Loup-cervier
Loup-cervier est un nom vernaculaire ambigu attribué à plusieurs espèces de mammifères carnivores, plus ou moins imaginaires, et la peur qu'elles suscitent chez l'Homme.
Morphologies du mot
modifierÉtymologie
modifierLe terme « loup-cervier » est issu du latin lupus cervarius, qui signifie littéralement « loup qui attaque (ou chasse) les cerfs »[1],[2]. Le bas latin employait également la forme féminine lupa cervaria[1]. De manière paradoxale dans l'histoire de la langue, le terme est attesté en ancien français au féminin bien avant sa forme masculine. On trouve ainsi la mention de luvecerviere (pour désigner la femelle) entre 1121 et 1134 dans le Bestiaire de Philippe de Thaon ; à cette époque, le mâle est encore principalement désigné par le mot « lynx »[1]. La forme masculine lou cervier n'apparaît que postérieurement, vers 1265, sous la plume de Brunetto Latini dans son ouvrage Li Livres dou Tresor[1].
Évolution graphique et genre
modifierL'orthographe du mot a fluctué au cours des siècles. Introduit dans le Dictionnaire de l'Académie française dès sa première édition en 1694, il est orthographié sans trait d'union (« loup cervier ») dans les éditions de 1718 et 1740, avant que la graphie moderne avec un trait d'union ne se stabilise. L'Académie française fixe définitivement son pluriel sous la forme « loups-cerviers » dans son édition de 1935[1],[2]. On rencontre également la variante graphique historique « loup servier »[1].
Bien que le mot soit aujourd'hui essentiellement masculin, plusieurs formes féminines ont coexisté dans les dictionnaires des XIXe siècle et XXe siècle siècles pour désigner la femelle. La forme « louve-cervière » s'inscrit dans la continuité directe du terme médiéval d'origine. À celle-ci s'ajoute la forme « louve-cerve », un substantif issu d'une dérivation régressive apparue à partir d'une variante du XVe siècle siècle, loucerve[1].
Évolution du sens et définitions académiques
modifierLa définition de l'animal et ses sens dérivés se précisent et s'épurent au fil des éditions successives du dictionnaire de l'Académie française. En 1694, la première édition en donne une description hybride et hésitante, évoquant un « animal sauvage qui tient du chat et du léopard », tout en précisant qu'il s'agit d'une « espèce de loup que quelques-uns croient être la même chose que le lynx, et qui ressemble à un grand chat sauvage »[2]. En 1835, la sixième édition adopte une approche plus zoologique en décrivant un « quadrupède carnassier ressemblant à un grand chat, mais à queue courte, et avec des pinceaux de poils aux oreilles ». Le texte ajoute que l'animal est « probablement le lynx des anciens » et note l'usage métonymique du terme pour désigner sa fourrure, à l'instar d'un « manchon de loup-cervier »[2].
L'approche se simplifie de façon purement synonymique dans la huitième édition de 1935, où le mot devient simplement une « sorte de lynx »[2]. Enfin, l'édition récente de 2024 entérine définitivement son statut de synonyme officiel en tant qu'« autre nom du lynx commun ». Cette édition institutionnalise également son sens figuré et littéraire moderne, qui qualifie un « homme d'argent, âpre au gain, rapace et sans scrupules »[2].
Dans les autres langues
modifier| Langue / Dialecte | Mots | Notes / Sources |
|---|---|---|
| Latin (Origine) | Lupus cervarius | L'expression d'origine. Signifie littéralement « loup qui chasse les cerfs ». Donné car son hurlement lointain trompait les chasseurs en rappelant celui du loup[3]. |
| Français | Loup-cervier (ou louve-cervière) | Utilisé dès le Moyen Àge. Littré signale aussi l'ancien français leu cerve[4]. |
| Italien | Lupo cerviero / Lupo cervario | Terme historique pour le lynx (noté également à Naples)[4]. A laissé l'expression moderne « avere un occhio cerviero » (avoir un œil de lynx). |
| Espagnol | Lobo cerval | Désignait historiquement le lynx ibérique. Le terme a évolué pour ne garder couramment que cerval. |
| Portugais | Lobo cerval | Historiquement utilisé pour le lynx. C'est la contraction de ce mot (cerval) qui donnera plus tard par dérive le nom du Serval (Leptailurus serval). |
| Occitan | Lop-cervièr | Variante de la langue d'oc dans le sud de la France, calquée sur la même évolution romane que le français. |
| Allemand | Hirschjuchs / Hirschwolf / Wolfsluchs | Formes littérales ou régionales associant le lynx au loup et au cerf (Hirsch). On note aussi la variante suisse allemande Thierwolf[4]. |
| Anglais | Loup-cervier | Emprunté directement au français canadien pour désigner le lynx du Canada (Lynx canadensis)[5]. |
Le lynx
modifier
Le renvoie aux félins du genre Lynx, mammifère de la famille des félins d'Europe ou d'Amérique du Nord (voir le Lynx boréal et le Lynx du Canada)[6],[7],[8].
Longtemps chassé et diabolisé, notamment au Moyen Âge, et souvent comparé ou confondu avec le loup, le lynx boréal est appelé « loup cervier » [9]. Oppien d'Apamée, au début du IIIe siècle, parle déjà dans ses écrits sur la chasse de deux races de loup-cervier, « les uns plus grands qui chassent et attaquent les daims et les cerfs, les autres plus petits qui ne chassent guère que le lièvre ».
Le chasseur Gaston III de Foix-Béarn, au XIVe siècle, écrira : « Il y a diverses espèces de chats sauvages : spécialement il y en a qui sont grands comme des léopards, et on les appelle tantôt loups cerviers, tantôt chats-loups : et c’est mal dit, car ils ne sont ni loups cerviers ni chats-loups, il vaudrait mieux les appeler chats-léopards qu’autrement, car ils ont plus de traits communs avec le léopard qu’avec aucune autre bête. »
En 1700, Isaac de Larrey, dans son Histoire de France, en parle comme d'un animal « extrêmement féroce qui tient de l’ours, du lion et du tigre (...) C’est pourquoi il en porte le nom avec le surnom de cervier parce qu’il est friand de la chair du cerf plus que de toute autre. Quelques-uns le confondent avec le lynx, à cause qu’il lui ressemble par ses poils et par ses taches qui tiennent du léopard, soit à cause de la subtilité de sa vue »[10].
En 1867, le philologue Ludwig Friedlaender parle du « loup cervier, dont l’espèce s’est perdue en France, mais qui existait encore dans la forêt d’Orléans en 1548[11]. »
Jusqu’à une période récente, le Lynx du Canada était encore appelé « loup-cervier » par les plus vieilles générations en français du Canada[12], cependant cette appellation est considérée comme un peu usitée et n’ayant pas de valeur scientifique[13].
Le loup
modifier
Le terme peut également désigner une Bête féroce, un monstre mangeur d'hommes qui prend la forme d'un loup ou d'un loup-garou (voir Bête du Gévaudan). Il peut-être alors orthographié « loup servier » (« loup qui attaque les serfs »)[14],[15].
En 1845, Joaquin Yrizar y Moya, auteur basque, propose plutôt l’appellation « loup-servier », un loup mangeur d'hommes accoutumé à dévorer des serfs : « Sans doute les maitres des esclaves châtiaient quelquefois leurs esclaves ou serfs, en les jetant aux loups afin qu’ils fussent dévorés. (...) La Bête du Gévaudan, qui n’était autre chose qu’un grand et terrible loup, un vrai loup-cervier, puisqu’il dévora beaucoup de personnes, causa dans ce pays la plus grande épouvante, de manière que le roi Louis XV fut obligé d’envoyer deux ou trois fois ses chasseurs jusqu’à ce qu’il fut tué. Le peuple en vint à croire tout ce que la peur et la superstition peuvent inspirer, non sans quelque fondement, tant ce loup était féroce et redoutable. »[16]
Certains essayistes comme Pierric Guittaut défendent la thèse d'une espèce de loup préhistorique survivante, plus grande et plus agressive que le loup commun [17].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), « Étymologie de « loup-cervier » », sur Portail Lexical (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 Académie française, « Article « LOUP-CERVIER » », sur Dictionnaire de l’Académie française (consulté le ).
- ↑ Rolland 1877, p. 68-69.
- 1 2 3 Rolland 1877, p. 69.
- ↑ (en) « Definition of Loup-cervier », Webster's Revised Unabridged Dictionary (1913), sur Websters1913.com (consulté le ).
- ↑ Le lynx boréal : histoire, mythe, description, mœurs, protection, Patrice Raydelet, Lonay (Suisse)/Paris, Les sentiers du naturaliste, 2006.
- ↑ Essai sur l’histoire naturelle du lynx, Louis Lavauden, Bulletin de la société scientifique du Dauphiné, Grenoble 1929.
- ↑ Les félins exotiques dans le légendaire français, Michel Meurger, Communications, volume 52 numéro 1, 1990.
- ↑ Larousse des félins, Paris, Larousse, 2005.
- ↑ Histoire de France sous le règne de Louis XIV, Isaac de Larrey, 1734.
- ↑ Mœurs romaines du règne d’Auguste à la fin des Antonins, Ludwig Friedländer et Charles Vogel, 1867.
- ↑ Situation du Lynx du Canada au Québec, Clément Fortin et Josée Tardif, Direction du développement de la faune, 2005.
- ↑ Office québécois de la langue française, « Lynx du Canada », Grand dictionnaire terminologique, Gouvernement du Québec, (consulté le )
- ↑ Dictionnaire Raisonné Et Universel Des Animaux, François Alexandre Aubert de LaChesnaye DesBois, 1759.
- ↑ Histoire du méchant loup 3000 attaques sur l'homme en France, Jean-Marc Moriceau, Fayard, 2007.
- ↑ De l’Eusquère et des Erdères ou de la langue Basque, Joaquin Yrizar y Moya, Paris 1845, pp.230-231.
- ↑ La Dévoreuse : le Gévaudan sous le signe de la bête, Pierric Guittaut, De Borée, coll. Histoire & documents, 2017
Bibliographie
modifier- Eugène Rolland, Faune populaire de la France, t. 2, Paris, Maisonneuve & Cie, , 68-69 p. (lire en ligne)