Linguistique interactionnelle
Linguistique interactionnelle est un courant de recherche en linguistique qui étudie le fonctionnement du langage dans les

situations d'interaction. Elle s'intéresse à la manière dont les participants utilisent et organisent les ressources linguistiques au cours d'un échange, en tenant compte de la position des énoncés dans la conversation et du contexte dans lequel ils apparaissent.[1]
La linguistique interactionnelle est étroitement liée à l'analyse conversationnelle. Elle en reprend notamment l'attention portée à l'organisation séquentielle des échanges et aux pratiques de prise de parole, tout en mettant davantage l'accent sur les formes linguistiques et leur fonctionnement dans l'interaction.[2]
Objet d'étude
modifierLa linguistique interactionnelle considère que les productions langagières doivent être étudiées dans les situations où elles sont effectivement produites. L'analyse peut porter sur des conversations ordinaires, des interactions professionnelles, des échanges en contexte médical ou éducatif, ainsi que sur des interactions réalisées à distance par téléphone ou visioconférence.[3]
L'approche repose sur l'étude de données audio ou vidéo enregistrées dans des situations réelles. Ces données sont généralement transcrites de manière détaillée afin de pouvoir analyser l'organisation des échanges et les ressources mobilisées par les participants.[4]
Relation entre langue et interaction
modifierL'un des principes de la linguistique interactionnelle est que les formes linguistiques ne peuvent pas toujours être étudiées indépendamment de leur environnement interactionnel. Une construction syntaxique, un mot, une intonation ou une autre ressource peut avoir une fonction particulière en fonction de sa position dans l'échange et de l'action accomplie par le participant.[2]
Les recherches du domaine portent notamment sur les relations entre la structure de la langue et l'organisation de l'interaction. Les travaux réunis par Selting et Couper-Kuhlen étudient par exemple la manière dont certaines structures participent à la construction des tours de parole et des séquences.[2]
Organisation de l'interaction
modifierTours de parole
modifierLa prise de parole constitue un objet central de l'analyse interactionnelle. Le tour de parole correspond à la contribution d'un participant dans un échange. Ses limites sont construites progressivement au cours de l'interaction et peuvent faire l'objet d'ajustements de la part des participants.[1]
Les chercheurs étudient notamment la manière dont les locuteurs prennent la parole, la cèdent, la poursuivent ou la reprennent. Les chevauchements entre deux prises de parole font également partie des phénomènes analysés.[1]
Séquences
modifierLes interactions présentent une organisation séquentielle. Les chercheurs distinguent notamment plusieurs niveaux d'organisation, allant des tours de parole à des unités plus larges telles que les échanges, les séquences et l'interaction dans son ensemble.[3]
L'étude de la position d'une intervention dans une séquence permet notamment de comprendre comment elle est liée aux interventions précédentes et comment elle prépare les suivantes[3].
Réparation
modifierLa linguistique interactionnelle étudie également les phénomènes de réparation, c'est-à-dire les procédés utilisés par les participants pour résoudre un problème de production, d'audition ou d'interprétation au cours de l'échange.[2]
Ces phénomènes peuvent être réalisés par le locuteur lui-même ou avec l'aide d'un autre participant[2].
Multimodalité
modifierLa linguistique interactionnelle ne se limite pas aux mots prononcés. Dans les situations en présence, les participants disposent également de ressources telles que les gestes, le regard, les mouvements du corps, l'intonation ou d'autres éléments prosodiques.[3]
L'analyse peut ainsi être qualifiée de multimodale lorsqu'elle étudie simultanément plusieurs types de ressources participant à la réalisation d'une action dans l'interaction.[5]
Cette dimension est également étudiée dans les interactions à distance, notamment lorsque la communication s'effectue au moyen d'outils numériques.[6]
Méthodes
modifierLa linguistique interactionnelle repose principalement sur l'observation de données enregistrées dans des situations naturelles ou institutionnelles. Les chercheurs utilisent notamment des corpus audio et vidéo, qui sont transcrits et annotés afin de permettre une analyse détaillée des pratiques interactionnelles.[4]
L'approche est décrite par ICAR comme empirique, qualitative et inductive. Elle cherche à identifier des régularités dans les comportements et les pratiques des participants à partir de l'analyse de situations concrètes.[4]
L'étude peut associer plusieurs dimensions : syntaxe, lexique, phonétique, prosodie, pragmatique, gestes et autres ressources mobilisées dans l'interaction.[3]
Histoire
modifierLa linguistique interactionnelle se développe notamment à partir des recherches menées dans le domaine de l'analyse conversationnelle et de l'ethnométhodologie. Les travaux consacrés à l'organisation de la conversation aux États-Unis constituent l'un des arrière-plans scientifiques importants de l'approche interactionnelle.[2]
Le terme et le programme de recherche en linguistique interactionnelle sont particulièrement associés aux travaux d'Elizabeth Couper-Kuhlen et de Margret Selting, notamment avec la publication en 2001 de l'ouvrage Studies in Interactional Linguistics.[2]
Dans cet ouvrage, les recherches réunies portent notamment sur la relation entre la structure linguistique et l'organisation des tours et des séquences conversationnelles, ainsi que sur la manière dont certaines expressions lexicales dépendent de leur position dans l'interaction.[2]
Développement en France
modifierEn France, plusieurs recherches consacrées à l'interaction se développent à partir des années 1980 autour de laboratoires et de groupes de recherche spécialisés[7].
Le Groupe de recherches sur les interactions conversationnelles (GRIC), créé à Lyon, joue un rôle important dans ce développement. L'actuel laboratoire ICAR indique que le GRIC a été créé en 1988 et qu'il a travaillé pendant plusieurs décennies sur différents types de discours et de genres interactionnels.[7]
Les travaux menés à Lyon sont notamment associés à Catherine Kerbrat-Orecchioni et Christian Plantin. L'ICAR présente cette tradition de recherche comme l'une des bases françaises du développement de la linguistique interactionnelle.[5][7]
Domaines d'application
modifierLa linguistique interactionnelle est utilisée pour étudier des interactions dans différents contextes sociaux. Les recherches peuvent porter sur des situations éducatives, médicales, commerciales ou professionnelles, ainsi que sur des interactions médiées par ordinateur.[6]
Elle peut également être mobilisée pour étudier la communication multilingue, le code-switching, les échanges à distance et les interactions dans les médias numériques.[1]
Différences avec l'analyse conversationnelle
modifierLa linguistique interactionnelle et l'analyse conversationnelle sont étroitement liées, mais elles ne correspondent pas exactement au même programme de recherche[1].
L'analyse conversationnelle porte notamment sur l'organisation séquentielle de l'interaction et sur la manière dont les participants accomplissent des actions au cours de leurs échanges. La linguistique interactionnelle reprend une partie de ces principes pour étudier plus précisément les relations entre l'organisation de l'interaction et les formes linguistiques.[1][2]
Les deux approches partagent ainsi un intérêt pour les données authentiques, les tours de parole, la séquentialité et les pratiques des participants.[4]
Recherches contemporaines
modifierLes recherches actuelles en linguistique interactionnelle s'intéressent notamment aux interactions multimodales, aux échanges médiatisés par ordinateur et à l'analyse de grands corpus de données orales ou vidéo.[6]
Le domaine entretient également des liens avec les sciences cognitives, la sociolinguistique, la linguistique de corpus et le traitement automatique du langage.[6]
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Elizabeth Couper-Kuhlen et Margret Selting (dir.), Studies in Interactional Linguistics, John Benjamins, 2001.
- Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les interactions verbales, Armand Colin.
- Véronique Traverso, L'analyse des conversations, Armand Colin.
- Margret Selting et Elizabeth Couper-Kuhlen, « Introducing Interactional Linguistics », dans Studies in Interactional Linguistics, 2001.
Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 « Projet CAPSULES – Faire connaître l’analyse conversationnelle », sur CNRS – ICAR (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 Elizabeth Couper-Kuhlen et Margret Selting, Introducing Interactional Linguistics, John Benjamins, , 1–22 p. (DOI 10.1075/sidag.10.02cou)
- 1 2 3 4 5 « Analyser les données », sur ICAR (consulté le )
- 1 2 3 4 « Démarche scientifique », sur ICAR (consulté le )
- 1 2 « LIS – Langues, Interactions, Situations », sur ICAR (consulté le )
- 1 2 3 4 « Section 34 – Sciences du langage », sur CNRS, (consulté le )
- 1 2 3 « Présentation – Histoire du laboratoire ICAR », sur ICAR (consulté le )