse nécessaire des bourreaux et des tortionnaires ». « Que fait une parfaite Gefolgschaft ? Elle ne pense pas, et elle ne ressent pas non plus — elle suit ». L'enflure sentimentale se nourrit de tradition vieille-allemande, fait appel au spontané, à l'instinct, à l'héroïsation de la paysannerie  et déconsidère l'intellectuel.

Chapitre 34. Une seule syllabe

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Il est question ici des chants patriotiques et des slogans, et de leurs mérites respectifs, et plus particulièrement d'un chant dans lequel un vers a perdu une syllabe entre l'édition de 1934 et celle de 1942. Le texte de 1934 disait : « Aujourd'hui l'Allemagne nous appartient [gehören] et demain le monde entier » et celui de 1942 : « Et aujourd'hui l'Allemagne nous écoute [hören] et demain le monde entier ». Le chant qui prônait en 1934 la conquête au moment même où Hitler tenait des discours de paix s'était travesti, après la destruction de l'Europe (et après la bataille de Stalingrad (1942-43) qui avait rendu la victoire improbable), en un chant de paix.

Chapitre 35. La douche écossaise

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La LTI mélange vocabulaire allemand (voire vieil allemand) et emprunts aux langues étrangères. Ces derniers ont un caractère plus ronflant, et permettent de cacher certaines choses à l'auditeur. Hitler, doté d'une culture générale très déficiente, étale son mépris pour « la prétendue culture d'autrefois » et fait parade de mots étrangers inconnus pour beaucoup d'Allemands. « Le mot étranger impressionne, il impressionne d'autant plus qu'il est moins compris ; n'étant pas compris, il déconcerte et anesthésie, il couvre la pensée ». Le sommet est atteint par Goebbels qui anesthésie tout esprit critique en passant constamment d'un extrême à l'autre : érudit / rustaud ; sobriété / ton du prédicateur ; raison / sentimentalité.

Chapitre 36. La preuve par l'exemple

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Ce chapitre relate le bombardement de Dresde qui commença le et permit aux derniers Juifs de la ville (ceux qui étaient en couple mixte) d'échapper à la déportation qui avait été décidée le matin même. Les habitants durent fuir, l'auteur arriva dans un village près d'Aichach, en Bavière, à plus de 400 km de Dresde, après bien des difficultés. Quelques remarques sur la LTI encore : c'est une langue pauvre qui ne renforce le message qu'à force de le matraquer. Ou : ne pas dire : le paysan ou le paysan bavarois, n'oublie jamais qu'on a dit : le Polonais, le Juif !

Quelques mots de la LTI

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Une sélection de mots étudiés par V. Klemperer dans son livre. On trouve des verbes, des substantifs, et des adjectifs (qui peuvent aussi être compris adverbialement : par exemple fanatisch 'signifie « fanatique » (adjectif) ou « fanatiquement », selon le contexte). Les traductions sont celles d'Élisabeth Guillot.

  • Aktion : expédition de tuerie
  • Artfremd : étranger à l'espèce
  • Aufziehen : monter (un coup)
  • Betriebszellen : cellules d'entreprise, système
  • Fanatisch ; Fanatismus : fanatique ; fanatisme
  • Führerprinzip : principe d'autorité
  • Gleichschalten : mettre au pas, synchroniser
  • Historisch : historique
  • Hitlerjugend (HJ) : Jeunesse hitlérienne (Organisation paramilitaire nazie pour la jeunesse)
  • Konzentrationslager (KZ et KL) : camp de concentration
  • Krematorium (K) : four crématoire
  • Organisch : organique, spontané, instinctif
  • Rassengenossen : camarades de race
  • Sonnig : radieux
  • Staatsakt : cérémonie officielle
  • Strafexpedition : expédition punitive
  • Sturm : assaut, tempête, groupe de combat
  • Sturmabteilung : (SA) section d'assaut
  • Schutzstaffel : (SS) escadron de protection
  • Vermassung : massification
  • Volk : peuple
  • Volksfest : fête du peuple
  • Volksgenosse : camarade du peuple, compatriote
  • Volksfremd : étranger au peuple
  • Völkisch : concept fondé sur l'opposition entre « Aryens » et « Sémites »
  • Weltanschauung : vision du monde par intuition (ou une philosophie)

Adaptation cinématographique

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  • Stan Neumann La Langue ne ment pas, film tiré des journaux de Victor Klemperer tenus de 1933 à 1945, avec de nombreux extraits du livre Langue du Troisième Reich : Carnets d'un philologue ; première diffusion Arte, .

Notes et références

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  1. Eva Klemperer : elle était pianiste, artiste peintre et traductrice.
  2. Plus de 1800 pages dans la traduction en français publiée en 2000 (v. ci-dessous « Bibliographie »)

Références

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  1. 1 2 Dorna 2005, p. L'auteur et la signification de l'ouvrage
  2. Chapoutot in Klemperer 2023, p. 13
  3. (en) Amos Elon, « The Jew Who Fought To Stay German », sur nytimes.com, (consulté le )
  4. Joly 2019, Kindle : emplacement 47
  5. Sonia Combe, « Anna Seghers ou l’éthique du silence », Le Monde diplomatique, (lire en ligne Accès payant)
  6. É. Guillot, « Note au lecteur » in LTI. La langue du IIIe Reich, Albin Michel, 2023 [1996], p. 21-22 (V. ci-dessous « Bibliographie »).
  7. Maurice Rouleau, « Combatif / combattif Qui croire ? », in La langue française et ses caprices sur rouleaum.wordpress.com, 9 novembre 2010 [lire en ligne (page consultée le 30 décembre 2025)]

Voir aussi

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Bibliographie

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Ouvrages de Victor Klemperer

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  • Victor Klemperer (trad. et notes par Élisabeth Guillot, préf. inédite de Johann Chapoutot), LTI, la langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, coll. « Espaces Libres », (1re éd. 1996, A. Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 375 p.), 560 p. (ISBN 978-2-226-48484-0, présentation en ligne)
  • LTI. Lingua Tertii Imperii, Leipzig, Reclam Verlag, (ISBN 3-379-00125-2)
  • Mes soldats de papiers. Journal 1933- 1941, Seuil, 2000, 795 p.
  • Je veux témoigner jusqu'au bout. Journal de 1942-1945, trad. de l'allemand par Ghislain Riccardi, Michèle Kiintz-Tailleur et Jean Tailleur, Paris, Seuil, 2000, 1056 p.
  • (de) Das Tagebuch, 1945-1949. Eine Auswahl. Mit Anregungen für den Unterricht, Berlin, Aufbau Verlage, 2003, 297 p.

Études

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Articles
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  • Nicole Fernandez Bravo, « LTI. Caractéristiques linguistiques d’un langage « inhumain » », Germanica, no 27, , p. 147-174 (lire en ligne)
  • Alexandre Dorna, « La lingua horribilis du IIIe Reich : l’apport de Victor Klemperer à la compréhension du nazisme », Cahiers de Psychologie Politique « Musiques et politique », no 7, (lire en ligne)
  • Odile Schneider-Mizony, « Rhétoriques du pouvoir en Allemagne au XXe siècle », La Clé des Langues, Lyon, ENS Lyon/DGESCO, (ISSN 2107-7029, lire en ligne)
  • Philippe Roger, « Passage du témoin. Klemperer parmi nous », Critique, nos 908-909, , p. 41-54 (lire en ligne Accès payant)
  • Isabelle Michot-Vodoz, « Réflexions d'un linguiste juif - une forme de résistance », Archives et documents de la Société d'histoire et d'épistémologie des sciences du langage, no 5, , p. 61-93 (lire en ligne)
Ouvrages
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Comptes-rendus du livre

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  • Alice Krieg, « Victor Klemperer, LTI, la langue du 3e Reich. Carnets d'un philologue [compte-rendu] », Mots. Les langages du politique, no 50 « Israël - Palestine. Mots d'accord et de désaccord », , p. 162-165 (lire en ligne)
  • Sonia Combe, « Victor Klemperer, LTL. La langue du IIIe Reich, traduit de l'allemand par Elisabeth Guillot, 1996 », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 120 « Violences », , p. 72-73 (lire en ligne)

Sur un sujet similaire

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  • Anne-Laure Porée, La Langue de l'Angkar. Leçons kmères rouges d'anéantissement, Paris : La Découverte, 2025.
  • Cécile Alduy, D'abord ils sont venus chercher les mots, Éditions Les Arènes, 2026

Filmographie

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Articles connexes

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Liens externes

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